Claude Nougaro, éternel fiancé du swing et de la rime

Claude Nougaro, éternel fiancé du swing et de la rime

Émission 

Claude Nougaro

 

« Les mots sont la semence de mon esprit. Je n’aurais jamais écrit s’il n’y avait pas eu autant de musiques à aimer et à féconder ! Le jazz, je l’ai dans les globules ! » aimait à expliquer Claude Nougaro, truculent, passionné, et infatigable « petit taureau » gascon à l’accent rocailleux. Chanteur au punch syncopé, véritable bête de scène, peintre, dessinateur, poète fragile à écharpe blanche et aux idées souvent noires, il précisait : «  La poésie, ce n’est pas les fleurs et les petits oiseaux ! Je reste un troubadour nostalgique, un ouvrier du rêve ! L’encre, c’est mon cambouis ! » En 1947, après voir échoué au baccalauréat, Claude Nougaro part pour 18 mois à l’armée au Maroc, puis s’essaie au journalisme en écrivant des articles dans « L’Écho d’Alger », et « Le Journal des Curistes de Vichy ».En 1950, il s’installe à Paris, se lie d’amitié avec Georges Brassens, le poète Jacques Audiberti, et commence à écrire des chansons pour Marcel Amont, Jean Constantin et Philippe Clay.À partir de 1955, il se lance à chanter ses textes au fameux cabaret montmartrois « Le Lapin Agile ».En 1962, après avoir effectué les premières parties de Dalida et d’Édith Piaf, il accède à la notoriété avec des titres comme « Une petite fille », « Le cinéma », « Les Don Juan », « Une petite fille », qui lui ouvrent les portes de la télévision, des radios, des grandes tournées, de l’Olympia et de Bobino.Collaborant avec des musiciens tels que Michel Legrand, Maurice Vander ou Eddy Louiss, il enchaîne ensuite de nombreux succès tels que : « Le Jazz et la Java », « Je suis sous… » (1964), « Bidonville », « L’Amour sorcier » (1966), « Ô Toulouse », « L’Île de Ré », « Armstrong » (1967), « Quatre boules de cuir », « Paris Mai » (1968), « Locomotive d’or » (1973) « Plume d’ange » (1976), « Tu verras » (1978), « Le Coq et la Pendule », « Assez ! » (1980), « Ami chemin » (1983). Parallèlement, il effectue des tournées au Canada, en Afrique noire, au Brésil, à Djibouti, La Réunion, ou à l’Île Maurice.En 1985, suite à l’insuccès de son album « Bleu Blanc Blues », la maison Barclay met fin à son contrat. Il s’exile alors à New York où il enregistre « Nougayork » qui lui permet en 1987 de faire un retour tonitruant en France, notamment au Printemps de Bourges, et de rafler un Disque de Platine et deux Victoires de la Musique en 1988 (Meilleurs Chanteur et Album)Il propose ensuite « Chansongs » (1993), « L’Enfant phare » (1997), « Embarquement Immédiat » (2000), « Les Fables de ma fontaine » (2004).Il est lauréat du Prix spécial de l’Académie du Disque (1978), du Grand Prix de la SACEM pour l’ensemble de son œuvre, décoré de la Légion d’Honneur (1992) et dans l’Ordre National du Mérite (1998).Après avoir subi un double pontage coronarien en 1995, il décède en 2004 d’un cancer du pancréas.Peu après sort son disque posthume « La Note Bleue ».Également peintre et dessinateur, il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages parmi lesquels « C’est dit ! », « Carnet d’un Motsicien », « L’Ivre d’images », ou « Nougaro illustré ».Sous forme de biographies ou d’études, il fait l’objet de plus d’une quinzaine de livres éponymes comme « Du son qui fait sens » de Laurent Balandras, « À fleur de mots » de Stéphane Deschamps, « L’homme aux semelles de swing », de Christian Laborde, « Percussionniste du verbe » de Jacques Perciot, ou « Souffleur de vers » d’Alain Wodrascka. Ses épouses Sylvie, Odette et Marcia, lui ont donné Cécile, Fanny, Théa et Pablo, successivement nés en 1962, 1969, 1971 et 1976. Rencontrée en 1984, épousée en 1994, Hélène fut son ultime compagne.« Dansez sur moi ! » Né le 9 septembre 1929 à Toulouse, Claude Nougaro – fils de Pierre chanteur à l’Opéra, et de Liette professeur de piano – est très tôt bercé par les sons de Chopin, Schubert, Liszt, Fauré ou Puccini.Emportés par leurs vies d’artistes, ses parents ne tardent pas à sillonner sans trêve l’Europe des scènes lyriques et le petit Claude est confié à ses grands-parents qui résident dans le quartier des Minimes, ce qui ne contribue guère à son épanouissement : « J’étais charbonneux, agressif, révolté. Mon cartable était vraiment « bourré de coups de poings » que j’échangeais avec les mômes du coin. En sortant de l’école, je rêvassais au bord du Canal du Midi avant de rejoindre cet appartement de vieillards vide et triste où je me sentais frustré et assez malheureux… » Quelques bouquins de Fenimore Cooper dégotés dans le grenier, l’illustré « Tarzan » qui paraît le jeudi et les séances du dimanche au cinéma Le Florida agrémentent un peu cette enfance plutôt morne.Mais quand il atteint l’âge de 12 ans, un appareil providentiel vient tout chambouler : le poste de TSF qui trône dans la cuisine et qui diffuse, sur « Radio-Toulouse » les émissions de « Pape du Jazz » Hugues Panassié : « C’est là que j’ai découvert, émerveillé, la trompette solaire et la voix de Louis Armstrong, le blues tragique de Bessie Smith, les big bands rutilants de Duke Elligton, Count Basie, Charles Trénet, Vincent Scotto, et la voix des faubourgs d’Édith Piaf, la seule qui m’aie bouleversé en France, depuis toujours et à jamais ! Je dansais devant la radio, je rêvais d’être danseur ! » Cancre, chahuteur, fugueur, maintes fois viré, l’élève Nougaro accomplit une scolarité cahotique qui passe par Vichy et Saint-Paul-de-Vence, mais qui se peuple de lectures fertiles : Victor Hugo, Edmond Rostand, Arthur Rimbaud, Charles Baudelaire sont ses compagnons d’infortune : « Déjà, je me réfugiais dans la poésie ! » Quand son père est nommé premier baryton à l’Opéra Garnier, c’est donc avec jubilation qu’il rejoint ses parents dans la Capitale : « Je suis arrivé comme le candide et l’innocent du village que je suis, avec un seul but, devenir un poète maudit ! » Élixirs de jouvence « Il a tout ce que Paris demande à un artiste, la fougue, la rage, la souffrance ! » diagnostiquait Jean Cocteau. « Avant d’accoucher, il faut que le ventre gonfle ! » répondait le visé que les galères de débutant n’ont guère épargné.Le parcours artistique de Claude Nougaro évoque celui d’un alchimiste dont les becs Bunsen, cornues et éprouvettes distillent un élixir qui – à base de sons, de mots, d’onomatopées, de notes de rythmes – fut en constante évolution, loin des modes, des codes, et des convenances du show business, de ce qu’il appelait « la cuisine à plaire, à faire des tubes, des Mac Do de la variété ». D’où certains revers de médaille avec des hauts et des bas qui ne lui échappaient pas : « J’ai laissé beaucoup de plumes dans ma carrière ! Dans ce milieu, il a fallu que je me fabrique des poings et des dents ! J’aurais été plus populaire si je n’avais pas refusé d’être démagogue. J’ai parfois été trop compliqué, on ne m’a pas toujours compris. J’ai mille fois douté de moi. En fait, j’ai passé ma vie à faire mes débuts ! » Longtemps son éviction de chez Barclay lui est restée sur l’estomac : « Je me croyais un as, on m’a fait comprendre que j’étais un has-been ! On m’a jeté ! J’ai vendu ma maison, rompu avec mon imprésario, ma boite de disques… Je me suis retrouvé tout nu ! Heureusement avec les briques de la baraque, j’ai pu partir à New York, que j’ai découvert ébahi comme un enfant devant la crèche ! » Tel le Phénix retrouvant la pêche et les sentiers de la gloire avec l’inattendu « Nougayork », il gardait la tête froide : « Je suis l’anti-Trénet ! Lui, blond aux yeux bleus, extraverti, il incarne la joie de vivre, la fraîcheur. Moi, je suis un type tourmenté qui cherche à retrouver un paradis perdu. Le petit noir cathare pour lequel c’est dur d’être sur le ring de la vie. Mes joies et mes dépressions font de moi un résumé de l’humanité globale ! » Jazz et javas « Hypersensible, traqueur, parfois bougon ou colérique, il ne montait pas sur scène avant d’avoir fumé son petit pétard et bu son verre de whisky ! » se souvient la chanteuse Maurane, grande copine des nuits étoilées et « héritière » du poète hédoniste. Bohème, noctambule, fêtard aimant l’ivresse et la bonne table, Claude Nougaro cultivait les amitiés fortes, surtout avec ses musiciens que, contrairement à la plupart de ses collègues, il savait mettre en avant, mettant un goût de fraternité dans la trame de ses concerts. Les Bernard Lubat, Maurice Vander, Eddy Louiss, Pierre Michelot et autres pointures prestigieuses comme Baden Powell, Herbie Hancock, Norah Jones, ou Bobby Mac Ferrin le lui rendaient bien, le considérant comme l’un des leurs, même s’il tenait à mettre les points sur les i : « Je ne me prends pas pour un chanteur de jazz, seulement pour un écrivain qui chante pour exprimer ses émotions ! » Inconsolable de n’être ni noir ni joueur de musique, armé de convictions teintées de lucidité et de scepticisme – « Je n’ai pas d’opinions politiques, mais plutôt philosophiques. En gros, j’ai le cœur à gauche ! » - c’était aussi un grand inquiet perpétuellement en quête d’affection, dont ses épouses et ses enfants ne l’ont pas privé. Notamment sa dernière compagne fidèle jusqu’au bout, qui lui inspirait une formule d’un humour un brin cynique : « Après les femmes de ma vie, voici mon grand amour, et ce sera la femme de ma mort ! Comme ma sœur, elle s’appelle Hélène, et c’est une kiné. J’ai donc une Hélène, ma sœur, et l’autre masseuse ! » « Toulouse : mon berceau, mon cerceau, mon vaisseau ! » Se sachant malade, il envisageait  « la décarrade » avec fatalisme, presque serein : « La mort ? Je le sens qui gratte à la porte. Ça fait partie de la condition humaine. On vieillit, et un jour la porte s’ouvre sur l’au-delà. Le mot « Fin » s’éclaire dans la nuit ! » Après son grand départ, artistes et politiques n’ont pas ménagé leurs hommages. Parmi ceux-ci les plus touchants et les plus beaux – écrits sur un cahier – émanèrent sans doute des anonymes de toutes générations et de toutes conditions rassemblés sur la Place du Capitole, noire de monde : « On vous aime bien, parce que quand vous chantez Toulouse, ça nous fait chaud au cœur ! » « Vous nous avez décomplexés de notre accent, merci ! », « Ton corps nous quitte, ton esprit nous habite, tes chansons resteront, nous les chanterons ! » , ou « Au-revoir Claude ! Signé : ton facteur » .Un soir, selon ses vœux, les siens ont discrètement dispersé ses cendres dans la Garonne qui était pour lui « ce tapis roulant, cette grande personne dont je suis l’enfant ! » « Ce que je voudrais, c’est finir en beauté ! » avait souhaité le poète.Mission accomplie.

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