Emmanuelle Béart : charnelle, rebelle, citoyenne

Emmanuelle Béart : charnelle, rebelle, citoyenne

Émission 

Emmanuelle Béart

« Le cinéma est un espace de liberté et de fantasmes. Moi, j’existe avec mes propres sensations. Je ne me suis pas construite en tenant compte des autres, sinon, je ne pourrais plus tenir debout ! » précise haut et fort Emmanuelle Béart, désormais quinquagénaire et toujours servie par sa plastique de rêve, son regard si bleu, et son savant mélange d’insolence, de gravité et de pudeur. Actrice cérébrale et sensuelle, femme timide et forte, séductrice et boute-en-train, pasionaria enflammée et glamour, elle cultive ses paradoxes sans trop d’états d’âmes, forgée par les épreuves de la vie, les joies de la maternité et les belles expériences du métier : « Aujourd’hui, mon seul but professionnel, c’est de prendre du plaisir et d’en donner. Et j’ai le sens du devoir ! » En 1983, âgée de 20 ans, Emmanuelle Béart suit quelques cours d’Art dramatique et décroche son premier rôle dans le film érotique de David Hamilton « Premiers désirs », suivi en 1984 de « Un amour interdit » de Jean-Pierre Dougnac pour lequel elle est nommée au César du Meilleur espoir féminin.En 1986, elle acquiert ses galons de vedette avec « Manon des sources » de Claude Berri qui lui rapporte le César de la Meilleure actrice dans un second rôle.Tournant ensuite dans plus d’une cinquantaine d’œuvres dans les années 90-2000, elle enchaîne succès et récompenses, notamment grâce à « La Belle Noiseuse » de Jacques Rivette, « Les Enfants du désordre » de Yannick Bellon », « J’embrasse pas » d’André Techiné, « Un cœur en Hiver », « Nelly et Monsieur Arnaud » de Claude Sautet, « Un femme française » de Régis Wargnier, « Mission impossible » de Brian de Palma, « La Buche » de Danièle Thomson, « Les destinées sentimentales » d’Olivier Assayas, ou « 8 Femmes » de François Ozon. On la voit ensuite dans « À boire » de Marion Vernoux (2004), « Un fil à la patte » de Michel Deville (2005), « L’Enfer » de Danis Tanovic (2005), « Disco » de Fabien Onteniente (2005), « Mes stars et moi » de Laetitia Colombani (2008), « Bye Bye Blondie » de Virginie Despentes, « Télé gaucho » de Michel Leclerc (2012), « Les Yeux jaunes des crocodiles » de Cécile Telerman (2014).Au titre de Meilleure Actrice, elle enlève les Prix Di Donatello (1993), du Cinéma Européen, des Festivals Internationaux de Moscou (1995), Cabourg (1999), Berlin (2002), et du Syndicat de la Critique (2012).Sur le petit écran, on la voit dans une douzaine de téléfilms parmi lesquels : « Marie-Antoinette, reine d’un seul amour », « D’Artagnan et les Trois Mousquetaires » ou « Le Grand Restaurant II ».Sur les planches des théâtres parisiens et régionaux, elle s’illustre dans « La Double Inconstance » de Marivaux (1988), « Le Misanthrope » de Molière (1989), « On ne badine pas avec l’amour » d’Alfred de Musset (1993), ou « Les Justes » d’Albert Camus (2010).Ambassadrice itinérante de l’Unicef de 1996 à 2006, engagée auprès des sans-papiers de l’Église Saint-Bernard à Paris en 1996, soutien de Ségolène Royal en 2007, elle nommée Officier des Arts et Lettres en 2012.Elle fait l’objet des ouvrages : « Emmanuelle Béart » de Fabien Gaffez (2005), « Sous nos yeux, Missions d’Emmanuelle Béart pour l’UNICEF à travers le monde » d’Olivier Guespin (2004), « Cuba Libre », photographiée par Sylvie Lancrenon (2008).De ses unions avec le comédien Daniel Auteuil, et le compositeur David Moreau, elle est mère de Nelly et Johan, nés en 1992 et 1996. Après sa liaison avec le producteur Vincent Meyer, elle partage jusqu’en 2011 la vie de l’acteur Michaël Cohen avec qui elle adopte en 2008 le petit éthiopien Surifel. Un sacré numéro ! Mise au monde le 14 août 1963 à Gassin tout près de Saint-Tropez, Emmanuelle Béart est la fille du chanteur poète Guy Béart et de l’actrice mannequin Geneviève Galéa, séparés avant sa naissance.Loin des paillettes parisiennes, son enfance se déroule dans la localité provençale de Cogolin entre le soleil et la mer, au milieu des vignes et des oliviers où sa maman l’élève dans une ambiance originale : « Quand j’ai eu 7 ou 8 ans, elle a tout largué pour vivre en plein trip baba-cool, dégaine hippie, robes indiennes, vieille 2 CV, mari barbu, vendeuse, femme de ménage, conductrice du bus de ramassage scolaire et militante au Parti Communiste. C’était la bohème et la dèche totale ! » Expulsée de sa maison de campagne, la famille se retrouve dans une HLM où la gamine se retrouve l’aînée de quatre demi-frères et sœurs issus de trois pères différents, ce qui lui inculque de bonne heure le sens de la débrouillardise et des responsabilités.Elle pratique la danse, rêve d’être majorette, et tapisse sa chambre de portraits de joueurs de foot comme Joël Bats ou Dominique Rocheteau.Cependant, la scolarité de la donzelle « qui ne pense qu’aux garçons et à la moto » se révèle désastreuse : « Je trafiquais mon carnet de notes, je bricolais des mots d’absence, j’étais de plus en plus insolente avec les profs, c’était ma façon d’emmerder le monde ! » Et le bon moyen de se faire régulièrement virer des bahuts.Pendant les vacances, la sauvageonne est envoyée à Garches, chez son artiste de père, où le contexte s’avère radicalement différent : « Je me retrouvais dans une immense maison avec une piscine où nageaient des gens tellement célèbres que je les croyais morts : Pompidou, Aragon, Brassens, Moustaki, Simone Veil… Ça me faisait bizarre, ce décalage ! » Et c’est là qu’en désespoir de cause on décide de l’installer à l’âge de 14 ans, et de la mettre en pension. Elle y continue ses frasques, s’en fait exclure au grand dam du paternel désemparé et excédé qui l’expédie au bout d’un an chez des amis à Montréal.Bonne pioche ! L’adolescente ingérable se relooke en punk aux mèches rouges et vertes, mais elle reprend ses études tout en faisant du baby-sitting, décroche son bac, et un soir de bringue elle rencontre Robert Altman qui lui donne un conseil décisif : « Vous devriez faire du cinéma ! » De retour à Paris, elle se le tient pour dit, mais sans vocation excessive : « J’ai commencé ce métier pour toutes les mauvaise raisons : je voulais être connue et gagner de l’argent ! » Courbes et actions généreuses Figurante dès l’âge de 7 ans dans le film de René Clément « La Course du lièvre à travers les champs », puis à 12 dans « Demain les mômes » de Jean Pourtalé, Emmanuelle Béart est en quelque sorte une prédestinée qui sans le savoir a su attendre son heure. Titulaire d’une carrière que la critique salue pour « sa très bonne qualité d’ensemble au service de cinéastes exigeants comme Rivette, Sautet ou Téchiné » , admiratrice inconditionnelle de Romy Schneider, elle n’en est pas moins parée d’une image de « pétroleuse qui montre ses fesses » confortée par quelques prestations dénudées dans des séquences torrides. Affectueusement, Claude Chabrol lui décernait : « Une tête de sainte et un corps de pute » , ce qui, entre parenthèses, n’a jamais découragé le public des salles obscures ni desservi les intérêts des producteurs.Certains considèrent comme des audaces ce qu’elle trouve tout naturel : « Mon corps n’a rien à cacher ! Il a des choses à dire. J’ai besoin de lui comme d’une parole qui n’a pas appris à être polie ! Même si ma franchise dérange, si je fais fantasmer les gens ça ne me pose aucun problème ! » D’ailleurs, elle souligne que le succès venu, son côté « caméléon candide et redoutable » lui a permis de faire émerger « une autre Emmanuelle »  qui a su imposer ses soifs de liberté et d’indépendance : « Je n’ai jamais eu l’impression qu’on aie pu me caser, me mettre la main dessus ! » Ses missions pour l’Unicef dans les pays pauvres en ont surpris plus d’un. Son soutien aux sans-papiers et aux mal-logés en ont dérouté d’autres : « Pour moi, c’était une évidence de citoyenne ! Mais ça m’a valu des insultes des menaces. On m’a traînée dans la boue, je suis resté plusieurs mois sans sortir de chez moi… Et Dior m’a congédié de mon statut d’égérie ! Quand je pense qu’on a pu dire que je faisais tout ça pour me faire de la pub ! » Aujourd’hui, avec le recul, elle ne regrette rien, toujours prête à se rebeller contre l’éternelle antienne : « Sois belle, et tais toi ! » Potentiel d’amour intact Voyageuse et casanière, fan de Léo Ferré, Emmanuelle est une maman aimante et attentive, comme elle fut une grande sœur protectrice : « Ce que j’ai fait de mieux, ce sont mes enfants ! » À Paris, elle s’est offert une maison qui lui a couté un bras : « J’ai intérêt à bosser, je suis endettée pour deux siècles ! » Parfois elle aime bien descendre prendre une bière ou un pastis au bistro du coin. Insomniaque, elle passe ses nuits à écrire des mots sur des cahiers – déjà 4 ou 500 – dont les lecteurs restent hypothétiques : « Mais c’est une nécessité ! » Dans son Panthéon affectif, elle garde une place toute particulière pour sa grand-mère qu’elle a toujours tenu à garder près d’elle même devenue centenaire : « Une gréco-maltaise née à Constantinople. Une personne merveilleuse, qui m’a toujours protégée et insufflé sa joie de vivre, mon repère, mon baobab ! » Icône de magazines, sa vie sentimentale n’a jamais été un mystère, mais elle tente d’en préserver l’essentiel et évite de s’étendre sur le sujet : « J’ai eu ma part de souffrances, de ruptures et de drames… » Même si elle lui a parfois pesé, l’ombre tutélaire du créateur de « L’eau vive » reste précieuse : « Finalement, mon père à raison. Je suis d’abord et surtout une grande amoureuse ! »

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