Emmanuelle Seigner et les tempos libératoires

Emmanuelle Seigner et les tempos libératoires

Émission 

Emmanuelle Seigner

« On me voit comme une fille un peu mystérieuse, bizarre, alors que je suis plutôt gaie et saine ! » estime Emmanuelle Seigner, fringante quadragénaire au regard gris bleu intense et aux pommettes de cavalier mongol casquées de longues mèches blondes. Énigmatique, sensuelle, frondeuse, gouailleuse au franc-parler de titi parisien, évanescente, simple et drôle, l’actrice glamour et désormais devenue une rockeuse assumée. Toujours solide après les orages traversés, l’épouse de Roman Polanski conserve la santé et le moral : « Je suis née sous une bonne étoile ! À peu de choses près, ma vie a toujours été jolie ! » En 1980, âgée de 14 ans, Emmanuelle Seigner entame une carrière de mannequin apparaissant en couverture de nombreux magazines dans le monde entier.En 1984, elle débute au cinéma dans « L’Année des méduses » de Christopher Franck, puis l’année suivante elle décroche son premier grand rôle dans « Détective » de Jean-Luc Godard.En 1988, elle tourne « Frantic » sous la houlette de Roman Polanski qu’elle épouse en 1989, et qui la dirige ensuite dans « Lunes de fiel » (1992), « La Neuvième Porte » (1999), et « La Vénus à la fourrure » (2014).Elle figure également au générique d’un trentaine d’œuvres telles que : « Le Sourire » de Claude Miller (1994), « Nirvana » de Gabriele Salvatores (1997), « Place Vendôme » de Nicole Garcia (1998), « Laguna » de Dennis Berry (2001), « Corps à corps » de François Hanss (2003), « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants » d’Yvan Attal » (2004), « Backstage » d’Emmanuelle Bercot (2005), « La Scaphandre et le Papillon » de Julian Schnabel (2006), « La Môme » d’Olivier Dahan (2007), « Le code a changé » de Danièle Thompson (2008), « Chicas » de Yasmina Reza (2010), « Dans la maison » de François Ozon, ou « L’Homme qui rit » de Jean-Pierre Artémis (2012).Elle s’illustre également sur les planches en 2000 dans « Fernando Krapp m’a écrit cette lettre » de Tankred Dorst au Théâtre Montparnasse, en 2003 dans « Hedda Gabler » d’Henrik Ibsen au Marigny, et en 2012 dans « Le Retour » d’Harold Pinter au Théâtre de l’Odéon.Parallèlement, à partir de 2004, elle devient chanteuse de rock et propose les albums « Backstage » (Bande originale du films éponyme – 2005), « Don’t Kiss Me Goodbye » (2006), « Ultra Orange & Emmanuelle » (2007), « Dingue » (2010), « Distant Lover » (2014).Ancienne égérie du parfum « Nu » d’Yves Saint-Laurent, elle est marraine de l’Association européenne de lutte contre les lucodystrophies, maladies rares du système nerveux.Elle est la sœur aînée de la comédienne Mathilde et de la chanteuse Marie-Amélie.De son union avec Roman Polanski, elle est mère de Morgane et Elvis, successivement nés en 1993 et 1998.Figure tutélaire Emmanuelle Seigner voit le jour le 22 juin 1966 au sein d’une « tribu » peu ordinaire. Son père Jean-Louis est photographe et parolier de chansons, sa maman journaliste, sa grand-mère tragédienne au Théâtre de l’Odéon, sa tante Françoise et son grand-père Louis Seigner - « un monument » - sont des comédiens célèbres, sociétaires et doyens de la Comédie Française. Tout ce petit monde réside dans un immeuble proche de la vénérable institution, et c’est le vieil acteur, qui marque les premiers souvenirs de la petite Emmanuelle : « Après l’école, je montais toujours voir mon grand-père. La nuit, il ne dormait pas et lisait des romans policiers jusqu’à six heures du matin. Là, il éteignait la lumière et se réveillait à quatre heures de l’après-midi. Je prenais mon goûter et lui son petit déjeuner. Il se nourrissait de bananes, roulait en Porsche, regardait quatre télés à la fois et constituait de dossiers sur tout et rien ! » Surtout, avec lui elle découvre les séances du samedi soir, « des moments de coulisses exceptionnels » , côtoyant les monstres sacrés de l’époque comme Jean Gabin, et développant déjà son sens critique : « J’ai vite remarqué les petits travers et certains côtés ridicules des saltimbanques ! Et puis, à la maison, le théâtre, on ne parlait que de ça, et ça finissait par me soûler ! Du coup, je me serais bien vu médecin comme ma tante Véronique Vasseur qui dénonçait les conditions sanitaires des prisons ! » Cependant, entre les ballades au Jardin du Luxembourg, les week-end en famille et une scolarité sans histoire au Lycée Lavoisier, elle passe une enfance libre, heureuse, joyeuse, et parfois un peu dissipée : « Avec Mathilde, on était quand même deux sales gosses qui explosaient leurs poupées contre les murs, et qu’aucun de nos oncles ou tantes ne voulaient garder ! » Repérée par un photographe dans un square, elle se retrouve mannequin à 14 ans, et opère un changement total de décor sonore : « J’étais bercée par Brel, Brassens, Piaf, Barbara, mais c’était pas mon truc ! Avec mes copains et les gens de la mode, j’ai découvert un autre univers. Lou Reed, dont je suis devenue folle, les Stones, Blondie Davis Bowie, Iggy Pop… Pendant que Mathilde écoutait Michèle Torr et Michel Sardou dont je lui cassais les disques dès qu’elle avait le dos tourné ! » Bien avant de décrocher son Bac, la jeune fille commence à nourrir un rêve : « Devenir une star, mais plutôt Mick Jagger que Marilyn Monroe ! » Pellicule et Rock-and-Roll « Ma vie n’est qu’une suite de hasards. Aucune stratégie, pas la moindre ambition, encore moins de plan de carrière ! Mais que voulez-vous ? Tout est venu à moi sans même que je l’espère ou que je le sollicite. Je n’ai jamais eu besoin de frapper aux portes, ni de courir les castings. D’ailleurs, j’étais bien trop orgueilleuse pour cela ! » C’est sûr, peu d’artistes ont la chance de démarrer leur parcours sur les chapeaux de roues comme Emmanuelle Seigner, passée en moins de deux ans des pages glacées des magazines de mode aux lettres lumineuses des affiches du 7° art grâce au flair de l’agent Dominique Besnehard, au talent de Godard et de Polanski. À son avis pourtant, naître avec une cuillère d’argent dans la bouche et savoir s’en servir ne présente pas que des avantages : « À 19 ans, j’étais juste une petite conne insupportable qui tournait à Hollywood avec Harrison Ford pour la Warner, qu’on venait chercher en limousine géante et qui gagnait 1 million de francs par film. Après ça, au lieu d’accepter d’autres contrats, je suis partie des mois à Bali, à Ibiza, et je n’ai eu qu’une seule envie : m’amuser et faire la fête ! À 20 ans, on doit sortir, voyager, être insouciante. On n’est pas fait pour être star si jeune, c’est malsain ! D’ailleurs la plupart de celles à qui ça arrive finissent par péter les plombs ! » Ceci explique sans doute qu’elle considère le métier avec beaucoup de recul, et qu’elle ne nourrisse pas pour ses collègues de tendresse excessive : « Moi, je suis carrée, pas du tout névrosée, je n’aime pas les dingues. C’est peut-être pour ça que d’une manière générale, les acteurs m’emmerdent. Ce n’est pas une race de gens qui m’intéresse beaucoup. Ils sont très égocentriques, très compliqués et pas forcément très intelligents. Ils n’arrêtent pas de se regarder le nombril. On a quand même des vies géniales, alors quand j’en entends qui se plaignent, je trouve ça gênant. Ils n’ont qu’à aller tenir la caisse à Prisunic ! » Certains membres de son entourage regrettent que « la belle et rebelle » n’aie pas eu une carrière cinématographique à la hauteur de son talent, ce dont elle n’a cure tant lui est précieuse ce qu’elle a de plus cher : sa liberté de parole et de mouvement : « Être populaire, c’est facile… Je fais un film de merde, et je m’étale à la télé ! Je n’ai peut-être pas encore eu la chance de faire « mon grand rôle », mais même si ça m’a souvent desservi, je n’ai jamais minaudé pour avoir du boulot ! » C’est à l’aune de ces sensations qu’on peut mesurer tout le bonheur qu’elle éprouve désormais dans ses oripeaux de « rock-and-rolleuse » : « Je me suis toujours sentie davantage chanteuse qu’actrice. Au cinéma, j’ai souvent eu l’impression d’être dominée, parfois instrumentalisée par les metteurs en scène, avec le devoir d’obéir, et ça m’a fait souffrir. La musique, elle me passionne, elle me possède. Je prends du plaisir à chanter. Quand je suis sur scène ou que je prépare un disque, c’est comme si le temps n’existait plus. J’ai vraiment l’impression d’être enfin moi-même, et de faire ce que je veux ! » Âme de guerrière Finalement, le grand souci d’Emmanuelle - « qui n’aime pas se montrer » - c’est de tordre le cou à l’image qu’on peut se faire d’elle, véhiculée par ses prestations artistiques, son physique explosif et ses déclarations à l’emporte-pièces : « J’ai toujours été une épicurienne qui aime bien manger et bien vivre, mais je suis tout le contraire d’une junkie sulfureuse ou tragique. Je ne fume pas, je ne prends pas de drogue, je ne peux pas boire plus de deux verres de vin sans être malade, et je ne cultive pas le côté sexuel qui se dégage de mes photos dans les magazines ! » Elle se voit plutôt comme une mère attentive, aimante, et une femme « pas dépressive pour deux sous, toujours d’humeur égale, positive, et même un peu déconneuse sur les bords ». Des atouts qui lui ont été fort utiles pour se sortir du cauchemar qui s’est abattu sur elle et ses enfants lors des démêlés judiciaires de son époux : « Je suis tombé au fonds d’un puits, mais grâce au soutien de mes proches, je suis arrivé à refaire surface sans trop de dégâts ! Ça m’a marquée, mais pas détruite. Je me suis découverte une âme de guerrière ! »

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