Foot, Droits, Égalité : Lilian Thuram, l'éternel défenseur

Émission 

Lilian Thuram

 

Mercredi 8 juillet 1998, Stade de France. Demi-finale de la Coupe du Monde de Football France-Croatie. Soudain, Lilian Thuram s’agenouille, l’index plaqué sur les lèvres, tel une statue. Il vient d’inscrire son second but du match, et envoie l’équipe de France vers une finale victorieuse contre le Brésil : « Je ne suis pas tombé à cause de l’émotion, mais parce que je ne comprenais pas comment j’avais pu marquer ! » Cette image fait le tour du monde et lui vaut la postérité. Aujourd’hui retraité des pelouses, le « footballeur-citoyen » - quarantenaire aux lunettes de prof - poursuit son chemin d’homme engagé dans les combats humanitaires, tout particulièrement ceux liés à l’égalité, l’immigration, et au racisme.Champion du monde en 1998, Champion d’Europe en 2000, Vainqueur de la Coupe des Confédérations en 2003, finaliste de la Coupe du monde en 2006, Lilian Thuram – 142 matches au compteur – détient le record des sélections en équipe de France.Sous les couleurs de Parme, il gagne la Coupe d’Italie et celle de l’UEFA en 1999. Avec la Juventus de Turin, il remporte deux titres de Champion d’Italie en 2002 et 2003. A titre personnel, il est élu meilleur joueur étranger et meilleur défenseur de la Péninsule.Il enlève la Supercoupe d’Espagne avec le FC Barcelone en 1997.En 2008, après avoir mis un terme à sa carrière, il est élu au Conseil de la Fédération Française de Football pendant deux ans. Membre du Haut Conseil à l’Intégration de 2002 à 2009, il est nommé en 2010 Ambassadeur de l’Unicef auprès des enfants victimes du séisme en Haïti.En 2010, il publie : « Mes Etoiles Noires, de Lucy à Barak Obama » qui décroche le Prix Seligman, et donne lieu en 2014 à une version en Bd. Il signe également « Manifeste pour l’égalité » (2011), et plusieurs préfaces comme celles « Paroles libres de jeunes de banlieue » d’Anne Dhoquois, ou « Le métissage par le foot » d’Yvan Gastaud.En 2011, il co-organise « Exhibitions, l’invention du sauvage », une expo très remarquée au Musée du Quai Branly.Officier de la Légion d’Honneur, co-fondateur du « Collectif Roosevelt 2012 », parrain de l’association « Devoirs de Mémoire », il intervient régulièrement dans les écoles avec sa Fondation « Lilian Thuram – Éducation contre le racisme ».Père de deux grands garçons – Khéphren et Marcus – il fut de 2007 à 2013 le compagnon de Karine Lemarchand dont il s’est séparé avec un certain fracas.Choc des cultures Le petit Lilian voit le jour le 1° janvier 1972 à Pointe-à-Pitre. Ses premières années se passent dans l’insouciance et la beauté des Caraïbes. « Depuis la maison de ma maman, à Anse-Bertrand, on avait une vue panoramique sur la mer. Par beau temps, on pouvait voir les îles de Montserrat, d’Antigua. J’ai passé une enfance heureuse, en toute liberté, entouré de verdure, devant l’océan, et réveillé par les vaches le matin ! » Cependant, sa mère Marianna est également chef de famille. Pour améliorer le sort de ses cinq enfants, elle décide de venir travailler en métropole. C’est ainsi qu’à l’âge de neuf ans, le jeune guadeloupéen découvre la banlieue parisienne à Avon, dans une cité populaire de Seine-et-Marne proche de Fontainebleau.Sans homme pour la soutenir, Marianna trime dur et se sacrifie pour élever sa progéniture. La vie est difficile. Pour Lilian, l’ambiance de Anse-Bertrand est désormais bien loin : « Certaines personnes m’appelaient « La Noiraude » ! Je n’avais pas l’habitude. J’en ai eu plus d’une fois les larmes aux yeux. J’ai commencé à me poser des tas de questions ! » La communauté zaïroise d’Avon prend alors l’adolescent sous son aile : « Moi l’Antillais, j’étais invité à toutes leurs fêtes, je découvrais leurs traditions, leur musique, leur nourriture… » Cette ouverture à la culture africaine dans un contexte fraternel constitue un apprentissage décisif qu’il revendique encore aujourd’hui.Son application aux études lui permet de décrocher son bac. En même temps il s’initie au football à l’européenne avec le club local des « Portugais de Fontainebleau ». Il y fait merveille. Lors d’un tournoi régional, Arsène Wenger, alors entraîneur de Monaco le remarque. C’est ainsi qu’il entame sa carrière professionnelle dans la Principauté : « En fait, je ne croyais pas à un grand destin. Ma motivation principale, c’était le souci d’aider ma mère et ma famille à vivre mieux ! » C’est sans doute pourquoi, lui qui ne rêve que de marquer des buts, il se plie sagement aux exigences du coach, se retrouve à jouer arrière, et trace ainsi son avenir.  Mythique joueur « Posé, réfléchi, sérieux, sans jamais être triste ! » Les partenaires et les entraîneurs de Lilian Thuram s’accordent à voir en lui « un défenseur monumental » , muni d’exceptionnelles qualités : puissance, agressivité, intelligence du jeu, refus de la défaite. Et ils n’oublient jamais de souligner son côté « intellectuel à lunettes d’homme pétri de convictions ». Il confie : « A mes débuts, mes seules lectures étaient plutôt Mickey et Picsou Magazine ! Puis un jour, j’ai acheté un « Que sais-je » sur l’histoire de la philosophie… » Dès lors, il ne cesse de se cultiver en dévorant toutes sortes d’ouvrages. D’abord passionné par l’Egypte Ancienne et ses pharaons noirs, il s’oriente ensuite vers les auteurs qui traitent de l’Afrique, de l’histoire de l’esclavage, du développement du racisme.En compagnie de Laurent Blanc, Desailly, Lizarazu, et Barthez, il fait partie du « carré magique » des Bleus « Black, Blanc, Beur » qui n’ont jamais perdu un match. Mais pour lui, l’équipe idéale serait plutôt : « Mandela, Malcom X, L’abbé Pierre, Géronimo, Martin Luther King, Aimé Césaire ! » « Enfant, je voulais devenir prêtre. Je ne suis pas allé au bout de ma vocation, car je voulais me marier… »   Faute d’avoir prononcé les vœux sacerdotaux, Lilian devient celui qu’on nomme affectueusement « footballeur-citoyen » , ou « joueur-philosophe » . Un autodidacte éclairé. Un militant en puissance au service d’un idéal.Retraité engagé En 2008, se croyant - à tort - atteint d’une malformation cardiaque, il est contraint d’envisager sa mise à la retraite. L’amour filial prend alors le dessus : « J’étais bien triste, et c’était difficile de prendre la décision d’arrêter. C’est maman qui a fait pencher la balance. Je l’ai sentie tellement heureuse, tellement soulagée que je raccroche les crampons! » Il met donc un terme à sa vie de footballeur dans la discrétion et l’estime générale, en essayant de « garder les yeux ouverts » , et de ne pas « sombrer dans une vie facile » qui lui tend les bras : « Ça me met en colère quand on nous fait croire que le foot est la chose la plus importante du monde. Heureusement que ce n’est pas vrai ! » Sa reconversion originale en est un bel exemple.

 Infatigable héraut des causes nobles et récurrentes, l’homme a le ton modéré mais le propos carré, et ne garde pas la langue dans sa poche. Prolixe et toujours soucieux de pédagogie, il lui arrive de tomber dans de traîtres chausse-trappes ou de se livrer à quelques déclarations intempestives, ce qui fait dire à ses détracteurs : « Il fait plus de toiles aujourd’hui qu’autrefois sur les terrains ! » Chacun, cependant, s’accorde à voir en lui, telle l’ancienne Secrétaire d’État à la Jeunesse et à la Vie associative Jeannette Bougrab : « Un humaniste au cœur gros comme ça ! Ni un courtisan, ni un provocateur, mais quelqu’un qui ne se laisse pas manipuler et qui est capable de dire des vérités à un homme politique comme à un jeune de banlieue ». L’intéressé précise : « Je ne me prends pas pour un intello, et je ne suis ni un redresseur de torts, ni un donneur de leçons ! Mais chaque fois que des préjugés existent, je ne vois pas pourquoi je devrais me taire ! Aujourd’hui, les gens me demandent plus souvent mon opinion sur l’état de la société qu’un pronostic pour les prochains matches ! » Élevé à la dure, forgé dans la souffrance et la discipline sportive, c’est un opiniâtre, fidèle à ses batailles généreuses qu’il livre avec la foi de ceux qui ont su trouver un sens à leur chemin. Dans le paysage bling-bling, hédoniste et front bas des stars du ballon rond où l’égoïsme est plus fréquent que la solidarité, il fait assurément figure d’exception. Qui pourrait s’en plaindre ? « Tiens bon, ne te laisse pas aller… » « Je ne dirai jamais pour qui aller voter ! Partout, il peut y avoir des gens honnêtes qui portent des valeurs de réconciliation et d’espoir ! » Lilian Thuram, sous des aspects parfois naïfs, sait quand même se garder de certains pièges.Hélas, un qu’il n’a pu éviter, c’est le peu glorieux déballage médiatique de sa séparation avec Karine Le Marchand, son ex compagne devenue sa meilleure ennemie. Lui qui prise tant la philo peut se consoler avec la pensée de Pascal : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point ! » Durs aléas de l’existence…Mais la vie continue ! Consécration inattendue, le Musée de l’Homme expose désormais la copie de son crâne entre celles de deux stars : Cro-Magon et Descartes. Pour autant, il ne semble pas avoir pris la « grosse tête ». Il garde précieusement en mémoire la devise créole que lui répétait inlassablement sa maman quand il était enfant : « Tchimbe réd, pa moli ! Tiens bon, ne te laisse pas aller ! »

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