Francis Huster, l'énergique ombrageux

Francis Huster, l'énergique ombrageux

Émission 

Francis Huster

« Ce que j’ai appris, c’est à rester toujours un élève ! » s’exclame Francis Huster, pédagogue longtemps recherché par les jeunes pousses avides des précieux enseignements dispensés dans sa fameuse « Classe Libre » du Cours Florent. Aujourd’hui sexagénaire à l’allure toujours juvénile, l’acteur, metteur en scène, scénariste et homme de plume garde intacts fougues, enthousiasmes, colères et emportements qui font de lui un artiste original, imprévisible, parfois controversé, mais toujours respecté : « Le privilège du théâtre, c’est d’accorder à chacun la liberté de réfléchir, de réagir, de s’indigner, de s’émouvoir ou de rire ! » Élève au Conservatoire municipal du XVII° arrondissement de Paris dès l’âge de 15 ans, Francis Huster entre ensuite au Cours Florent, puis au Conservatoire National d’Art Dramatique dont il sort avec trois Premiers Prix, ce qui lui permet en 1971 d’effectuer son entrée à la Comédie Française.Au sein de cette institution, il interprète les grands classiques du répertoire, de « Cyrano de Bergerac » d’Edmond Rostand à « L’Avare » de Molière, en passant par « Hamlet » de Shakespeare ou « Lorenzaccio » d’Alfred de Musset.En 1981, il quitte la « Maison de Molière » tout en poursuivant sa carrière de comédien qu’il enrichit de celle de metteur en scène qu’on peut apprécier notamment dans « Jacques le Fataliste » de Diderot au Théâtre Renaud-Barrault (1986), « La Peste » d’Albert Camus, qui lui rapporte le Prix Brigadier en 1990, « Faisons un rêve » de Sacha Guitry au Théâtre Marigny (1995), « La Traversée de Paris » de Marcel Aymé aux Bouffes-Parisiens (2009) ou « La guerre de Troie n’aura pas lieu » de Jean Giraudoux en tournée dans toute la France en 2013.Il propose en 40 ans plus de 60 pièces, raflant en 1980 le Prix Gérard Philippe.Professeur emblématique au Cours Florent (1968 – 1992), il crée dans les années 80 « La Compagnie Francis Huster », et il dirige « Les Tréteaux de France » entre 2010 et 2011.Au cinéma, il entame son parcours d’acteur en 1970 avec « La Faute de l’abbé Mouret » de Georges Franju, suivi de « Faustine et le bel été » de Nina Companeez en 1972. Il entame alors un fructueuse collaboration avec Claude Lelouch qui le fait tourner notamment dans « Si c’était à refaire » (1976), « Les Uns et les Autres » (1980), « Édith et Marcel » (1982), « Tout ça… pour ça ! » (1992).Il figure également au générique de « L’Adolescente » de Jeanne Moreau (1978), « Les Égouts du paradis » de José Giovanni (1979), « J’ai épousé une ombre » de Robin Davis, « Équateur » de Serge Gainsbourg (1983), « La femme publique » d’Andrzej Zulawski (1984), « Parking » de Jacques Demy (1985), « Le Dîner de cons » de Francis Veber (1998), ou « Comme t’y es belle ! » de Lisa Azuelos (2006).Réalisateur, il propose « On a volé Charlie Spencer » en 2006, et « Un homme et son chien » en 2009.Il apparaît aussi à la télévision dans les soirées dédiées au théâtre, ainsi que dans des œuvres telles que « Les Dames de la côte », « Les Filles du Lido », « Terre indigo », « Mausolée pour une garce » ou « Jean Moulin, une affaire française » de Pierre Aknine, qui lui vaut un 7 d’Or en 2003.Il publie « Mes levers de rideau » qui décroche le Prix Louis Jouvet en 1995, « Sacha le Magnifique ! » en 2006, « Lettre aux Femmes et à l’amour » en 2010, « Et Dior créa la femme en 2012, « Family Killer » en 2014.Lauréat des Grands Prix de la Ville de Paris et de l’Académie Balzac, il est Officier de la Légion d’Honneur, et Commandeur dans l’Ordre des Arts et des Lettres ainsi que dans l’Ordre National du MériteIl fut de 1991 à 2008, compagnon de la comédienne Cristiana Reali qui lui a donné deux filles : Élisa en 1998 et Toscane en 2003.« Napoléon » Francis Huster voit le jour le 8 décembre 1947 à Neuilly-sur-Seine. Installés à Paris, son père Charles est commercial dans l’automobile, tandis que Suzette, sa maman couturière, officie comme « petite main » pour Christian Dior, ce qui marque ses premières années : « Le soir, après l’école, je la rejoignais dans son atelier, je repassais mes leçons et je bouquinais en la regardant travailler avec ses doigts tordus à force de manier ses lourds ciseaux pour ces foutus patrons ! » Bon élève, il se fait vite un joyeux camarade de classe : « C’était Patrick Dewaere ! On faisait les 400 coups dans les jardins publics avec les roudoudous et les réglisses collés aux poches de nos culottes courtes ! » À la maison, entre son grand frère Jean-Pierre et sa petite sœur Muriel, il peine à faire son trou : « Myope, timide, solitaire, j’étais une vraie caricature. Comme tous les numéros deux, je rêvais d’être n°1. Je jouais à l’adulte, on m’appelait Napoléon ! » Son père, grand sportif, l’embarque dans de grandes virées à vélo, mais lui, son truc, c’est le foot qu’il pratique assidûment. Il se voit déjà passer professionnel et porter le brassard de capitaine de l’équipe de France. Hélas, l’année de ses quinze ans, en colo à Val d’Isère, une mauvaise chute à skis lui brise la jambe, le privant traîtreusement de la gloire de terrains.Un temps, comme le souhaitent ses parents, il pense devenir chirurgien. Mais une simple visite à l’hôpital pour voir un oncle médecin, l’odeur de l’éther et la vue du sang, expédient illico dans les limbes cette fugace vocation.Finalement, c’est sa grand-mère Rose – férue des salles obscures – qui va lui montrer le chemin : « Le jeudi, en cachette de mes parents, elle m’emmenait au cinéma, et me donnait des sous pour que j’y aille aussi le week-end. C’est comme ça que John Wayne, Gary Cooper ou Steeve Mac Queen sont devenus mes héros. Je me suis complètement identifié à ces monstres sacrés. Un jour, j’ai débarqué chez nous en déclarant : « Papa je serai comédien ! » et je suis allé m’inscrire au Conservatoire ! » Pesante ombre tutélaire Au Conservatoire National, sous la houlette d’Antoine Vitez, Francis Huster développe un tempérament comique en compagnie de camarades tels que Jacques Villeret, Bernard Giraudeau, Nathalie Baye ou André Dussolier. Changement de décor à la Comédie Française, où, s’il découvre des aînés prestigieux comme Robert Hirsch, Jean Piat ou Jacques Charron, il entame sans le vouloir un parcours peuplé de triomphes, d’embûches et de malentendus : « En fait, l’administrateur Pierre Dux m’a engagé pour jouer les jeunes premiers romantiques. En 1977, « Lorenzaccio » a été retransmis en Eurovision pour 250 millions de téléspectateurs. Du jour au lendemain, je suis devenu une star, mais j’ai hérité d’une étiquette qui m’a collé longtemps à la peau. Au début, « on » a vu en moi le nouveau Gérard Philippe, et puis par un glissement pervers, « on » a prétendu que je me prenais pour lui. Ce qui était totalement faux, même s’il m’était un modèle et une référence ! C’est pour sortir de ce piège que j’ai quitté la prestigieuse institution, et que j’ai cherché ma liberté en allant vers le cinéma ! » La dent dure de certains critiques de l’épargne guère, estimant « qu’il joue juste… quand il ne cabotine pas » , tandis que d’autres, plus amènes reconnaissent volontiers « qu’il apporte une grandeur et une puissance à ses personnages que lui seul est capable de magnifier ». Fort de ses succès, il n’est pas plus insensible aux compliments qu’aux vacheries, et ne désespère pas de connaître un jour une consécration qu’il estime méritée : « L’âge a toujours été mon talon d’Achille. Il faut arrêter de me voir comme un éternel adolescent ! J’aimerais qu’on me découvre dans un grand rôle. J’attends mon « Lawrence d’Arabie » ou mon « Autant en emporte le vent ». Longtemps, j’ai fait semblant, mais maintenant, j’ose assumer ce que je suis : un rebelle, un marginal inclassable, insaisissable. Je n’entre pas dans le moule ! C’est pourquoi le cinéma me boude. Ma vraie personnalité n’a jamais intéressé les cinéastes. C’est frustrant, c’est à hurler de rage ! » Toujours « grande gueule » et « quelque peu atrabilaire » , il s’en tire par un boutade assassine et désabusée : « Je déteste tous les personnages que j’ai interprétés. Ils sont toujours plus intelligents, plus drôles, plus vrais que moi ! » Authentique humilité, ou fausse modestie ?Écorchures Célèbre, populaire, homme de gauche, Francis Huster manie le paradoxe parfois avec violence : « J’ai toujours détesté la vie, sinon je n’aurais pas fait ce métier ! » Se réfugier dans l’artistique lui permet de mieux supporter certaines avanies de l’existence comme sa séparation avec Cristiana, qu’il pense cependant avoir bien digéré : « Élisabeth Taylor et Richard Burton, Signoret et Montand, tous les couples qui m’ont fait rêver ont été fracassés par le métier. S’aimer sur scène, devant la caméra et en même temps dans la vraie vie, c’est trop dur ! » Toujours fan de foot, indéfectible soutien des « Bleus », c’est un allergique à la moutarde qui apprend ses rôles en marchant sur les Champs-Élysées, répond au téléphone uniquement par SMS, ne possède ni ordinateur ni adresse mail, et qui écrit dans les métros, les bus, les trains, les cafés, les halls d’hôtels, « partout, et surtout là où il y a du bruit ! » Dans son appartement parisien tout blanc trônent un arbre baptisé « Louis Jouvet » - « c’est le patron ! » - et un buste de Molière.Pour la suite, tout reste possible : « Mon avenir ? Je le vois dans les yeux de mes filles ! »

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