Francis Perrin, pourfendeur d'idées reçues

Francis Perrin, pourfendeur d'idées reçues

Émission 

Francis Perrin

 

« Je ne conçois ce métier que dans la passion, la fièvre, l’avidité d’apprendre, l’envie d’engranger le maximum d’expériences ! Je suis toujours en quête de quelque chose de neuf, d’inattendu, qui me bouleversera et m’enchantera ! » s’exclame Francis Perrin, alerte sexagénaire vif du regard, carré du propos, et désormais blanc du chef, crinière barbe et moustache ayant encaissé le passage du temps et quelques épreuves de l’existence. Acteur, chanteur, scénariste, réalisateur, metteur en scène, écrivain, il reste comédien avant tout : « Un plateau de théâtre est le seul lieu où je me sens apaisé, le seul endroit qui rassasie mon appétit de vivre ! » En 1966 – âgé de 19 ans et armé du Bac Philo – Francis Perrin s’inscrit au Cours Jean Périmony et décroche un job de régisseur au Théâtre Antoine.En 1972, il entre au Conservatoire Supérieur d’Art Dramatique de Paris, dans la classe de Louis Seigner. Il en ressort en 1972 avec trois Premiers Prix. Dans la foulée, il est engagé à la Comédie Française.Sur les scènes parisiennes, il entame alors un riche parcours de comédien ponctué par les pièces du répertoire telles que « Le Malade imaginaire », « Le Bourgeois gentilhomme » ou « Les Femmes savantes » de Molière, puis, dans des registres divers, « La création du monde et autres bisness » d’Arthur Miller, « Une aspirine pour deux » de Woody Allen, « Le Dindon » de Georges Feydeau, « La Soif et la Faim » d’Eugène Ionesco, « Espèces menacées » de Ray Cooney (1999), « Si c’était à refaire » de Laurent Ruquier (2006), « Le Nombril » de Jean Anouilh (2011).Il se fait également apprécier comme metteur en scène, notamment de « Topaze » de Marcel Pagnol (1994), « Jean III » de Sacha Guitry (1998), « Trois jeunes filles nues » de Raoul Moretti (2006), et de spectacles lyriques comme « Le Barbier de Séville » de Rossini (1993) ou « Rigoletto » de Verdi (2009).Il écrit, joue et met en scène « Citron automatique » (1973), « Tutti-Frutti » (1975), « J’suis bien » (1980), « Ça ira comme ça ! » (1982), « Molière malgré moi » (2013).Au cinéma, sa carrière débute en 1974 avec « La Gifle » de Claude Pinoteau. On le voit ensuite dans plus d’une trentaine de films parmi lesquels « Les Fougères bleues » de Françoise Sagan (1977), « Gros câlin » de Jean-Pierre Rawson (1979), « Le Rois des cons » de Claude Confortès » (1981), « Billy Ze Kick » de Gérard Mordillat, « Le Débutant » de Daniel Janneau (1986), « La Chance de ma vie » de Nicolas Cuche (2010), « Thérèse Desqueyroux » de Claude Miller (2012), « Les Vacances du Petit Nicolas » de Laurent Tirard (2014), et dans plusieurs œuvres de Claude Lelouch telles que « Robert et Robert », « Les Parisiens » ou « Le courage d’aimer ».Il signe les scénarios et la réalisation de « Tête à claques » (1982), « Le Joli cœur » et « Ça n’arrive qu’à moi » (1984).Il apparaît à la télévision à l’occasion de soirées théâtrales et dans une trentaine de séries ou téléfilms comme « Les Rois maudits », « Maguy », « Sœur Thérèse.com » ou « Mes chers disparus ».Sociétaire des « Grosses Têtes » de Philippe Bouvard dans les années 90, il dirige le Théâtre Montansier de Versailles de 1992 à 2000 et le Festival d’Anjou en 2002 et 2003.Homme de plume, il publie « Mon Panthéon est décousu » (2003), « Degrés de lassitude » (2005), « Molière chef de troupe » (2007), « Le bouffon des rois » (2011), « Louis, pas à pas » (2012), « L’enfant terrible de la révolution » (2013).Officier de la Légion d’Honneur, dans l’Ordre National du Mérite, et du Mérite Culturel de Monaco, Chevalier des Arts et Lettres, 5 fois marié, il est père de 6 enfants – Cécile, Fabiola, Jeanne, Louis, Clarisse et Baptiste – apparus entre 1986 et 2005.Guignol Né le 10 octobre 1947 à Versailles, Francis Perrin est le fils de deux techniciens du cinéma qui ont longtemps travaillé avec Sacha Guitry. Il note que cette ascendance et un événement précis explique sa vocation pour le moins précoce : « Quand j’ai eu quatre ans, mon père m’a acheté un petit théâtre de Guignol. Dès ce jour, j’ai su ce que je ferai de ma vie ! » Dans le XVI° arrondissement de Paris, l’enfant grandit au sein d’une famille chaleureuse, et affiche de bonne heure son indépendance de caractère : « Fils unique et heureux de l’être, j’aimais qu’on me laisse tranquille, seul avec mon château fort, mes petits soldats, mes lectures et mes écritures ! » Il se souvient encore des rites immuables : « Les trois rendez-vous sacrés du dimanche, c’étaient la messe, le repas ensemble, et la séance de cinéma à la Porte d’Auteuil. C’est là que les yeux écarquillés, j’ai découvert les westerns, Charlie Chaplin, « Casablanca », « La Comtesse aux pieds nus »… et puis un jour, papa m’a emmené au théâtre voir « Lorenzaccio ». Avec tout ça, je me suis complètement embarqué dans ma volonté de faire l’artiste ! » Cependant un aléa n’est pas sans importance dans la vie du jeune homme : « Un peu infirme, maman marchait avec une canne. Quand elle venait me chercher à l’école, elle était l’objet des sarcasmes de mes petits copains, ce qui me rendait triste. C’est pour détourner leur attention sur moi et soulager ainsi maman que je me suis mis à bégayer, à bafouiller, et ça a bien marché. Du coup je suis resté longtemps comme ça, à faire le rigolo ! » Fi des Cassandres ! « Pas grand, voix blanche, inécoutable. Boule son texte. Veut tellement en faire qu’il passe à côté de tout… » Les premières appréciations de ses profs de comédie n’encouragent guère le jeune Francis Perrin. À son arrivée Conservatoire, ça ne s’arrange pas : « On s’est moqué de moi, de mon physique « ingrat et sinistre », j’ai subi les pires humiliations ! » On peut dire que la carrière de l’apprenti comédien ne démarre pas dans un bain de sérénité et de bienveillance, même s’il truste les premiers Prix Prix, en grande partie grâce à la confiance que ne cesse de lui accorder son chef de classe, le grand Louis Seigner, qui reste « son maître » . À la Comédie Française, l’administrateur général Pierre Dux n’est guère plus tendre : « Il m’agressait sans arrêt, ne me trouvant aucunes qualités, et prédisant aucun avenir. Au bout d’un an, j’ai fini par claquer la porte ! » Cette avalanche de déboires, loin de le décourager, révèle son côté optimiste et accrocheur : « En partant, j’ai retrouvé ce à quoi je tiens le plus, mon indépendance ! J’amusais la galerie, mais je ne suis pas qu’un rigolo ! À défaut d’être intelligent, je suis malin ! Quand j’ai débuté comme régisseur au Théâtre Antoine, chaque soir j’observais les Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle ou Claude Piéplu… Je ne perdais pas une miette de leur interprétation, et je m’en suis toujours souvenu ! » Force est de constater que devenu un artiste confirmé, polyvalent et boulimique, il a su faire mentir les Cassandre de tout poil : « Évidemment, ça n’a pas été simple comme bonjour ! Moi, le comédien, j’ai appris à chanter, à placer ma voix, j’ai pris des cours de solfège, j’ai même travaillé avec Michel Legrand ! » Cet éclectisme de bon aloi prend ses racines dans l’une de se profondes convictions : « Quand on peut faire plein de choses, même si c’est parfois mal vu, pourquoi s’en priver ? Ça ouvre l’esprit, et au moins on s’amuse ! » Le réalisateur Jacques Santamaria qui l’a souvent dirigé à la télévision ne perd pas de vue ses compétences d’acteur : « Il me rappelle Michel Serrault. Ils ont en commun ce côté insaisissable, cette façon d’user de la faconde, d’une pitrerie toujours bienvenue pour mieux se dissimuler ! » Il garde cependant quelques pincées de regrets enfouis : « Le cinéma ne m’a pas donné les rôles dont je rêvais, et au théâtre je n’ai jamais joué Cyrano ou Richard III ! » Le parcours du combattant « Transporté par l’opéra » , grand amateur de Verdi, Rossini, Wagner, de bons vins et de bonne chère, Francis Perrin est un hyperactif qui dort cinq heures par nuit et commence à écrire dès 6 heures du matin : « J’ai tellement d’énergie à dépenser ! Si je ne bosse pas, je deviens un légume ! » Monique, Laurence, Rim, Caroline sont autant de prénoms féminins qui jalonnent le chemin affectif de ce genre de Petit Poucet sentimental : « Les femmes ont rempli ma vie ! » Depuis un bail, avec Gersende, son épouse actuelle, il vit dans une dimension différente : celle d’être le père de Louis, enfant autiste aujourd’hui âgé de 12 ans : « Ma première réaction à été de me dire : « Qu’est-ce que j’ai fait pour qu’un truc pareil me tombe dessus ? » Puis je me suis réfugié dans l’alcool, mais grâce à Gersende, je m’en suis sorti. J’ai pris le taureau par les cornes, et on s’est battu ! » Un long combat contre vents et marées, diagnostics défaitistes, institutions inadaptées et indifférentes, scientifiques résignés voire douteux et charlatans de tous acabits, qui a fait de cet enfant un être quasiment identique à ses petits camarades qu’il côtoie désormais à l’école ou ailleurs : « Maintenant, Louis ne se tape plus la tête contre les murs ! Il sait lire, écrire, compter, il a la pêche, et un jour il sera complètement autonome ! » Cette victoire contre les idées reçues – sans doute la plus belle prestation de l’acteur et de l’homme – est pour lui une éternelle source de découverte et d’inspiration. Dans sa belle maison des Yvelines, il aime évoquer l’une de ses répliques favorites : « Dans ce monde, le meilleur moyen de sentir un peu le bonheur, c’est de l’inventer ! »  

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