Guy Roux et l'art de jouer sur les apparences

Guy Roux et l'art de jouer sur les apparences

Émission 

Guy Roux

« Tant que les gens me prendront pour ce que je ne suis pas, je serai toujours en avance sur eux ! » pronostique Guy Roux, emblématique entraîneur et figure incontournable du football français, version bourguignonne. À 75 ans révolus, « Papy bougon » s’est un peu rangé des voitures mais il n’a rien perdu de sa rondeur joyeuse et sévère de « mère poule - père fouettard » , ni de son aura de découvreur de talents. Préservant farouchement son côté méconnu d’être profond, sensible et cultivé, avec toujours l’œil vif, la dent dure et le sens de la formule, il préfère entretenir avec malice son personnage de paysan madré, goguenard et près de ses sous, fort peu soucieux du qu’en dira-t-on : « Les louanges abaissent l’homme ! »  Dans les années 50, pensionnaire au Lycée d’Auxerre, Guy Roux entraîne les minimes, cadets et juniors de l’établissement dans le cadre des compétitions scolaires.En 1957, étudiant à Limoges, il joue en amateur au sein du club local et décroche son diplôme d’éducateur sportif.En 1961, après avoir présenté un projet écrit et chiffré, il est recruté comme entraîneur de l’équipe première de l’Association de la Jeunesse Auxerroise (AJA), qui évolue péniblement en Division d’Honneur. En 1962, incorporé dans les blindés à Trèves, il coache l’équipe du régiment.En 1964, il revient à Auxerre et reprend son parcours d’une longévité et d’une fidélité exceptionnelle – rare dans la profession – d’entraîneur-manageur au sein du club.Sous sa houlette, l’AJA entreprend une ascension régulière : Division d’Honneur, puis Troisième Division et entrée chez les Amateurs en 1970, Deuxième Division et arrivée chez les professionnels en 1974, Première Division en 1980, titre de Champion de France en 1996.À son palmarès figurent également le record des victoires en Coupe de France (1994, 1996, 2003, 2005), la Coupe Intertoto (1997), la Coupe des Alpes (1985, 1987), et de nombreuses qualifications en Coupe d’Europe.En 2005, il prend sa retraite. Cependant en 2007 il tente un dernier tour de piste au RC Lens qui se solde par un fiasco au bout de deux mois.Au titre de Meilleur entraîneur français de l’année, il remporte l’Oscar du Football en 1996 et les mêmes distinctions attribuées par le magazine « France Football » en 1979, 1986, 1988 et 1996. Avec 894 rencontres, il détient le record de présence au bord des terrains en première division.En 1977, il est élu président du Syndicat des entraîneurs, et occupe ce poste jusqu’en 2001.Parallèlement, à partir de 1970 il tient une rubrique dans le journal « L’Yonne républicaine ». Entre 1984 et 2005 il est consultant sur TF1, puis sur Canal Plus, et pour Europe 1 depuis 1992. Populaire et médiatique, titulaire de sa marionnette aux « Guignols de l’Info », il donne beaucoup dans la publicité, entre autres pour des marques telles que Hitachi, Bouygues Télécom, La Poste, Citroën, ou les eaux minérales Saint-Yorre et Cristaline. On le voit également dans de nombreux jeux vidéo.Ancien membre de l’UNEF opposé à la guerre d’Algérie, il est élu en 1995 membre du conseil municipal d’Appoigny sous l’étiquette « divers droite ».Militant de l’association « Mécénat Chirurgie Cardiaque », il soutient également les Restaurants du Cœur et l’Association européenne de lutte contre les leucodystrophies.Il est l’auteur de « Fou de Foot » (1993), « Entre nous. Mémoires » (2006), « Il n’y a pas que le foot dans la vie » (2014), et fait l’objet de trois ouvrages éponymes signés Philippe Husson, Serge Mesonès, Eugène Saccomano et Günter Rohrbacher-List.Officier de la Légion d’Honneur, il l’est également des Palmes Académiques et dans l’Ordre National du Mérite.Marié en 1963 puis séparé, il est père de François qui dirige la chaîne de télé 13° Rue.« Jeux Olympiques » d’Appoigny Petit-fils de colonel et fils d’officier de l’Infanterie, Guy Roux « marqué très tôt par l’esprit de discipline » , voit le jour le 18 octobre 1938 à Colmar. Son père étant fait prisonnier dès le début de la guerre et sa maman se retrouvant malade et paralysée, c’est son grand-père maternel – Marcel, ancien courtier en légumes – qui organise le transfert de la famille dans l’Yonne à Appoigny, et laisse dans l’esprit du petit Guy une trace indélébile : « Il m’a transmis les valeurs qui ont toujours guidé ma vie, amour du travail, honnêteté, humilité ! » Très bon élève à l’école, il est vite taraudé par la passion du foot, inventant mille et une astuces pour se faufiler dans les stades, sympathiser avec les joueurs, et même se faire nommer ramasseur de balles avant de chausser lui aussi les crampons : « Mon premier vrai ballon, je me le suis payé avec les sous de mes récoltes de marrons, de champignons et d’écrevisses que je revendais aux producteurs locaux ! » Chef de classe, le garçon montre de précoces dispositions de leader, organisant pendant les vacances pour ses copains des « Jeux Olympiques » interdisciplinaires dans Appoigny, et portant le brassard de capitaine dans toutes les équipes où il évolue. En secret, il nourrit cependant d’autres espérances : « Mon grand rêve aurait été de devenir champion cycliste et de gagner le Tour de France ! Comme Louison Bobet ! C’était mon modèle, car il n’avait pas de dispositions naturelles extraordinaires, mais il gagnait à force de volonté, d’obstination, de ruse et d’intelligence. Mais pour m’élancer sur les routes, il m’aurait fallu un beau vélo de course, et mes parents n’avaient pas assez de sous pour m’en payer un ! » Va donc pour le foot ! Mais pas que. En jeune homme avisé, il poursuit des études supérieures à l’Institut d’Administration des Entreprises (IAE) de Poitiers, ce qui lui permet d’ouvrir un cabinet d’assurances, et de s’ouvrir à d’autres horizons : « Jusqu’en 1962, j’ai eu une vie culturelle intense. J’étais dingue de jazz, de cinéma, de chansons, je lisais un livre par semaine, et je pratiquais assidûment le ski ! Mais à partir de mes 25 ans, c’est le foot qui a tout emporté ! » « Faut pas gâcher ! » Avec son éternel bonnet en laine bleu vissé sur sa trogne de maquignon madré, son survêtement étriqué, et ses formules à l’emporte-pièces - « Nous sommes un petit département, nous avons des petits moyens, nous sommes obligés de vivre comme des paysans fiers et ambitieux ! », « Les meilleures idées sont celles des autres à condition de savoir s’en servir ! », « Il ne faut pas faire le coq qui chante avant d’avoir pondu ! » - Guy Roux s’est construit dans l’univers du foot - et au-delà - un personnage de légende propice autant à l’admiration, qu’à l’agacement et à la caricature.Ses résultats sportifs incontestables, son sens de la pédagogie, ses « découvertes » de champions tels que Cantona, Ferreri, Cissé, Mexès ou Laurent Blanc font de lui un genre de « sorcier » qui font dire à ses admirateurs bourguignons : « S’il était curé du village, il y aurait plus de monde à l’église ! » En revanche cadenasser la mobylette de Basile Boli pour ne pas qu’il sorte le soir, surveiller les allées et venues de ses ouailles en comptant les kilomètres affichés sur le compteur de leurs voitures et autres facéties de pion d’internat ont façonné son personnage d’entraîneur à poigne, autoritaire, paternaliste, dur, parfois cassant, et alimenté le discours de ses détracteurs qui ont longtemps brocardé l’omniprésence du « général – entraîneur – nounou – jardinier standardiste – lobbyiste – attaché de presse – qui aime tout régenter ». Lui qui répète à l’envi « quand on me cherche, on me trouve ! » , ne se laisse pas démonter par ces avanies : « Certains de mes joueurs étaient plus bêtes que des poules, qui, elles au moins reconnaissent celui qui leur donne du grain ! En tout cas, avec eux, j’ai toujours carburé à l’affection et il n’en est pas un dont je ne me sois pas soucié ! » Son côté savamment entretenu de radin sympathique et pétri de bon sens ne l’embarrasse pas davantage : « Je suis un peu coupable de cette image d’Harpagon que les « Guignols » m’ont collé à la peau, mais finalement, grâce à toutes les pubs que j’ai tournées, je me suis bien enrichi là-dessus ! Je viens d’un milieu modeste, mais je ne suis pas pingre. Quand je vais à la foire d’Auxerre, je m’achète une gaufre ! » Louis d’or Féru d’histoire et de politique, admirateur de Napoléon, du Général de Gaulle, de François Mitterrand, camarade de régiment de Lionel Jospin, compagnon de route de Jean-Pierre Soisson, lecteur du « Canard Enchaîné », Guy Roux est un fan de Brassens, Brel, et surtout de Léo Ferré. Il ne cache pas sa sensibilité gaulliste tout en se jouant des étiquettes avec un art consommé de ménager ses intérêts, car il se veut avant tout « un franc-tireur » , sachant par ailleurs cultiver des amitiés fidèles.On lui prête « une immense fortune » . Il concède posséder « un étang » dans lequel il aime se baigner par tous les temps comme dans toutes les eaux du monde où le mènent ses voyages, et aussi « quelques maisons, quelques actions, quelques hectares de Chablis, une ou deux forêts et quelques Louis d’or » . Prudence et sagesse : « De mon grand-père, j’ai toujours gardé la peur du lendemain, et je pense à mes enfants et petits-enfants. Le coffre-fort ne suivra pas mon corbillard ! » Rescapé d’une opération du rein, d’un double pontage, parvenu au faîte des honneurs, il a encore du mal à dételer, toujours en proie à ce qu’il nomme son « démon de midi » : « Quand je vois des gamins qui se régalent sur un terrain, j’ai toujours envie d’aller jouer avec eux ! »

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