Jean d'Ormesson, l'enchanteur désenchanté

Jean d'Ormesson, l'enchanteur désenchanté

Émission 

Jean d'Ormesson

« J’écris pour y voir un peu plus clair, et pour ne pas mourir de honte sous les sables de l’oubli ! » Facétieux, rieur, pétillant, spirituel, Jean d’Ormesson cultive avec gourmandise son image de dandy littéraire et d’icône télévisuelle. Crinière blanche, yeux bleus pervenche, nez de guingois, visage éternellement bronzé, cravate en maille sur chemises impeccables, il arbore toujours son sourire canaille de gamin chapardeur de pommes. Jamais avare d’un bon mot, ou d’un paradoxe : « Je ne suis pas toujours de mon avis ! » Bien remis d’un cancer de la vessie, l’écrivain journaliste académicien bientôt nonagénaire reste combatif et positif, titrant son dernier ouvrage : « Comme un chant d’espérance ». À l’âge de 19 ans, Jean d’Ormesson entre à l’École Normale Supérieure. Licencié en Lettres et en Histoire, il décroche ensuite une agrégation de Philosophie.En 1950, il devient secrétaire général, puis en 1992 président, du Conseil international de la Philosophie et des Sciences Humaines au sein l’Unesco. À partir de 1952, il prend les rênes de la revue « Diogène », qui traite des sciences humaines et sociales. Il occupe également le poste de conseiller dans divers ministères, comme celui de Maurice Herzog à la Jeunesse et aux Sports.En 1974, il prend la direction du Figaro, dans lequel il s’exprime de façon régulière sous diverses formes journalistiques : articles, tribunes, éditoriaux…Il démarre sa carrière d’écrivain en 1956, avec « L’Amour est un plaisir ». En 1971, la publication de son sixième livre « La Gloire de l’Empire » lui permet d’obtenir le Grand Prix du roman de l’Académie Française.En 1974, son roman « Au plaisir de Dieu », best-seller adapté sous forme de feuilleton à la télévision, fait de lui un écrivain populaire.Il s’adonne ensuite à une publication régulière, proposant quasiment un ouvrage par an. « Dieu, sa vie son œuvre » (1981), « Jean qui grogne et Jean qui rit » (1984), « Histoire du juif errant » (1991), « La Douane de mer » (1994), « Presque rien sur presque tout » (1995), Le rapport Gabriel » (1999), « Une fête en larmes » (2005), « La création du monde » (2006), « Qu’ai-je donc fait ? » (2008), ou « Saveur du temps » (2009), « La Conversation » (2011), « Un jour je m’en irai sans avoir tout dit » (2013) constituent quelques fleurons de sa bibliographie, dont le contenu va de l’introspection autobiographique à la tentative d’essai philosophique, en passant par l’histoire de la littérature.Depuis 1973, Jean d’Ormesson est Membre de l’Académie Française, dont il est désormais le doyen. Après s’être démené en sa faveur, il accueille sous la Coupole Marguerite Yourcenar, première femme à être admise chez les Immortels en 1980, puis Simone Veil en 2010.En 2012, il joue le rôle de François Mitterrand dans le film « Les Saveurs du palais » de Christian Vincent.Grand Officier de Légion d’Honneur dont il refuse de porter l’insigne, il est également Commandeur de la Croix du Sud du Brésil.Neige, sapins, plages et cocotiers « C’est une famille qui traverse les siècles, les guerres, les révolutions, et qui se transmet des souvenirs ! » Né le 16 juin 1925 dans le 7° arrondissement de Paris, Jean Bruno François-de-Paule Le Fèvre d’Ormesson - alias Jean d’O – est issu d’une longue lignée d’aristocrates, qui, de générations en générations ont servi la France. Tandis que du côté de sa mère - les Anisson du Perron - on s’affiche monarchiste et réactionnaire, son père, surnommé « Le Marquis Rouge » est ambassadeur sous le Front Populaire, et ami de Léon Blum. L’enfant passe ses jeunes années en Allemagne, en Roumanie, et au Brésil : « J’ai fait du traîneau sur la neige des plaines de Moldavie, sous les sapins des Carpates, du cheval sur les plages d’Ipanema, je me suis baigné à Copacabana… Le grand luxe ! » Il admet volontiers être né « avec une cuillère d’argent dans la bouche » , mais il assume : «  Je ne prononcerai jamais un traître mot pour dénoncer ce milieu, ce passé, d’où je suis sorti armé. Je ne renie pas les miens ! Je leur dois tout, je leur dis merci ! » Au sein d’une famille aimante, le petit Jean est éduqué par une gouvernante et ne fréquente guère l’école avant 14 ans. Vu la suite de son parcours, le système ne semble pas pénaliser outre mesure le gamin déjà curieux : « Je lisais tout ce qui me tombait sous les yeux. Les Pieds Nickelés, les prospectus, les modes d’emploi, les ordonnances médicales, les affiches sur les murs, l’Île aux trésors, ou Arsène Lupin ! » Plus tard, dans un autre registre, il dévore Rabelais, Ronsard, Corneille, Racine, Stendhal, Balzac, Maupassant, Proust, Hemingway… Et rêve de devenir Gary Grant « couvert d’argent, de femmes, avec son visage affiché un peu partout ! » Fine observatrice, sa maman veille au grain : « Elle me répétait souvent : « Ne parle pas de toi ! », « Ne te fais pas remarquer ! » Elle avait compris mes penchants ! » Quand il entre en khâgne au très huppé lycée Henri IV, le jeune homme se voit contraint de faire un grand écart entre l’ambiance du château familial de Saint-Fargeau, et les manières de ses camarades trotskystes parisiens. Alors, une question le taraude : « Que vais-je faire de ma vie ? » Gomme et taille-crayon Courtois, érudit, raffiné, jovial, Jean d’Ormesson offre peu de prise à la critique. Conscient de ses défauts, il en joue avec un sens poussé de l’humour et de l’autodérision : « Ce qu’il y a de plus répandu dans le monde, c’est la bêtise ! À commencer par la mienne ! » Au plan politique, s’il aime à se présenter comme un parangon de l’écrivain de droite, ses collègues estampillés à gauche ne s’en formalisent pas outre mesure. Sauf peut-être Bernard Frank qui le résume sous forme de théorème : « Jean d’O, c’est toujours gai ! Il est si content de lui qu’on aurait mauvaise grâce à lui gâcher son plaisir ! » Mondain, volubile, voire intarissable, c’est un « bon client » pour les animateurs de radio et de télé, et d’ailleurs, il donne toujours l’impression de se délecter dans ses apparitions publiques. Fin connaisseur du marigot médiatique, il navigue avec ses propres valeurs : « J’entre assez peu dans le jeu de massacre parisien. Ce qu’on dit de moi, est-ce si important ? Je pense, comme Chateaubriand, qu’il faut être économe de son mépris, étant donné le grand nombre de nécessiteux ! » Sous son masque de dilettante se cache un authentique travailleur : « J’ai commencé par être un écrivain du dimanche, quand j’étais journaliste, ou en poste à l’Unesco. Longtemps, je me suis levé tard, déjeunant pendant trois heures en galante compagnie, avant de courir les plateaux de télévision, les cocktails, les dîners en ville. Je me suis un peu calmé !» L’expérience douloureuse et fatigante de son combat gagné face à la maladie y contribue sans doute également, sans pour autant le laisser sans exercice. Levé tôt le matin, après une douche et un petit-déjeuner, il ne quitte guère sa table de travail avant la fin de l’après-midi : « Beaucoup de mes amis besognent dans les cafés. Moi, j’ai besoin de calme. Parfois, j’attends que l’inspiration vienne, et quand j’ai pondu vingt lignes dans la journée, je suis content ! » Il marche « à l’ancienne » . Son côté anachronique, désuet, nostalgique des traditions n’est pas une façade : « Je n’ai ni agenda, ni montre, ni téléphone portable, ni ordinateur ! Et je continue à écrire au crayon, ce qui fait le bonheur des papetiers de mon quartier ! En fait, je suis comme tous les écrivains : insupportable, pointilleux et narcissique ! » Quant à la valeur de son œuvre, il l’envisage à l’aune de ses maîtres : « N’ayant jamais écrit « L’Iliade et l’Odyssée », n’étant pas plus Zola que Mauriac, je ne serai jamais un grand auteur ! À peine une fourmi d’humeur égale, plutôt portée à l’insouciance ! » Feinte ou non, autant de désespérance souriante envers soi-même confine à un art consommé de l’esquive, et ne peut que laisser ses éventuels détracteurs le bec dans l’eau.Une grosse fêlure enfouie

« Ce que les femmes préfèrent chez moi, c’est de me quitter ! » Son sens de la formule permet à Jean d’Ormesson d’être discret sur sa vie familiale : « Françoise, ma femme est épatante, mais je ne suis pas fait pour le mariage, je n’aime pas les contrats ! » Devenue son éditrice, sa fille Héloïse lui a toujours procuré de grands bonheurs : « C’est ce que j’ai fait de mieux dans ma vie ! Je suis plus fier d’elle que de moi ! » La jeune Marie-Sarah, lui permet de cultiver l’art d’être grand-père.Un « péché » longtemps caché constitue encore sa grande blessure : « Quand j’étais à l’Unesco, je suis tombé amoureux de la belle épouse espagnole de mon cousin le compositeur Antoine. Je l’ai séduite, je lui ai volé, mais je n’ai pas assuré. Un vrai désastre ! Je l’ai détruite, j’ai détruit tout un pan de la famille, je me suis détruit moi-même. J’ai été lâche, médiocre, petit, mesquin. Mon père ne s’en est jamais remis. Il est mort en me prenant pour un voyou ! » Agnostique sincère mais tempéré, Jean d’O cultive ses jardins secrets et ensoleillés en Italie, en Grèce, en Corse, pays de vignes qui vont bien au teint de l’amateur qu’il est de Pomérol et de Saint-Émilion. Précisément Château Pétrus, et Cheval Blanc. Il confesse : « À part dormir, rêver, et écrire, je ne sais pas faire grand-chose ! » Un brin d’optimisme raisonné suffit à le rassurer : « Dans ce monde de tristesses et d’horreurs, tant qu’il y aura des gens pour écrire des livres et d’autres pour les lire, tout ne sera pas perdu ! »

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