Jean-Louis Aubert, solide comme un rock!

Jean-Louis Aubert, solide comme un rock!

Émission 

Jean-Louis Aubert

« Préserver l’authenticité, ça prend beaucoup de travail. Ça tient de la spontanéité, de la naïveté, de l’humour. C’est ce que je cherche tout le temps ! » Brut de coffre, Jean-Louis Aubert est tout le contraire d’un calculateur, d’un hypocrite, d’un faiseur. Enthousiasme et sincérité sont la marque de fabrique de cet homme qui ne fait guère les choses à moitié. Récemment conquis par les poèmes de Michel Houellebecq au point de les mettre en musique dans son album « Les Parages du vide », il en conclut fataliste et amusé : « C’est la rencontre de deux êtres qui ont les mêmes fêlures ! » Jean-Louis Aubert débute sa carrière nationale en 1976. Afin de donner un concert au Centre Américain de Paris, le batteur Richard Kolinka fait appel à lui et à deux autres copains, le guitariste Louis Bertignac, et la bassiste Corinne Marienneau. Armé de sa guitare, Jean-Louis Aubert interprète ses premières chansons « Hygiaphone », « Métro, c’est trop ». Le spectacle est un triomphe. « Téléphone » naît ce soir-là.Durant plus de 10 années, le groupe de rock tient le haut du pavé. Il enchaîne les albums, les tournées, les succès, tel la « Bombe Humaine », qui devient l’hymne d’une génération, et se vend à plus de 600 000 exemplaires. Véritable phénomène de société, « Téléphone » assure les premières parties d’artistes prestigieux comme Iggy Pop en 1980, ou les « Rolling Stones » à l’hippodrome d’Auteuil en 1982, devant 80 000 spectateurs. En 1986, le groupe se sépare. Aubert et Kolinka, réunis sous le nom de « Aubert’n’ko » enregistrent plusieurs disques dont le fameux « Juste une illusion ».Peu après, Jean-Louis Aubert se lance dans une carrière en solo. Son style évolue à la faveur de ses explorations musicales. À partir de 1989, il publie une quinzaine d’albums. « Bleu, Blanc, Vert », « H », « Stokholm », « Comme un accord », « Idéal Standard », puis « Roc’Éclair » lui confèrent une réelle notoriété. Véritable bête de scène, il enchaîne de véritables tournées-marathons à la rencontre de son public. En 1998, il est le premier artiste français à se produire au Stade de France.Authentique icône du Rock Français, il sait répondre présent quand on le sollicite pour des causes humanitaires, comme l’Association Emmaüs, ou la bande des « Enfoirés » des Restaurants du Cœur.Il fait l’objet de deux ouvrages : « Jean-Louis Aubert de Téléphone à aujourd’hui » par Daniel Ichbiah (2011), « Téléphone, ça c’est vraiment eux ! » signé Pierre Mikailoff (2013).Rêve américain Né le 12 avril 1955 à Nantua dans l’Ain, le jeune Jean-Louis change de domicile au gré des affectations de son sous-préfet de père. Après un passage à Senlis, il se retrouve dans le 16° arrondissement de Paris, élève du Lycée Pasteur de Neuilly dans la même classe que Louis Bertignac : « Mon père était un haut fonctionnaire atypique, plus à l’aise dans les champs que dans un bureau. Il m’a transmis le petit cœur poétique, la curiosité, la non-croyance dans la hiérarchie sociale, et l’amour de la solitude ! » L’adolescent est plutôt difficile, caractériel et indiscipliné : « J’étais déconneur, fugueur, très insoumis ! » Après avoir assisté à un concert des Who, il se met à la guitare à raison de huit heures par jour. Il parvient quand même à décrocher son bac, « avec pas mal de chance… » reconnaît-il. À l’âge de 19 ans, en compagnie de son copain de lycée Olivier Caudron dit « Olive », futur chanteur du groupe « Lily Drop », il part en voyage aux Etats-Unis. Les deux « artistes-aventuriers-routards-musiciens » sillonnent les routes en auto-stop. Ils subsistent grâce à l’hospitalité des rencontres et en faisant la manche avec leurs guitares : « C’était une période fabuleuse, parce que nous n’avions peur de rien. On se faisait braquer, on perdait tout, et on dormait bien quand même ! » Le retour est plutôt cocasse : « En rentrant à Paris, j’ai commencé à chanter dans les surboums et les rallyes du 16° arrondissement. C’était rigolo, car pour interpréter Bob Dylan ou Mick Jagger, il m’arrivait souvent d’être obligé de porter le smoking ! » L’expédition américaine reste fondatrice : « La guitare est un passeport extraordinaire. Avec elle, on peut rentrer partout. Quand je pars en vacances, je l’emmène toujours avec moi ! » Autour de son instrument fidèle, il se construit une famille fictive et affective en forme de Panthéon : « Grand-mère et grands-pères : Édith Piaf, Boris Vian, Chuck Berry. Père et mère adoptifs : Serge Gainsbourg et Barbara. Grands frères : The Who, et Bob Marley. Frères de route : Bertignac, Olive, Paul Personne. Fils putatif : Raphaël ! » Ainsi, persuadé que « les flux et les influx pétrissent les individus » , l’auteur-compositeur ne navigue pas sans ses ballasts et ses flotteurs.Modestie et rock-and-roll « Je ne me fais jamais confiance, c’en est même un peu maladif ! C’est peut-être pour ça qu’on dit que je suis un éternel adolescent. Comme je suis d’un naturel plutôt fantaisiste, j’essaie d’être consciencieux ! » L’itinéraire musical de Jean-Louis Aubert atteste d’un souci permanent de découverte, loin d’un confort intellectuel dans lequel il aurait pu s’endormir. Il se refuse d’avoir trop de mémoire. Son impression est d’être toujours un débutant, de tout recommencer à chaque fois : « C’est ça qui me sauve ! La musique m’a appris l’humilité, le rapport au temps, à philosopher. À travers les autres, elle m’a éduqué, nourri, et bien.  Et elle m’a toujours consolé ! » Il est jadis monté sur les podiums « pour tout donner » , comme s’il allait mourir à la tombée du rideau. Aujourd’hui, un peu calmé, il continue à se réaliser sous les lumières et les sonos : « La scène, c’est toujours le même bonheur. C’est un échange d’énergie. C’est purifiant, essentiel. Assis tranquillement par terre avec une guitare sèche, ou porté par du gros son, je n’ai pas peur de me déshabiller ! » Que ce soit avec Téléphone ou en solo, la gloire et les honneurs ne lui ont pas donné la grosse tête : « Je pense que je n’ai pas tellement de qualités de chanteur, et je ne suis pas un musicien exceptionnel. En fait, comme mon arrière-grand-père provençal, je suis un conteur. J’ai des intuitions que je mets en musique, et que j’essaie de dire avant tout le monde ! » Spleen idéaliste Jean-Louis Aubert n’est pas un homme du second degré. Il se dépeint, affiche ses convictions, prend parti, sans se livrer à des exercices de style assaisonnés de langue de bois : « Je crois beaucoup aux utopies. J’ai un peu honte de le dire, mais je suis un idéaliste. Quelquefois, on me le reproche, mais c’est ça l’essence qui me fait avancer ! » Après avoir, comme dans l’un de ses tubes, « rêvé d’un autre monde » , il revendique encore le droit d’espérer : « Ce rêve d’une société égalitaire, je trouve qu’il est beau, et qu’on ne devrait jamais le perdre de vue ! » Les notes et les mots demeurent ses armes favorites. Ses expressions à l’emporte-pièce, ses raisonnements philosophiques peuvent parfois rendre confus le fond de sa pensée. Il lui arrive de buter sur lui-même : « J’adore les petites blondes, et j’ai fait ma vie avec une grande brune ! » C’est un poète du clair-obscur : « Il est très naïf de penser que je suis naïf. Je vois la vie comme une nuit noire, avec des fenêtres allumées. Je déteste le cynisme qui est destructeur ! C’est plus compliqué d’être gentil sans sombrer dans le ridicule ! » Un jour, il a failli prendre sa carte au Parti Communiste, mais ça ne s’est jamais concrétisé. Il tient à remettre les pendules à l’heure : « Certes, avec l’âge, je me suis assagi. Le monde marchand a pris les commandes, il faut rester un franc-tireur.  Certains me reprochent de m’être embourgeoisé, mais au fond de moi, je serai toujours un rebelle ! » Sérénité C’est un bon vivant, perçu comme un chic type, lucide, drôle, chaleureux, émouvant, qui ne regarde que très rarement dans le rétroviseur de sa propre histoire, car il « ne veut pas vivre avec des fantômes ». En couple depuis plus de vingt-cinq ans, il sait trouver son bonheur en cultivant l’art d’être grand-père. Pour mieux apprécier les douceurs familiales, il est riche de ses propres repères : « J’ai essayé toutes les drogues possibles. Je suis tombé deux fois dans le coma. J’ai dormi dans la rue, connu les caniveaux. J’aime les choses uniques. C’est le prix à payer pour ne pas avoir d’amertume ! » Il endosse aujourd’hui d’autres difficultés. Olive, son ami d’enfance, s’en est allé, comme son autre pote Fred Chichin des Rita Mitsouko. Son papa est mort d’une leucémie : « J’ai perdu douze proches en moins d’un an. Surtout mon père, qui m’a toujours soutenu. Les derniers temps, je suis resté à ses côtés. Il me récitait des poèmes et je lui fredonnais des chansons de Charles Aznavour. Avant de fermer les yeux, il m’a offert un tour de magie avec ses pouces, qu’il réalisait quand j’étais petit. Ses six derniers mois m’ont permis de devenir un bon fils ! » Requinqué par une psychothérapie, il tend enfin vers la sérénité : « Je discute beaucoup avec l’enfant et l’adolescent que j’ai été. Ce sont mes ancêtres donc je leur dois des comptes ! »

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