Jean-Pierre Chevènement, trublion fidèle de la République

Jean-Pierre Chevènement, trublion fidèle de la République

Émission 

Jean-Pierre Chevènement

 

« Je ne me reconnais qu’un seul maître, le peuple français ! Il me jugera un jour, et dira si j’ai bien fait ! » Allure d’échassier, regard vif souvent teinté de gaîté ou d’ironie, mèche blanchie mais toujours en bataille, Jean-Pierre Chevènement demeure à 75 printemps révolus l’infatigable bretteur au verbe ciselé, au propos acéré, aux colères vivaces et aux enthousiasmes juvéniles. Atypique, iconoclaste, voire romanesque, le « Che », naguère souvent brocardé ou ringardisé, est devenu aujourd’hui un genre de dinosaure de la politique sollicité, écouté, et qui suscite un regain d’intérêt. Il s’en délecte : « Ça va ! Je carbure ! J’ai toujours la pêche ! Je garde les yeux ouverts, et surtout pas la bouche cousue ! » Diplômé de l’Institut d’Études Politiques de Paris en 1960, membre de la promotion Stendhal de l’École Nationale d’Administration (1963 – 1965), Jean-Pierre Chevènement entre à la SFIO en 1964 et fonde le Centre d’Études de Recherche et d’Éducation Socialistes (CERES) en 1966.En 1971, au Congrès d’Épinay, il est l’un des fondateurs du Parti Socialiste, aux côtés de François Mitterrand.En 1973, il décroche son premier mandat de député du Territoire de Belfort, qu’il retrouve régulièrement – à part quelques éclipses – jusqu’en 2007.Maire de Belfort de 1983 à 1997, puis de 2001 à 2007, il est – à partir de 1974 – élu au sein  du conseil régional de Franche-Comté, et préside le district de l’agglomération belfortaine au tournant des années 70-80.Sa carrière au gouvernement démarre en 1981, quand il est nommé ministre d’État, ministre de la Recherche et de la Technologie, puis de l’Industrie. En désaccord avec la « parenthèse libérale » de Pierre Mauroy, il claque la porte en 1983 avec sa fameuse formule : « Un ministre, ça ferme sa gueule, ou ça démissionne ! »De 1984 à 1986, il est ministre de l’Éducation Nationale de Laurent Fabius, puis il hérite, sous la houlette de Michel Rocard, du portefeuille de la Défense. Nouvelle démission en 1991 quand il conteste l’engagement de la France dans la guerre contre l’Irak.En 1997, sous l’ère Jospin, il devient ministre de l’Intérieur. Opposé au projet de loi sur le  statut de la Corse, il reprend sa liberté en 2000. Durant cet exercice, en 1998, un accident d’anesthésie pendant une opération de la vésicule le plonge huit jours dans le coma, et lui impose une convalescence qui le tient éloigné de son ministère durant quatre mois. De retour aux affaires, il fait figure de « miraculé de la République ».Après avoir fondé le Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) qu’il préside, il se présente en 2002 à l’élection présidentielle et obtient 5, 33% des suffrages exprimés.Dans la course à l’Élysée, il soutient Ségolène Royal en 2007 et François Hollande en 2012.Depuis 2008, il est sénateur du Territoire de Belfort sous l’étiquette MRC, depuis 2011 président de l’association France-Algérie, et depuis 2012 représentant spécial pour la Russie de la diplomatie économique du Quai d’Orsay.Membre du club « Le Siècle », il préside la Fondation Res Publica.Il signe plus d’une vingtaine de livres parmi lesquels : « L’Énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise » (Avec Didier Motchane en Alain Gomez – 1967), « Socialisme et Socialmédiocratie » (1969), « Le Pari sur l’intelligence » (1985), « Le Temps des Citoyens » (1993), « Le Bêtisier de Maastricht » (1997), « Le Courage de décider » (2002), « La France est-elle finie ? » (2011), « 1914 – 2014, l’Europe sortie de l’Histoire ? » (2013).Il est l’époux de la peintre et sculptrice Nisa Chevènement qui lui a donné deux fils aujourd’hui trentenaires : Raphaël et Jean-Christophe.Godillots et escarpins Né le 9 mars 1939 à Belfort, Jean-Pierre Chevènement est le fils d’un couple d’instituteurs, ce qui marque ses premières années : « J’ai vécu mon enfance dans un odeur de craie et de planches passées à l’huile de lin, au milieu des cartes Vidal-Lablache, sur le plateau du Haut-Doubs, et sous l’Occupation allemande ! » Un contexte qui le « traumatise » , et le prive longtemps de la présence de son père, prisonnier, et libéré à la fin la guerre.À la maison, les convictions sont socialistes et l’ambiance est plutôt austère, placée sous le signe de la discipline, du respect des valeurs familiales, mais aussi - « car les livres y étaient vénérés » - des délices de la lecture des grands classiques de la littérature.Directrice d’école, militante laïque et pilier d’église, la maman du petit Jean-Pierre est toujours présente à la messe du dimanche matin, et à la distribution des tracts l’après-midi.Elle est fière se son bambin qui, dès le début de sa scolarité de modeste boursier, s’avère être un sujet doué, consciencieux, volontaire. Et qui, au Lycée Victor Hugo de Besançon, est gratifié de la part de ses profs admiratifs d’une appréciation élogieuse et prophétique : « Élève d’élite appelé à un bel avenir ». C’est ainsi que tel un Rastignac bisontin, il « monte » à Paris. Non pour y tenter en toute logique de « rejeton de blouses grises » l’École Normale Supérieure, mais - déjà tenté par le pouvoir - Sciences Po et l’ENA. Il y débarque un peu comme un chien dans un jeu de quilles, découvrant la morgue des élites qui snobent le jeune provincial : « J’ignorais tout des codes et des rites de la classe dirigeante. En 1965, on admirait mes exposés, mais on se moquait de mes cravates ! » Lui que son affectation militaire avait expédié en Algérie en 1962, en plein maelstrom, avec pour effet secondaire de le faire - après avoir quelque peu tâtonné - « basculé à gauche » , cet ostracisme lui reste en travers du jabot. Sous le pseudonyme de Mandrin, il publie dès sa sortie de la haute école son livre brûlot stipendiant « L’Énarchie », et se dote d’un viatique imagé : « Les socialistes, je les préfère en godillots qu’en escarpins ! » Idéaux et marigot « En politique, des moments sublimes qui vous élèvent, j’en ai connu un ou deux : le Congrès d’Épinay en 1971 avec la création du Parti Socialiste et les immenses possibilités qui me paraissaient s’ouvrir pour l’avenir. J’étais très jeune ! Et en 1984, quand à la tête de l’Éducation Nationale, moi, le fils d’instituteur, j’ai rétabli la paix scolaire. C’était très gratifiant ! » , jubile encore aujourd’hui « Le Che » dont le parcours original ne manque pourtant pas de sel.Le créateur du modeste « Mouvement des Citoyens » - même aux plus hautes charges de l’État – s’est forgé une image de statue du Commandeur qui ne transige pas avec ses convictions souverainistes, laïques, égalitaires, assaisonnées d’ordre et d’autorité : « Avant d’être socialiste, je suis républicain ! » Son tempérament de rebelle, de fort en gueule soucieux de préserver le pré carré de ses idées font incontestablement de lui le champion toutes catégories du claquement de porte des ministères, le contraignant souvent à de « splendides traversées du désert » , isolé à tel point que même ses camarades le comparent à « un hussard sans cheval ». Pour ses détracteurs : « Il est en retard d’une époque, il a toujours eu tout faux ! Avec ses multiples démissions, contradictions, sa faculté d’oubli, son refus de la réalité du mondialisme, sa tactique d’avoir un pied en dedans et l’autre en dehors, il n’a que de soutiens hétéroclites, parfois douteux, et très peu dans les couches populaires et les jeunes générations. Les rugissements du lion de Belfort ne pèsent pas plus lourd que les miaulements d’un chat ! » Pour ses fans, au contraire : « C’est un courageux, il a du panache ! C’est un as de la synthèse qui séduit même « les républicains de l’autre rive », et qui a toujours fait passer ses idées avant sa carrière. Ni désuet, ni archaïque, il incarne – hors magouilles partisanes, et c’est rare aujourd’hui – l’idée que la France peut rester progressiste sans s’effacer des radars de l’histoire ! » L’intéressé qui souhaite toujours « renouer avec le roman national » assume ses paradoxes, et sa consommation inévitable de couleuvres : « Seuls les mauvais marins peuvent croire qu’on traverse l’Océan en ligne droite ! » Sa devise : « Même mort, je reviens ! » Un beau jour de 1998, les Français apprennent que leur ministre de l’Intérieur est plongé dans un profond coma après 45 minutes d’arrêt cérébral et cardiaque. Au bout d’une semaine d’incertitude, de suspens et d’émotion, on apprend que le patient a ouvert les yeux. Il s’en souvient encore : « Dès que je me suis réveillé, je n’ai eu qu’une idée, partir, me casser ! Bien sûr, pour les toubibs et les infirmières il n’en était pas question. Même si je leur ai dit que j’étais le premier flic de France, là, ce n’est pas moi qui commandait ! » Heureusement, ce retour dans le monde des vivants est piloté par Nisa, son épouse psychologue dans un dispensaire de banlieue, ce qui lui permet d’envisager l’existence avec du recul : « Ce genre d’épreuve permet de se ressourcer dans ce qui vous unit. Ça dissout les petits griefs du quotidien ! » Également artiste, elle pratique la modestie et la lucidité : « Je crois que l’égalité est une chimère. Des riches et des pauvres il y en aura de toute éternité ! » Admirateur de Clémenceau, de Bernadette Lafont, Le « Che » qui craque pour la croûte aux morilles et les glaces n’est pas prêt d’abdiquer. Il n’oublie pas le titre qu’il a donné en 1977 au Programme Commun de la Gauche : « Changer la vie ! »

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