Jean-Pierre Marielle, le funambule qui fait jazzer son imaginaire

Jean-Pierre Marielle, le funambule qui fait jazzer son imaginaire

Émission 

Jean-Pierre Marielle

« J’ai l’impression de pratiquer mon métier en touriste ! Ne jamais faire d’effort, ou alors le moins possible, ne m’a pas empêché d’arriver là où je suis. Où ? Je n’en sais rien, mais j’y suis bien ! » plaisante à peine Jean-Pierre Marielle, qui ajoute pour faire bonne mesure : « De toutes façons, je ne sais pas faire autre chose ! » À 82 ans révolus, crâne dégarni, poils de barbe et de moustache blanchis sous le harnais, il reste l’élégant et déjanté échalas d’un mètre 85 pétri de classe tranquille, de nonchalance joyeuse, tout en pudeur et en sobriété, à la voix caverneuse de séducteur désabusé et aux éclats de rire légendaires : « La gravité, c’est le plaisir des sots ! » En 1954, nanti d’un 2° Prix de comédie du Conservatoire National, Jean-Pierre Marielle participe à quelques spectacles de la Comédie Française, puis intègre la Compagnie Grenier Hussenot.Ainsi démarre son parcours sur les planches, riche de plus d’une quarantaine de pièces données dans les théâtres parisiens ou en tournée, parmi lesquelles « La Jalousie du barbouillé » de Molière, « Victime du destin » d’Eugène Ionesco (1956), « Hibernatus » de Jean-Bernard Luc (1957), « Les Poissons rouges » de Jean Anouilh (1970), « Oncle Vania » d’Anton Tchekov (1986), « Le Nouveau testament » de Sacha Guitry (1999) ou « Correspondance de Groucho Marx » en 2007. Au titre de Meilleur Comédien, il décroche en 1969 et 1973 le Prix du Syndicat de la Critique, et un Molière en 1994.Parallèlement, en 1957, il entame sa carrière au cinéma dans « Le Grand Bluff » de Patrice Dally et « Tous peuvent me tuer » d’Henri Decoin. On le voit ensuite dans « Week-end à Zuydcoote » d’Henri Verneuil   et « Le diable par la queue » de Philippe de Broca qui lui donne son premier grand rôle en 1969.À partir des années 70, il conquiert ses galons de vedette, grâce à ses prestations dans des œuvres telles que « Les Galettes de Pont-Aven » de Joël Séria, « Sans mobile apparent » de Philippe Labro, « Que la fête commence », « Coup de torchon » de Bertrand Tavernier, « Sex-shop », « Un moment d’égarement », « Uranus » de Claude Berri, « Calmos », « Tenue de soirée » de Bertrand Blier, « Hold-up » d’Alexandre Arcady, ou « Quelques jours avec moi » de Claude Sautet.Puis il marque de sa présence « Tous les matins du monde » d’Alain Corneau (1992), « Les Grands Ducs » de Patrice Leconte (1996), « La Petite Lili » de Claude Miller (2003), « Les Âmes grises » d’Yves Angelo (2005) « Da Vinci Code » de Ron Howard (2006), « Les Seigneurs » d’Olivier Dahan (2012), ou « La Fleur de l’âge » de Nick Quinn en 2013.Il donne de la voix dans « Ratatouille » de Brad Bird en 2008.En 1995, il décroche le « Gobelet d’or » du Meilleur Acteur au Festival international de Shanghai avec « Les Mille » de Sébastien Grall.Il apparaît aussi régulièrement à la télévision, notamment dans « La caméra explore le temps » de Stellio Lorenzi, « Il est minuit docteur Schweitzer » de Gilbert Pineau (1962), « Clérambard » de Marcel Bluwal (1990), « Chez Maupassant : Mon oncle Sosthène » de Gérard Jourd’hui, « Indiscrétions » de Josée Dayan (2013).En 1992, sa performance dans « La Controverse de Valladolid »  de Jean-Daniel Verhaeghe lui rapporte le « 7 d’Or » du Meilleur Comédien.En 2008, pour l’ensemble de son œuvre, il reçoit le Prix Louis Lumière.Officier de la Légion d’Honneur, il publie en 2010 « Le grand n’importe quoi ».Père d’un grand garçon, il est marié avec l’actrice Agathe Natanson.Les bons conseils de Monsieur Jacques Né le 12 avril 1932 à Dijon d’un père petit industriel et d’une maman couturière, Jean-Pierre Marielle ne renie pas ses origines : « Issue d’une famille de paysans durs au mal, ma mère s’appelait Coulebois, un vieux nom du pays. Le Bourguignon est bourru, pas commode, il décroche le fusil pour un rien ! » Dès son enfance, qu’il estime « très banale » , il prend ses marques : « Moyen en tout ! J’étais un élève moyen, puis un adolescent moyennement studieux à qui les profs disaient souvent : « Marielle, arrêtez de dire n’importe quoi ! » À la maison, tandis que le papa joue du piano, la maman excelle dans le chant, ce qui donne au gamin des rêves d’artiste : « Je me serais bien vu pianiste, mais tout s’est arrêté le jour où ma prof, par maladresse, m’a renversé une soupe bouillante sur les mains et sur le clavier. Du coup, je me suis mis à l’harmonica mais c’était pas pareil ! » Grâce à sa grande sœur membre du Hot Club de France, il découvre peu à peu ce qui va devenir la grande passion de sa vie : la musique de Jazz.C’est au lycée de Dijon où il est envoyé pensionnaire que se dessine son destin : « Monsieur Jacques, mon prof de Lettres tenait aussi un restaurant en ville : « La Potée Bourguignonne ». C’était un professeur poète, un agrégé qui faisait la cuisine le soir. Il était formidable. Il m’a fait aimer la lecture : Balzac, Flaubert, Léautaud, Céline… Il animait un atelier de théâtre et on a monté « L’Ours » de Tchekhov. Fou de Rimbaud et de Baudelaire, je me suis inscrit en khâgne, pour ressembler aux étudiants bohèmes à cheveux longs et clopes au bec qui me fascinaient. Mais Monsieur Jacques, plus confiant dans mes dispositions sur scène que dans mes capacités intellectuelles, m’a conseillé de faire plutôt l’acteur. Et c’est comme ça que je me suis retrouvé à Paris, au Conservatoire ! » Le jeune homme y fait alors une découverte fondamentale :  une promo exceptionnelle, puisqu’il se retrouve en cours avec des camarades qui se nomment Jean-Paul Belmondo, Claude Brasseur, Jean Rochefort, Claude Rich, Françoise Fabian, Bruno Cremer, Jean-Claude Brialy ou Annie Girardot qui vont constituer sa seconde famille : « Un grand millésime ! La guerre nous avait volé notre enfance, les rigueurs de l’après-guerre étaient moroses, on avait envie d’excès, de folie ! C’étaient que des gens bien, on ne s’est jamais quitté ! » Mercenaire du « gagne-théâtre » « Certains trouvent que j’ai une tête d’acteur. Moi pas ! J’ai une tête de rien. Au fond, c’est peut-être le mieux pout tout interpréter ! » Catalogué « mariole, ronchon, paillard, baroque, voire fracassé » par les exégètes du grand écran, Jean-Pierre Marielle ne s’en émeut guère et le revendique plutôt avec un sens aigu de l’humour : « Jouer les cons, les débiles, j’adore ça ! Et puis je n’ai pas trop à me forcer ! J’aime les personnages cocasses, extravagants, je ne pourrais pas incarner le Français moyen ! » Pour le réalisateur Claude Miller : « Jean-Pierre est assez rare dans le cinéma français. Il a une prestance et une noblesse extraordinaire. Il apporte une grandeur cosmique à la bêtise. Il a une fraîcheur qui lui permet de dire des horreurs sans jamais être vulgaire. C’est dans ses silences qu’on l’entend le mieux ! » Modeste, il se revendique « artisan, comme un portemanteau sur lequel on accroche un costume et un texte qu’il faut servir » . Sous son apparente désinvolture, c’est un bosseur à sa façon : « J’aime traîner. Je rêve sur mes rôles. J’écoute du jazz, je lis, je me promène dans mon jardin, mais j’y pense beaucoup. Mes personnages entrent en moi petit à petit, ça vient doucement, sans trop travailler ! » 7 fois nominé aux Césars et jamais couronné, c’est le bien cadet de ses soucis : « Je ne suis ni un acteur de tombola, ni un cheval de course ! » Riche de plus de 100 titres, sa filmographie présente des films cultes et une flopée de navets grandioses. Il n’en disconvient pas, un brin provocateur : « J’ai souvent dit oui sans avoir lu le scénario. Je suis un mercenaire ! Je trouve ça très noble, les films alimentaires, ça met du beurre dans les épinards. Et puis, le cinéma, je m’en fous un peu ! Pour moi, ce n’est qu’un « gagne-théâtre ». Le théâtre, le velours rouge, les coulisses, les loges, c’est toute ma vie ! Renoncer à la scène, jamais ! » De New York à Zanzibar Disert et secret, solitaire et bavard, hors des modes et des conventions, Jean-Pierre Marielle savoure son rez-de-jardin de Boulogne, parmi ses dizaines de Dvd, ses centaines de bouquins d’auteurs « admirables » qui vont de Gérard de Nerval à Jean Echenoz ou Michel Houellebecq, et sa fabuleuse collection de disques pur vinyles estampillés Sydney Bechet, Charlie Parker, Miles Davies, Billie Holiday, Dexter Gordon, Stan Getz, Lester Young ou Django Reinhard : « Je crois que c’est le jazz qui m’a appris le rythme, l’audace, la couleur de l’impro théâtrale ! » Il enfourche régulièrement son vélo pour faire un tour au Bois, et au retour, ne dédaigne pas écluser un petit blanc au bistro du quartier : « Je bois, je fume, et je mange ce qui me plaît ! Parfois, ça craque un peu dans les articulations, mais je suis encore en forme ! » Ses grands bonheurs ? : « Écouter la pluie, faire du feu dans ma maison de vigneron de Chablis, aller à la chasse sans fusil, et surtout partir avec Agathe au bout du monde, traîner à New York ou à Zanzibar en passant par Florence ou Venise ! » Épris de liberté, mais fidèle – « je ne suis pas coureur pour deux sous ! » - il cultive avec soin sa part d’humanité : « Aux optimistes forcenés que je hais, je préfère les désespérés, les hommes perdus, les orphelins, ceux qui sont à côté de la plaque ! » Son expression favorite ? : « L’amour, c’est le pain des pauvres ! », ça veut dire que tout le monde y a droit ! »

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