Les vertiges secrets de Gérard Lenorman

Les vertiges secrets de Gérard Lenorman

Émission 

Gérard Lenorman

 

« Moi, je donne du rêve à tous les gens qui traînent des souvenirs cassés ! » Parvenu à l’âge respectable de 68 ans, Gérard Lenorman pourrait faire valoir ses droits à la retraite. L’éternel vagabond et marchand de bonheur ne l’entend pas de cette oreille. La crinière a blanchi, les traits se sont creusés, mais le regard garde son intensité parfois extatique, la voix est intacte, et le bonhomme affiche encore son image de vieux môme boudeur qui ne veut pas grandir. Fêlures intérieures et long passage au purgatoire de la variété ne l’ont pas empêché de fraterniser avec les jeunes générations, et de retourner dans la lumière, rassuré : « Je suis encore de mon temps ! » En 1968, Gérard Lenorman chante au Club Med. Il rencontre Brigitte Bardot. Elle accepte d’interpréter deux de ses chansons. Le jeune homme a désormais le pied à l’étrier. Il enregistre son premier disque, et part en tournée en tant que première partie du spectacle de Sylvie Vartan.C’est en 1970 que sa carrière décolle. Il est appelé pour remplacer Julien Clerc dans la comédie musicale « Hair », qui triomphe à Paris.Durant les années 70, ses galons de star bien calés sur les épaules, il enregistre une dizaine d’albums. « Il » (1971), « Les matins d’hiver », « Quelque chose en moi » (1972), « Si tu ne me laisses pas tomber », « Les jours heureux », « Le petit prince » (1973), « Soldats, ne tirez pas ! » (1974), « Gentil dauphin triste », « Michèle », « Voici les clefs » (1976), « L’enfant des cathédrales » (1977), « Boulevard de l’océan » (1979), constituent autant de titres accrochés en tête des hit-parades. En 1975, « La Ballade des gens heureux », lui apporte la consécration, en devenant une ritournelle quasi-universelle. Il se produit sur les plus grandes scènes de France, et dans de nombreux pays étrangers, notamment au Japon et au Canada.Les années 80 lui sont moins favorables. Problèmes conjugaux, fatigue, usure, changements de mode lui imposent une rude traversée du désert. Pour boucler ses fins de mois, il enregistre quelques compilations  et continue à donner des spectacles ici et là. Il devient producteur des groupes « Indochine » et « Imagination ».À partir de 1990, il revient progressivement sur le devant de la scène avec de nouveaux morceaux, qui lui permettent d’être à nouveau présent à la radio, à la télé, et sur les scènes importantes, comme l’Olympia en 2001.En 2011, il renoue avec le succès grâce à « Duo de mes chansons », un florilège de son répertoire interprété en compagnie d’artistes tels que Zazie, Maurane, Grégoire ou Roch Voisine.Plusieurs fois Disque d’Or, Gérard Lenorman a composé plus de 500 chansons.En 2007, il publie un ouvrage autobiographique intitulé « Je suis né à 20 ans ».Chevalier dans l’Ordre National du Mérite, il parraine plusieurs associations de solidarité sociale comme « Vaincre la Mucoviscidose », « Handi-chiens », ou « Rêves », qui s’occupe des enfants gravement malades.Longtemps marié avec Caroline qui lui a donné quatre enfants aujourd’hui tous adultes, il vit avec Marie depuis 1989.Paquet encombrant Gérard Lenorman voit le jour le 9 février 1945 au « Château de Bénouville » dans le Calvados, et dans des circonstances particulières. Célibataire, sa maman accouche dans cette institution religieuse qui recueille les femmes en difficulté. Le gamin est ensuite mis en pension. « J’étais tout petit, mais je me souviens de cette phrase terrible qu’on posait à ma mère : « Vous nous le laissez, ou vous le gardez ? » C’est resté pour toujours gravé dans ma mémoire ! » L’enfant n’est pas abandonné, mais il ne bénéficie pas d’une excessive tendresse maternelle : « J’étais le paquet encombrant ! » À l’école, dans la cour de récré, les questions fusent sur cette situation singulière. Malgré les sollicitations de son fils, l’absence du père est un sujet tabou que Madeleine – qui a souvent la main leste  –  refuse d’aborder. Ce qui pèse sur le caractère de l’élève Lenorman : « Très provocateur, je ruais dans les brancards. Mais il suffisait qu’un prof me parle doucement en me mettant la main sur l’épaule pour que je fonde en larmes. J’étais tout le temps à fleur de peau ! » Quand Madeleine se marie, il a dix ans, et se retrouve en Auvergne. L’événement lui donne l’impression d’être davantage un laissé-pour-compte. Providentiel échappatoire, la musique lui permet de se construire, et d’oublier sa condition « d’enfant maudit » , de « fils de la honte » délaissé et mal-aimé. Il joue de l’harmonium dans l’église d’Issoire, participe à la chorale, et écrit sa première chanson à l’âge de 12 ans : « J’étais un grand rêveur. Je m’évadais dans l’imaginaire. Heureusement, car sans ça, je serais devenu neurasthénique, ou pire. Et puis, j’étais hyper doué pour la musique. Si je n’avais pas été le vilain canard, si on m’avait permis d’apprendre sérieusement, je serais sûrement allé très loin ! » Faute d’égaler Stravinsky, son idole de jeunesse, il apprend la guitare, devient musicien, chanteur de bal, et se façonne une notoriété régionale : « Monter à Paris, faire de la musique, tout ça me paraissait impossible ! » Quelques petits boulots lui permettent d’améliorer l’ordinaire et de s’acheter une 4 CV. Débuts modestes et pragmatiques.C’est alors qu’il frôle la mort dans un grave accident de voiture. Il a dix-huit ans. Il met un an à s’en remettre. Curieusement ce coup dur n’est pas négatif. L’inaction forcée le pousse à écrire abondamment textes et musiques de chansons. C’est ainsi qu’il découvre sa vocation.Bête de scène L’itinéraire artistique de Gérard Lenorman n’est pas un long fleuve tranquille, malgré son nom qui fleure le bon camembert. Il connaît une ascension fulgurante, et se pare de diverses personnalités. « Petit Prince » romantique, lunaire, bucolique, puis sentimental, chroniqueur léger de « Si j’étais président », mystique quand il adresse une « Lettre à Dieu », déroutant quand il estime « Je suis un con », utopiste universaliste dans « La ballade des gens heureux », autant de compositions, autant de facettes. Il ne s’en émeut guère : « Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je ne me suis jamais senti obligé de parader. J’ai toujours eu du recul par rapport au show-biz. J’ai toujours essayé de faire passer mes messages tout en donnant de la joie ! Je n’ai jamais travaillé mon image, et surtout je n’ai jamais trompé les gens !» Sa traversée du désert lui permet de développer des analyses sans complaisance : « J’ai vu les regards fuyants, les échanges brefs et sans lendemain. J’ai compris que le milieu de la musique n’était pas une grande famille. J’ai très peu d’amis dans le métier, et ce n’est pas faute d’avoir essayé ! » On le dépeint parfois comme un marginal mégalo, intransigeant et impulsif. Un funambule dansant sur la corde raide de l’existence. Il n’en disconvient pas : « Je suis un caractériel avec les réflexes d’un type mal dans sa peau. Surtout, j’ai toujours voulu être aimé ! » Cependant, le passéisme n’est pas son fort, ni d’ailleurs la modestie excessive : « On m’a proposé des tournées de vieux, mais je suis encore trop vert ! J’ai refusé, et j’ai eu raison. Les tubes, je m’en fous ! Moi, je suis une vraie bête de scène. Tant qu’on ne m’a pas vu en spectacle, on ne me connaît pas ! Je suis un artiste, un vrai ! » Tardive révélation Un jour de 1980, le téléphone sonne au château de Corbeville, où demeure Gérard Lenorman. Sa mère, qui ne l’appelle que rarement, lui déclare sans préambule : « Je te passe ta sœur ! » Le chanteur est stupéfait, car ce n’est pas Dominique, née d’un second mariage de Madeleine, mais une voix inconnue, hésitante, troublée : « Bonjour ! Après une longue enquête, j’ai la confirmation que mon père, un soldat allemand pendant la seconde guerre mondiale, est aussi le vôtre. Il se nomme Erich, ce que m’a confirmé votre mère. C’est un artiste, violoniste et chef d’orchestre. Il est toujours vivant. Je l’ai rencontré en Allemagne, mais il est resté de glace, et se fiche complètement de nous, ses paternités secrètes ! » Gérard écoute le récit  de cette nouvelle sœur qui lève enfin le voile sur le mystère le plus pesant de sa vie, il sait enfin qui est son papa : « J’étais sonné, démantelé, libéré, comme après un cataclysme. Mais après ça, manger, dormir, penser, on ne fait plus rien tranquille ! » Il n’a jamais souhaité rencontrer  géniteur enfui, à qui, il en convient, il doit sans doute beaucoup de sa fibre artistique. Quant à sa mère, qui s’est toujours barricadée dans le silence, il ne lui jette pas la pierre. Mais il constate amèrement : « Son incapacité à assumer son passé m’aura bousillé ! » Tant d’émotions peuvent expliquer moments délicats, difficultés conjugales, trous d’air et autres passages à vide : « Je ne savais plus qui j’étais, où j’allais ! » Heureusement, un soir de 1989, Chez Castel, dans une soirée déguisée, Marie apparaît en nuisette. C’est le coup de foudre : « J’étais un tas de cendres, perdu dans les ténèbres. Comme un soleil, elle a tout réchauffé en moi, tout remis en place ! Elle m’a redonné des ailes ! » Du coup, il a retrouvé son sens de l’humour : « Je suis rigoureux, perfectionniste… C’est mon côté allemand ! »

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