Marie-Claude Pietragalla, "guerrière corse" avec panache

Émission 

Marie-Claude Pietragalla

« Je ne me suis jamais sentie comme une professionnelle de la danse, mais comme une artiste qui exprime son époque ! Ni classique ni moderne, je ne fais partie d’aucun clan, je ne rentre toujours pas dans les cases ! Parfois on me regarde comme un ovni. Ça ne me déplaît pas ! » ironise volontiers la belle Marie-Claude Pietragalla, ex-danseuse étoile de l’Opéra de Paris devenue icône populaire et médiatique. Chevelure de jais, regard de braise, silhouette féline, restent l’apanage de la désormais quinquagénaire toujours alerte, qui, après bien des aléas, conserve intacts volonté de fer, liberté d’esprit et rejet de la soumission : « Je plie mais ne romps pas ! Le combat me tient debout ! » À l’âge de 9 ans Marie-Claude Pietragalla tente et réussit le concours d’entrée à l’école de danse de l’Opéra national de Paris dont elle devient l’élève.À 16 ans, en 1979, elle intègre de corps de ballet de l’Opéra placé sous la direction de Rudolf Noureev. Première danseuse en 1988, elle est nommée étoile en 1990 à la suite de sa prestation dans « Don Quichotte ».Elle interprète ensuite tous les premiers rôles du répertoire comme « Le Lac des Cygnes », « La Sylphide », « Carmen » ou « La Bayadère », aux côtés de Patrick Dupond ou Nicolas Le Riche. Parallèlement, elle s’illustre dans les œuvres de chorégraphes contemporains tels que Maurice Béjart (« Le Sacre du Printemps », « Le Boléro »), Roland Petit (« Carmen », « Notre-Dame de Paris »), Serge Lifar (« Suite en blanc »), Georges Balanchine ou William Forsythe.Elle collabore également avec Carolyn Carlson qui crée pour elle « Signes » en 1997, et réalise une grande première lorsqu’elle se produit seule en scène à l’Olympia.En 1998, elle quitte la Capitale pour prendre la direction du Ballet national de Marseille où elle signe neuf chorégraphies dont « L’Âme perdue » (1999), « Fleurs d’automne » (2000), « Illusions d’éternité » (2002) ou « Ni Dieu ni maître » (2003). Au bout de cinq ans, suite à un conflit avec la troupe, elle démissionne.En 2004, associée au jeune danseur et chorégraphe Julien Derouault, elle crée la « Pietragalla Compagnie » qui propose notamment à Paris et en tournées : « Ivresse » (2005), « Conditions humaines » (2006), « Marco Polo » (2008 – Présenté en première mondiale aux Jeux Olympiques de Pékin), « La Nuit des poètes » (2011), « Clowns » (2012), « Mr & Mme Rêve » (2013).On la voit aussi danser « Enzo » dans le spectacle de Christophe en 2002, et dans le clip « Beau Malheur » d’Emmanuel Moire.Elle apparaît au cinéma dans « Une étoile pour l’exemple » de Dominique Delouche (1987), « Quand je vois le soleil » de Jacques Cortal (2003) et « Livide » de Julien Maury et Alexandre Bustillo (2011).En 2012, elle rejoint le jury de l’émission de TF1 « Danse avec les stars ».Femme de plume, elle publie « Corps et Âme », « La Légende de la danse » (1999), « Écrire la danse : de Ronsard à Antonin Artaud » (2001), « La Femme qui danse » (2008 – avec Dominique Simonnet).Elle fait l’objet de l’ouvrage « Pietragalla » dont le texte est signé Bernard Raffali et les photos Claude Alexandre (1996).Récipiendaire de nombreux Prix, Chevalier de la Légion d’Honneur et dans l’Ordre National du Mérite, Officier des Arts et des Lettres, elle est titulaire de la médaille de la Ville d’Ajaccio et possède sa statue au Musée Grévin.Elle est mère de la petite Lola qu’elle a eu en 2004 avec son compagnon et partenaire de scène Julien Derouault.« Et bien, dansez maintenant ! » Fille unique d’un corse directeur de laboratoire pharmaceutique et d’une bordelaise « montée à la Capitale », Marie-Claude Pietragalla voit le jour le 2 février 1963 à Paris. Elle garde un souvenir heureux du populaire XIX° arrondissement de ses jeunes années, et de l’ambiance familiale chaleureuse : « Papa était plutôt autoritaire et maman arrondissait toujours les angles, je baignais dans l’amour et la tendresse ! » Pour calmer les ardeurs et canaliser l’énergie de sa gamine vive et enjouée, sa mère l’inscrit dans un cours de danse dès l’âge de 7 ans : « Une catastrophe ! Ça ne me plaisait pas du tout ! J’ai demandé à arrêter tout de suite ! » Survient alors un événement inattendu qui vient changer la donne, et qu’elle considère comme fondateur : « C’est en regardant le feuilleton télévisé « L’âge heureux » que j’ai eu le déclic ! Des intrigues policières se déroulaient à l’Opéra Garnier. J’étais fascinée par le bâtiment : les méandres des couloirs, les toits, les coulisses, les bureaux, les rotondes, la scène… Je suis tombée amoureuse du lieu ! » Enfant d’à peine 9 printemps, elle tente donc sa chance pour mettre un pied dans le prestigieux monument, sans toutefois être bardée de convictions ni vocation précises : « J’étais une petite fille maladivement timide, attirée par le théâtre bien plus que par la danse. Ce qui m’emballait, c’était d’être sur une scène, d’exprimer des états d’âme, de faire vivre des personnages. Les entrechats, c’était pas encore mon truc ! » Admise dans le saint des saints, elle prend note de l’affectueux avertissement maternel : « Maintenant que tu es reçue à l’Opéra, tu vas tout de même être bien obligée de danser ! » C’est – se découvrant alors une véritable passion – ce qu’elle fait sans barguigner, se construisant une jeunesse corsetée d’efforts, de rigueur, de discipline, découvrant rebuffades intrigues et coups bas bien connus dans le frou-frou des tutus et des pointes : « Là, j’ai pris conscience, que c’était plus sérieux et moins ludique que je ne l’imaginais. Ça m’a fait un choc ! » Heureusement, pour compenser, il y a ses vacances de sauvageonne insouciante en Balagne, sous le soleil de la Corse parfumée. Ne perdant cependant jamais de vue de fil de ses ambitions : « Sur un mur de ma chambre, mon père avait écrit cette phrase de Napoléon : Quand on veut fortement, constamment, on réussit toujours ! » Artiste populaire Il n’y à guère que ses parents qui l’appellent Marie-Claude. Pour tout le monde, c’est Pietragalla, et pour les familiers : « Pietra ». Un intitulé – synonyme de pierre – qui fleure bon la diva, sinon le monstre sacré, et tout cas un personnage hors norme qui ne goûte guère le convenu et apprécie la navigation hors de sentiers battus.S’émancipant de bonne heure de la férule de Rudolf Noureev, la danseuse étoile de l’Opéra se distingue par une curiosité incessante : « Le milieu de la danse classique m’a vite semblé fermé, vivant en autarcie, trop replié sur lui-même… » D’où ses collaborations parfois surprenantes et incomprises avec des chorégraphes contemporains tels Maurice Béjart ou Jean-Claude Gallotta, puis, plus tard, ses conceptions originales de spectacles authentiquement populaires où se mélangent les univers des tutus, du théâtre, du cirque, des marionnettes, et même du hip-hop. Certains puristes grincent des dents, mais son collègue Richard Martin résume : « On ne peut pas lui reprocher d’avoir un peu plus de talent et d’ouverture d’esprit que les autres ! » Forte tête, caractère bien trempé, charme latin ensorceleur, « Pietra » ne laisse pas insensible, ne s’en laisse pas conter, et possède, selon quelques langues vipérines, « cette beauté dangereuse des brunes de Calvi ». Elle tient quand même à remettre les pendules à l’heure : « Même si mon look n’est pas toujours conventionnel, je suis loin d’être une rebelle ! Sinon, je n’aurais pas supporté pendant 25 ans les codes, la hiérarchie et la discipline de fer d’une institution comme le corps de ballet de l’Opéra ! » Et de conclure : « Il ne faut pas plaire à tout prix ! » Bisbilles et cabale Une profonde blessure entaille encore le cœur de « Pietra » : son passage pour le moins catastrophique à la tête du Ballet National de Marseille. Un véritable feuilleton, un vrai pastis aromatisé de révoltes du personnel, grèves, dénonciations calomnieuses, pétitions, coups de gueule et coups tordus, d’hypocrisies humaines, de traîtrises artistiques et d’imbroglios politiques, qui l’ont poussée à la démission : « J’ai fait passer les danseurs de CDD en CDI, augmenté leurs salaires de 20%, et on m’a accusé d’autoritarisme et de harcèlement moral ! J’ai passé 90% de mon temps à régler des problèmes et 10% à avancer. Un pas en avant, cinq pas en arrière ! Le poids du système administratif m’a vampirisée, vidée de moi-même. Je me suis épuisée à me battre contre des moulins, des gens petits, bêtes, méchants, tatillons, étroits d’esprit, qui vous grignotent comme les rats leur bout de fromage, et qui m’ont pourri la vie ! » Lucide et fataliste, elle reconnaît aujourd’hui : « Je ne suis vraiment pas une femme de pouvoir ! » La relève est assurée Sombre et douloureux, l’épisode phocéen de « Pietra » se solde cependant par un rayon de soleil : Julien, un jeune danseur de la troupe avec qui elle découvre le grand amour, fonde une nouvelle compagnie et devient la maman de la petite Lola : « Peu importe la différence d’âge, on est peut-être pas un couple classique, mais on est fusionnels, et on a une vraie vie de famille avec des moments de bonheur intense ! Lola est un vrai pitre, elle adore la scène, les lumières, les costumes, la danse et la gymnastique ! » Baptisée mais non croyante, Marie-Claude est accro à la mode, au Vittel menthe et à la pâte d’amande, « comme en faisait ma mère pour les fêtes de Noël » . Stravinsky, Picasso, Rimbaud, Yann Queffélec, Alexandre Jardin, Barbara, Brel, Cabrel, Léo Ferré, sont les stars de son Panthéon intime.

Elle reste fortement éprise de la Corse, de Paris, et de son art : « Cesser de danser, pour moi, ce serait cesser d’être ! »

Partager sur :