Michel Galabru : talent et nécessités

Michel Galabru : talent et nécessités

Émission 

Michel Galabru

« Je suis un trombone avec une âme de violon, et même de petite flûte ! » Ainsi se voit Michel Galabru. Sous ses airs d’ogre jovial, sa faconde de bon vivant pagnolesque, et ses truculentes saillies à l’emporte-pièce, il cache la sensibilité d’un comédien accompli, bien conscient de l’image de bouffon franchouillard qui lui colle à la peau, après le chapelet de rôles à intérêt aléatoire qui jalonne sa carrière d’acteur de cinéma. Nonagénaire infatigable pétri d’humour et de bon sens, amateur de cigares et de bons mots, professeur de comédie écouté et apprécié, il fait aujourd’hui figure de dinosaure alliant – ce qui est rare dans le métier – expérience, franchise et modestie : « La vieillesse est une naissance permanente, et je reste avant tout un rêveur ! » Doté d’un Premier Prix du Conservatoire d’Art dramatique de Paris, Michel Galabru est engagé à La Comédie Française en 1950. Jusqu’en 1957, il y interprète plus d’une vingtaine de pièces du répertoire, telles « Georges Dandin » de Molière, « Madame Sans Gêne » de Victorien Sardou, « Comme il vous plaira » de William Shakespeare, ou « Six personnages en quête d’auteur » de Pirandello.Ensuite, et durant plus de cinquante ans, régulièrement présent sur les planches des théâtres parisiens, ou en tournée, il joue plus de soixante œuvres théâtrales, parmi lesquelles on peut citer : « Les Rustres » de Goldoni, « Monsieur Amédée » d’Alain Reynaud-Fourton, « Le Voyage de Monsieur Perrichon » d’Eugène Labiche, ou « La Femme du boulanger » de Marcel Pagnol, mis en scène par Jérôme Savary.Il se produit également, sur des textes de son fils, dans « La Poule aux œufs d’or » (1994), « Les Casseroles » (1998), et « Bon Appétit, Messieurs ! » (2001). Et dans deux one man shows : « On nous a menti ! » (2004), « Seul en scène » (2011).En 2008, il obtient le Molière du Meilleur comédien avec « Les Chaussettes – Opus 124 ».En 1951, il débute au cinéma dans « Ma Femme, ma vache, et moi », et se fait ensuite remarquer dans « L’eau à la bouche » de Jacques Doniol-Valcroze (1959) et « La Guerre des boutons » d’Yves Robert (1962).En 1964, il campe le personnage de l’adjudant Gerber dans « Le Gendarme de Saint-Tropez », dont le succès considérable fait de lui un acteur populaire. La suite de la série des « Gendarmes » assoit sa notoriété, ce qui le conduit à figurer ensuite au générique d’un grand nombre de films légers à vocation comique, dont beaucoup ne laissent pas un souvenir impérissable. Certains, cependant, relèvent le niveau, comme « La Cage aux Folles » d’Édouard Molinaro (1978), « Papy fait de la résistance » de Jean-Marie Poiré (1983), ou « Bienvenue chez les Cht’is » de Dany Boon (2008). À partir de 1971, et « Le Viager » de Pierre Tchernia, Galabru sait se faire apprécier dans des registres plus conséquents qui enrichissent son image. Notamment dans « Section Spéciale » de Costa-Gavras (1974), « Monsieur Balboss » de Jean Marboeuf (1976), « L’été meurtrier » de Jean Becker (1983), « Subway » de Luc Besson (1984), « Uranus » de Claude Berri (1990), « Les Acteurs » de Bertrand Blier (2000), ou « Un poison violent » de Katell Quillévéré (2010).En 1977, sa prestation remarquable dans « Le Juge et l’Assassin » de Bertrand Tavernier lui rapporte le César du Meilleur acteur.Il a tourné dans plus de 260 films, et plus d’une centaine de téléfilms.Dans le genre autobiographique, il publie « Trois petit tours et puis s’en vont » en 2002, « Je ne sais pas dire non » en 2011, et un recueil de pensées « Vous  m’aves compris » en 2003.En vue d’aider les jeunes artistes, il s’est rendu propriétaire du Théâtre de Dix heures, dont il a fait cadeau à ses deux fils Jean et Philippe. Il a également acheté le Théâtre du Montparnasse, qu’il a offert à sa fille comédienne Emmanuelle. Pour l’ensemble de son œuvre, depuis 2011 il est titulaire du « Brigadier d’Honneur » de l’Association de la Régie théâtrale, de la Grande Médaille de Vermeil de la Ville de Paris, et élevé en 2013 au grade de Grand Officier dans l’Ordre National du Mérite.Gradins en folie Michel Galabru voit le jour le 27 octobre 1922 à Safi, au Maroc, où son père, ingénieur de Ponts et Chaussées, dirige la construction du port. Au bout de sept ans qu’il garde en mémoire comme « paradisiaques » , la famille rentre en métropole, et l’enfant et ses deux frères se retrouvent à Montpellier : « C’était assez catastrophique ! J’étais dans le brouillard, je ne comprenais pas ce qu’on voulait de moi ! » Il se réfugie alors dans des personnages imaginaires : « Un jour, j’étais chauffeur de bus, rentrant épuisé au foyer pour nourrir femme et marmaille. Le lendemain, j’étais Tino Rossi et je triomphais à l’Alcazar. Surtout, comme je voulais devenir joueur professionnel de football, je m’étais inventé un nom : Michel Zeller. Et dans ma tête, j’étais Michel Zeller. Je faisais le reportage du match : Zeller à la balle, Zeller attaque, et il marque ! Ouaaiiis ! Tout le stade se levait et acclamait Zeller ! » À l’école c’est un véritable cancre qu’on surnomme « Banane » , pitre de surcroît, qui se fait renvoyer de sept établissements différents, et passe cinq fois le baccalauréat.Jusqu’au jour où une tante lui fait écouter des disques de Sacha Guitry : « Une révélation qui a changé ma vie ! Je me suis mis à parler et à m’habiller comme lui. J’allais à Monoprix m’acheter des bagues à deux balles qui me déteignaient sur les doigts. Cette fois, j’étais Michel Livry, avec un Y, je faisais croire que j’écrivais des pièces. Encore une invention ! En fait, durant toute ma jeunesse, je n’ai jamais été moi-même ! » D’authentique, cependant, il y a son désir de devenir comédien : « Je gardais toujours dans ma poche un ticket de métro pour quand je monterai à la Capitale ! » Ce que les parents ne voient pas d’un très bon œil : « Le jour de mes 21 ans, je leur ai dit que je partais à Paris tenter le Conservatoire. Il y a eu un silence de mort. Mon père a décidé de me couper les vivres, et ma mère s’est mise à pleurer. Elle faisait des frites, et j’entends encore le grésillement de ses larmes qui tombaient dans l’huile bouillante ! » Ainsi, le jeune Galabru démarre sa vie parisienne comme postier, vendeur de calendrier, laveur de vitres… En attendant des jours meilleurs.Guignolades alimentaires « Je suis le Poulidor de la pellicule ! Je n’ai jamais été bankable !» Si Michel Galabru faisait l’autruche, pratiquait la langue de bois, cherchait à se dédouaner à l’aide d’oiseuses arguties, il serait commode de le brocarder sur le nombre considérable de navets dans lesquels il s’est commis, voire égaré. Mais ce n’est pas le cas. L’homme, carré dans un corps rond, ne se dérobe pas : « Je pourrai jouer tout ce que je veux, les grands classiques au théâtre, la tragédie au cinéma, pour les gens, je serai toujours le gendarme de Saint-Tropez ! Dans la rue, on vient encore me remercier et me féliciter en m’appelant Cruchot ! Ce qui, dans le film, n’était même pas mon nom, mais celui de Louis de Funès ! C’est dire si « Les Gendarmes » sont devenus des classiques. C’étaient les Pieds Nickelés de l’époque ! » S’il a contribué à construire sa propre légende, ce n’est pas à cause d’un vice cinéphile caché, ou d’un quelconque masochisme, mais pour des raisons beaucoup plus terre-à-terre : « On ne vit pas d’amour et d’eau fraîche ! J’ai toujours eu beaucoup de frais. Une première épouse qui n’aimait guère se serrer la ceinture. Puis un enfant, puis un deuxième, c’est-à-dire chaque fois un appartement plus grand, des travaux. Puis une pension alimentaire à payer, les crédits, les impôts… J’ai parfois été trop généreux, trop crédule ! Et je suis amoureux de la vie, des femmes ! Tout ça, ça coûte cher ! Alors, quand on a fait appel à moi, même si c’était pour tourner d’insondables conneries, j’ai tout accepté, du moment qu’au bout il y avait un bon chèque ! » Certains spécialistes le placent désormais au même niveau que Bourvil ou Fernandel.  Modeste, il se méfie des excès d’honneurs : « Raimu, Blier, Jouvet, voilà des acteurs qui m’ont impressionné. Moi, je ne suis que leur gros orteil ! » Pour le cinéaste Pierre Boutron qui l’a plusieurs fois dirigé : « Son jeu est bien plus subtil que ce que les réalisateurs bien souvent nous montrent ! Il est très discipliné. Comme chez tous les grands artistes, le talent va de pair avec l’humilité ! Ah ! S’il avait voulu… ! » Roulotte et chapiteau Dans la vallée cévenole d’Avène, Michel Galabru retrouve toujours avec bonheur la maison familiale, un ancien moulin dont la roue fait aujourd’hui office de table de jardin : « Ici sont mes racines, mes premiers flirts avec les cousines, les devoirs de vacances, le braconnage des truites à la main dans le torrent ! » Avec Paul, son ami d’enfance, il refait le monde autour d’écrevisses en sauce, de gigots du pays, de fromages divins, de foies gras somptueux, et de quelques dignes flacons couronnés d’un gros cigare. Il goûte aussi la sieste, qui est son sport favori.Il admire Talleyrand, révère Mozart, apprécie la vraie gentillesse, et se verrait bien dans une ferme, « entouré de poules, d’oies, de quelques chiens et un cheval, avec au milieu, une salle de lecture ! » Jusqu’au bout, il reste un comédien, un saltimbanque comme Molière : « Je rêve de finir ma vie en tournant avec un petit chapiteau. J’écrirais « Théâtre Galabru » sur ma roulotte, et fouette cocher sur les routes des Cévennes ! »

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