Patrice Leconte : "Le Cinéma, c'est balèze!"

Patrice Leconte : "Le Cinéma, c'est balèze!"

Émission 

Patrice Leconte

« C’est vrai, j’ai toujours aimé me faire peur ! » Pourtant, Patrice Leconte est loin d’être un baroudeur. Mince, le regard pétillant abrité derrière ses lunettes rondes, le cinéaste des « Bronzés » conserve des allures de tendre rêveur, une éternelle modestie, et une discrétion de violette : « Je me laisse rarement aller à des confidences ! » Dessinateur, scénariste, réalisateur, metteur en scène, romancier, il sait tirer quelques satisfactions légitimes de son parcours : « Je suis resté un enfant turbulent, et dans toutes mes entreprises, je n’ai jamais oublié de me faire du bien ! »  En 1967, Patrice Leconte intègre l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC). Au sein de cette prestigieuse école, il réalise plus de 25 courts-métrages.Entre 1970 et 1975, il donne dans la bande dessinée en collaborant au journal « Pilote », sous la houlette de René Goscinny et Marcel Gotlib, et tourne de nombreux films publicitaires.En 1976, il signe son premier long-métrage « Les vécés étaient fermés de l’intérieur », avec Jean Rochefort et Coluche. C’est un flop commercial, mais il est remarqué par les comédiens du « Splendid » qui lui demandent d’adapter à l’écran leur pièce « Amour, coquillages et crustacés ».Le film sort en 1978 sous le titre « Les Bronzés ». C’est un triomphe. L’année suivante l’équipe récidive avec « Les Bronzés font du ski ». Patrice Leconte continue sur sa lancée avec « Viens chez moi, j’habite chez une copine » (1981), « Ma femme s’appelle Reviens » (1982), « Circulez, y’a rien à voir » (1983), autant de comédies populaires qui remplissent les salles obscures.Il change ensuite de registre, et propose notamment « Les Spécialistes » (1985), « Tandem » (1987), « Monsieur Hire » (1989), « Le mari de la coiffeuse » (1990), « Tango » (1993).En 1996, avec « Ridicule », il décroche les Césars du Meilleur film et du Meilleur réalisateur, ainsi que le British Academy Film Award de la meilleure œuvre en langue étrangère.La suite de sa carrière prolifique et éclectique connaît des hauts et des bas. « La Fille sur le Pont » (1999), « Rue des Plaisirs », « L’Homme du Train » (2002), « Confidences trop intimes » (2004), lui permettent de conserver la fidélité d’un large public qui n’est pas insensible au clin d’œil des « Bronzés 3 – Amis pour la vie », qui sort en 2006. Il propose ensuite « Mon meilleur ami », « La guerre des Miss » (2008), « Voir la mer » (2011 – Swann d’Or du Festival de Cabourg), « Le Magasin de suicides » (1012), « Une Promesse » (2014).Sa carrière de réalisateur est riche de plus de cinquante titres.Acteur, il apparaît dans « L’An 01 », de Jacques Doillon (1972), « Pinot simple flic », de Gérard Jugnot (1986), « Mes stars et moi », de Laetitia Colombani (2008).Au Théâtre, il signe des mises en scènes comme « Ornifle ou le Courant d’air », de Jean Anouilh, « Grosse chaleur » de Laurent Ruquier, « Confidences trop intimes » de Jérôme Tonnerre ou « L’audition », spectacle musical pour les Trompettes de Lyon (2012).Essayiste, il publie « Je suis un imposteur » (1998), « Le cinéma dans la cité » (2001), et « J’arrête le cinéma » (2011).  Son recueil de nouvelles « Moments d’égarements » paraît en 2003, suivi de ses romans « Les Femmes aux cheveux courts » (2009), « Riva Bella » (2011), « Le Garçon qui n’existait pas » (2013).Marié, il est père de deux filles, Marie et Alice.Pinceaux, ciseaux Patrice Leconte voit le jour le 12 novembre 1947 à Paris. Fils de médecin, il passe son enfance à Tours : « Quand j’étais petit, je voulais devenir peintre, je faisais des croquis, des aquarelles, des trucs comiques.  J’espérais avoir du talent. Je rêvais d’être Henri Matisse, mais la place était déjà prise ! » C’est un garçon sérieux, mais sans la moindre pesanteur, léger comme une bulle. Faute d’être un virtuose du pinceau, il s’oriente de bonne heure vers les images : « Je me suis mis à réaliser des petits courts-métrages en papier découpé. Puis j’ai conçu mon premier film d’animation en celluloïd. C’était pour un collègue de mon père, un médecin qui voulait raconter les phénomènes mécaniques de l’accouchement sans douleur. Pendant des week-ends entiers, je dessinais des utérus qui s’ouvraient ! » Quand il est recruté par « Pilote », le jeune homme change de registre, s’investissant dans le trait précis, clair, épuré, et l’humour absurde. Quand il revoit ses planches rééditées sous le titre de « Gazul Club », il a l’impression de « remettre la main sur des antiquités » .« J’ai arrêté quand j’ai commencé le cinéma. J’étais trop maladroit et laborieux. Je me voyais mal préparer un film, et me pencher en même temps sur la planche à dessin ! » Exit les phylactères, place aux bobines de pellicule. L’apprenti cinéaste a déjà des goûts bien affirmés : « Entre les années 30 et 50, c’était Duvivier, Grémillon, Yves Allégret, Becker, et bien sûr Renoir ! Jusqu’à mon dernier souffle, je garderai un attachement profond pour cette grande époque de scénaristes, de dialoguistes, et d’immenses acteurs ! »  Montagnes russes « Moi qui pensais en avoir fini avec les examinateurs le jour où j’ai eu mon permis de conduire ! » plaisante à peine Patrice Leconte. Sa liberté de choix, de styles, sa capacité d’évoluer de la « comédie populaire et franchouillarde » , au « film d’auteur de qualité » surprend, et parfois déroute le public comme les exégètes du 7° Art.La critique lui a réservé jadis un baptême à l’eau glaciale dont il se souvient encore : « Dans l’émission « Le Masque et la Plume », sur France Inter, on a évoqué mon premier film « Les vécés étaient fermés de l’intérieur ». L’animateur a demandé : « Quelqu’un veut-t-il en parler ? » Silence général. Alors, il a conclu : « Il ne reste plus qu’à tirer la chasse ! » J’ai fondu en larmes, et depuis ce jour-là, je me méfie de la gent journalistique ! » Le cinéma semble pourtant constituer pour Patrice Leconte ce que la moelle est à l’os, le soleil à la côte d’Azur ou la force du vent sur les ailes d’un moulin : une énergie indispensable. Sa production est peut-être inégale, et au box-office, c’est un spécialiste des montagnes russes. Il admet sans chichis ne pas tirer beaucoup plus d’enseignements d’un succès éclatant que d’un cuisant échec. Il se laisse volontiers guider par ses envies davantage que par des objectifs mercantiles : « Je n’ai pas la prétention d’être un grand cinéaste, mais je suis un bosseur, je connais mon métier, et j’ai la passion de ce que je fais ! Quand je commence un tournage, j’ai la peur au ventre, et une vraie angoisse, celle de ne pas arriver à intéresser les spectateurs. Quand ça ne marche pas, je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Je n’arrive pas à trouver la distance nécessaire. Je reste cloué sur le canapé à fumer des clopes, en me demandant comment je vais m’y prendre la prochaine fois ! » En revanche, ses triomphes le rendent heureux, quoiqu’il les accueille avec simplicité et philosophie : « Le cinéma, c’est balèze ! C’est un métier violent ! Ce n’est pas bien vu de sortir régulièrement des trucs trop différents les uns des autres. En France, on est suspect dès qu’on est populaire. Le succès est une maladie honteuse ! » Les mondanités ne sont pas son fort. Les télévisions ne se l’arrachent pas, mais il est considéré comme un homme attachant. Beaucoup de vedettes, notamment les Clavier, Jugnot, Chazal, Balasko, Michel Blanc, Vanessa Paradis ou Laetitia Casta lui sont reconnaissantes d’avoir, au bon moment, donné ou redonné un coup de lustre à leur carrière.« Master-class » À l’étranger, le style de Patrice Leconte possède l’attrait de la Nouvelle Vague d’antan. « So French » , son art minimaliste, classieux et littéraire bluffe critiques et cinéphiles. Invité à donner une « master-class », à la « Columbia University », il a beaucoup apprécié cette aventure et ne s’est guère départi d’un pragmatisme de bon aloi : «  Je suis là pour vous faire gagner du temps en évitant les erreurs que j’ai commises ! Avant de faire la moindre image, demandez-vous toujours d’où vient la lumière ! Ce qui est suggéré est souvent plus fort que ce qui se voit ! » Les étudiants en ont redemandé. Pragmatique, il en a conclu : « Ces jeunes m’ont obligé à revoir mes principes ! » Après presque 40 ans derrière la caméra, il annonce parfois sa retraite, « trop de pression, trop de poids ! » , et l’envie de se livrer à d’autres activités comme l’écriture. Mais en réalité, il ne détèle pas et son départ définitif ne semble pas encore à l’ordre du jour.Quand il scrute le rétroviseur, ce fan de Groucho Marx promène un œil sans complaisance mais non dénué d’humour : « Je n’ai pas une très haute idée de moi-même ! Je ne suis pas un franc-tireur, je fais partie du système. Je suis politiquement correct. J’ai un côté lisse, bon élève. Mais si vous me permettez l’expression, je suis quand même une bonne gagneuse ! »

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