Pierre Bergé, riche de ses dépossessions

Pierre Bergé, riche de ses dépossessions

Émission 

Pierre Bergé

« La liberté, ça n’existe pas. Ce qui existe, ce sont les hommes libres ! » diagnostique tout net Pierre Bergé, fort de son expérience d’octogénaire façonné par les mille et une péripétie d’une existence hors du commun. Brasseur d’affaires, Pygmalion de « Génies », mécène aux convictions progressistes, patron de presse, éminence grise, il préserve sa part d’intimité sous une solide carapace de fort en gueule au caractère d’acier trempé assaisonné d’une générosité sans faille envers les causes et les personnes qui lui sont chères. Détenteur du nerf de la guerre, fier de l’être, et sans souci du qu’en-dira-t-on : « Je fais ce que je veux de mon argent et je n’ai de comptes à rendre à personne ! » En 1948, muni de son baccalauréat, Pierre Bergé débarque à Paris, fréquente Aragon, Camus, Sartre, Giono, Breton et se lance dans le métier de marchand de livres en éditions originales.En 1950, il devient le compagnon et l’agent artistique du peintre Bernard Buffet.En 1958, il entame sa vie commune avec le couturier Yves Saint Laurent dont il gère la carrière jusqu’en 2002, créant en 1966 la marque « Saint Laurent Rive Gauche » orientée vers le prêt-à-porter de luxe.Il est élu en 1974 président de la Chambre syndicale des couturiers et créateurs de mode et crée en 1986 l’Institut Français de la Mode qu’il préside encore aujourd’hui, ainsi que la Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent qui a vu le jour en 2004.Il est également à la tête des Comités Pierre Mac Orlan et Jean Cocteau.En 1977, il se rend propriétaire du Théâtre de l’Athénée à Paris. Depuis 1994, il est également président d’honneur de l’Opéra National de Paris, qu’il avait dirigé à partir de 1988.Après avoir lancé les magazines « Globe » en 1987, « Courrier International » en 1990, « Têtu » en 1995, et la chaîne de télévision « Pink TV », il s’associe en 2010 à Xavier Niel et Mathieu Pigasse pour prendre le contrôle du groupe de presse « Le Monde – La Vie – Télérama » et s’assoit dans le fauteuil de président du conseil de surveillance du grand quotidien du soir.Militant de la cause homosexuelle, il s’engage à partir de 1980 dans la lutte contre le sida, assumant depuis 1996 la charge de président de l’association « Sidaction », à qui il lègue en 2009 les 375 millions d’euros issus de la « vente du siècle » : ses collections communes avec Yves Saint Laurent. Via son Fonds de dotation, il aide également « Act’up Paris » et « SOS Racisme ».Président des Amis de l’Institut François Mitterrand qu’il a accompagné en 1988, il soutient Jacques Chirac en 1995, Bertrand Delanoë aux municipales parisiennes de 2001 et 2008, et Ségolène Royal à la présidentielle de 2007.Depuis 2000, il est propriétaire à Paris de la brasserie de luxe « Prunier », spécialisée dans le caviar d’Aquitaine et d’une société de vente qui porte son nom.Nommé « Grand Mécène des Arts et de la Culture » en 2001, il apporte son concours à diverses opérations et acquisitions du Musée du Louvre et du Centre Pompidou.Homme de plume, il publie notamment : « Liberté, j’écris ton nom » (1991), « Inventaire Mitterrand » (2001), « Les jours s’en vont, je demeure » (2003), « Théâtre du Châtelet, un festival permanent » (1999), « Jean Cocteau » (2006), « L’Art de la préface » (2008), « Lettres à Yves » (Prix Le Vaudeville), « Yves Saint Laurent, une passion marocaine » (2010).Ambassadeur de bonne volonté de l’UNESCO depuis 1993, il est Commandeur de la Légion d’Honneur, dans l’Ordre des Arts et des Lettres, et Officier dans l’Ordre National du Mérite ainsi que dans celui d’Orange-Nassau aux Pays-Bas. « Surdoué de la vie » Pierre Bergé voit le jour le 14 novembre 1930 à Arceau, un petit village de l’île d’Oléron. Entre son père employé aux impôts et sa mère institutrice aux méthodes pédagogiques d’avant-garde, il se souvient avoir très tôt baigné dans de fortes valeurs : « C’étaient vraiment un famille ancrée à gauche, des anarchistes convaincus, marqués par la guerre d’Espagne, le Front populaire et la Résistance qui en quelque sorte ont constitué mon humus naturel ! On allait souvent apporter des colis dans les camps de réfugiés espagnols, et on voyait passer du monde à la maison. C’est ainsi que je me suis forgé la volonté de ne m’en remettre à personne, ni à un Dieu, ni à un État ! » Chanteuse d’opéra à ses heures, sa maman lui inculque de bonne heure les vertus des livres, de la connaissance, et de « la création artistique qu’on doit placer au-dessus de tout » , tandis qu’il découvre les attraits du terroir : « Le dimanche, mes grands-parents m’emmenaient sur les bords de la Gironde où passaient les esturgeons et où les guinguettes annonçaient sur des ardoises : Café, sandwiches, caviar ! » Au Lycée Eugène Fromentin de La Rochelle, ce n’est pas un cador : « Je n’étais pas surdoué à l’école, j’imaginais déjà que j’avais autre chose à faire : être un surdoué de la vie ! » Brillant en philo, il est surtout friand de littérature et de poésie : « Jean Giono est resté la grande admiration de mon enfance. À 14 ans, je lui écrivais déjà ! Je lui demandais des articles pour le journal du collège dont j’étais le rédacteur en chef ! » Bachelier, il débarque à 18 ans sans un rond à Paris, monte avec Garry Davis « Patrie Mondiale », un journal aux couleurs des « Citoyens du Monde » qui ne paraît que deux fois, mais lui vaut l’estime d’André Breton, Camus, Sartre et l’affection de Bernard Buffet.Il est de surcroît bénéficiaire d’un sacré coup du destin : « Le jour de mon arrivée dans la Capitale, je suis allé visiter les Champs-Élysées. Défenestré, Jacques Prévert m’est littéralement tombé sur la gueule ! Si j’ai provoqué certaines rencontres, d’autres sont vraiment arrivées toutes seules ! » Énergie, réussites et controverses Illustrée par ses somptueuses demeures à Paris, en Normandie, à Marrakech, à Tanger, son Jet privé, son hélicoptère qu’il pilote lui-même, sa prodigalité en matière de soutiens financiers envers artistes, personnalités politiques ou organes de presse, la fortune de Pierre Bergé – estimée aux environs de 125 millions d’euros – ne fait pas de lui, à l’en croire, un extra-terrestre désincarné : « J’ai un rapport totalement normal à l’argent ! J’ai des billets sur moi, je connais le prix de la baguette de pain et du ticket de métro ! » D’ailleurs, à l’entendre, son destin, c’est presque un malentendu : « Je suis tout sauf un homme d’affaires ! Je me suis retrouvé dans la peau d’un chef d’entreprise sans le vouloir ni le savoir ! La réussite ne m’a jamais intéressé, mais tant qu’à faire les choses, j’ai toujours essayé de les faire bien pour ne pas avoir à les recommencer ! » Le philanthrope sélectif ne laisse cependant pas partout un souvenir impérissable. Les petites mains de la mode se souviennent : « Pas de syndicat, pas de grèves ! C’était un patron à la poigne de fer qui achetait la paix sociale à coups de primes généreuses, et qui lâchait des horreurs avec une assurance et une agressivité incroyables ! » Un ancien chef d’orchestre de l’Opéra n’y va pas par quatre chemins : « C’est l’être le plus odieux que j’aie jamais rencontré ! » Quant aux journalistes du « Monde », ils ont essuyé les emportements et les critiques au vitriol de leur actionnaire n’hésitant pas à prendre la plume quand un article lui déplait, et les obligeant plusieurs fois à brandir la Charte qui garantit leur indépendance éditoriale.Mais il en faudrait davantage pour le déstabiliser, car il « aime l’affrontement » , et à l’usage de ses détracteurs il cultive une « capacité de mépris qui donne toujours une longueur d’avance » , et qu’il résume en une formule : « Ma plus grande qualité, c’est la mauvaise foi ! Savoir ignorer est essentiel ! » Il n’est pas plus embarrassé quand il s’agit de justifier ses engagements de nabab de gauche : « Au motif qu’on devient riche, on devrait changer de bord ? Qu’est-ce que c’est que ces histoires ? » Et d’enfoncer le clou : « Je suis resté un révolutionnaire ! J’ai du mal à me retrouver dans ceux qui ont cessé de croire au « Grand Soir », et qui ne sont même plus capables d’inventer des petits matins blêmes et paisibles ! » Mélancolies Admirateur de Condorcet, Manet, Flaubert, Pierre Bergé, recalé à l’Académie Française, nourrit le regret de n’avoir pas eu cette carrière de grand écrivain dont il rêvait. On lui doit la restauration de la maison d’Émile Zola, la création du Musée Dreyfus, et bien d’autres initiatives sur lesquelles il entretient un discrétion pudique et une grande lucidité : « Être mécène, c’est donner sans rien attendre en retour. Rien, même pas merci ! Si je devais faire la liste des ambitieux qui me demandent de l’aide ! »Fidèlement, voire pieusement, il entretient le souvenir des ses deux grands amours, Bernard Buffet et surtout Yves Saint Laurent – « deux êtres que j’ai tant aimé et à qui j’ai servi de Saint-Bernard dans leur lente descente dans l’alcool et dans la drogue » – ce qui ne l’empêche pas, grâce à ses moyens, de continuer à vivre dans l’opulence et la séduction : « Je ne demande pas le droit à la différence, mais à l’indifférence ! » Atteint d’une myopathie, il redoute le déclin physique mais ne désarme pas : « Quand je cesserai de m’indigner, j’aurai commencé ma vieillesse. Et ce n’est pas à l’ordre du jour ! »  

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