Quelques failles sous l'armure de Jean Reno

Quelques failles sous l'armure de Jean Reno

Émission 

Jean Reno

 

« Je suis un Andalou, je crois aux femmes, au vin, à l’amour ! Et parfois je pleure quand je me sens bien ! » Solaire et brut de visage, poivre et sel de tignasse, de moustache et de collier, franc et parfois lointain du regard derrière ses lunettes cerclées, Jean Reno – « Bon, Brute, ou Truand » - promène depuis plus de trente ans sur les écrans du monde entier sa carcasse d’1 mètre 88 sous la toise et sa carapace souple de géant débonnaire avec une avenante modestie : « C’est sûr, je n’aurai jamais le rôle d’une libellule ! »

Dans les années 70, après avoir suivi les enseignements du Conservatoire de Casablanca et du Cours Simon, Jean Reno monte une compagnie théâtrale avec son ami l’auteur et metteur en scène Didier Flamant dont il joue les pièces « Prends bien garde aux zeppelins », « Ecce Homo » et « La Manufacture ».En 1979, il entame son parcours au cinéma avec « L’Hypothèse du tableau volé » de Raoul Ruiz et « Clair de femme » de Costa-Gavras.En 1981, en tournant dans « Les Bidasses aux grandes manœuvres », il rencontre Luc Besson, alors assistant du réalisateur Raphaël Delpard. C’est le début d’un longue collaboration concrétisée par « Le Dernier Combat » (1983), « Subway » (1985), « Le Grand Bleu » (1988), « Nikita » (1990), « Léon » (1994), autant de succès qui lui permettent de conquérir ses galons de vedette.On le voit également dans « Le téléphone sonne toujours deux fois » de Jean-Pierre Vergne (1985), « Loulou Graffiti » de Christian Lejalé, « Par-delà les nuages » de Michelangelo Antonioni (1991), « Le Jaguar » de Francis Veber (1996), « Les Rivières pourpres » de Mathieu Kassovitz (2000), « Décalage horaire » de Danièle Thompson (2002), « L’enquête corse » d’Alain Berberian (2004), « L’Immortel » de Richard Berry (2010), « les Seigneurs » d’Olivier Dahan (2012), « La Rafle » (2000), « Avis de mistral » de Roselyne Bosch (2014), et dans la fameuse trilogie « Les Visiteurs de Jean-Marie Poiré (1993 – 1998 – 2001).Devenu une valeur sûre du cinéma français, il développe également sa carrière en Amérique grâce à des grosses productions comme « Mission impossible » de Brian de Palma (1996), « Godzilla » de Roland Emmerich, « Ronin » de John Frankenheimer (1998), « Rollerball » de John Mac Tiernan (2002), « Da Vinci Code » de Ron Howard, « La Panthère rose » de Shawn Levy (2005), « Blindé » de Nimrod Antal (2009) ou « Alex Cross » de Rob Cohen (2012).À la télévision, il apparaît dans une dizaine de séries ou téléfilms parmi lesquels « L’Aéropostale, courrier du ciel » de Gilles Grangier, « Quelques hommes de bonne volonté » de François Villiers, « Monsieur Benjamin » de Marie-Hélène Rebois, « Jo » de Sheree Folkson.Il donne de la voix dans plusieurs longs-métrages d’animation comme « Porco Rosso », « Le Roi Lion » ou « Atlantide, l’empire perdu », ainsi que dans le conte musical « Les enfants du futur » et dans l’opéra-rock « Excalibur, le légende des celtes ».Plusieurs fois nominé aux Césars, il est élu en 2012 « Gérard désespoir masculin » pour « Comme un chef ». Officier de la Légion d’Honneur et dans l’Ordre National du Mérite, il est aussi Chevalier de l’Ordre écossais Duncan Mac Leod qui honore les plus grands mangeurs de fish & ships.Membre de la Fondation Abbé Pierre, parrain de l’association Enfance et Partage, successivement époux de Geneviève, Nathalie et Zofia qui lui ont donné chacune deux enfants, il est père de Sandra, Michael, Tom Serena, Cielo et Dean apparus entre 1977 et 2011.Drame sous le soleil Juan Moreno y Herrera Jimenez – alias Jean Reno – voit le jour le 30 juillet 1948 à Casablanca où ses parents, originaires de Cadix et fuyant le franquisme, se sont réfugiés. Entre un papa linotypiste, une maman couturière à la maison, et une petite sœur, il passe ses premières années dans un foyer modeste où « une orange sert de cadeau de Noël » , mais chaleureux et ouvert sur un monde ensoleillé : « À Casa, Français, Italiens, Américains se mélangeaient. Au cinoche du quartier, je me régalais des films de Jean Gabin, Lino Ventura, John Wayne que je trouvais géniaux ! » Survient un événement fondateur dans la vie du gamin : « C’est à l’école, en montant « Les Précieuses ridicules » que tout s’est éclairé ! Le bruit des tissus, la poussière, le maquillage, le fait d’être quelqu’un d’autre, tout ça m’a beaucoup marqué. Et puis le travail en groupe m’a emballé. Dès ce moment-là, j’ai voulu être comédien ! » Cette vocation suscite les inquiétudes du paternel, fier et ombrageux andalou d’une autre époque, féru de tauromachie, de flamenco, de Julio Iglesias, et qui voit mal son rejeton faire fortune comme « saltimbanque ».Cependant un drame brise net le climat de bonheur insouciant dans lequel évolue le jeune garçon jusqu’à l’âge de 17 ans : « Il faisait beau, l’espoir nous semblait facile, nous rêvions… Et puis tout a explosé ! Ma mère a été atteinte d’un cancer des os qui l’a emportée. Quand elle est partie, mon père s’est retrouvé fracassé. Pour moi, s’est arrêté le temps de l’adolescence et de l’innocence. La cellule, le cocon familial ont volé en éclats, je l’ai vécu comme une blessure mortelle ! » Il part faire son service militaire en Allemagne, puis débarque enfin à Paris en 1970 bien décidé à tenter sa chance. Comme souvent, ça commence par des années de galère et de petits boulots – chauffeur, comptable, manutentionnaire, photographe, vendeur de disques – qui, curieusement, ne lui laissent que de bons souvenirs : « Mes potes bossaient, moi, j’étais souvent au chômage, je glandais. Le temps passait, c’étaient mes années de jeunesse, les plus belles de ma vie ! » Le plongeon du « Grand Bleu » Certes un peu tardive puisque survenue après ses 40 ans, la consécration de Jean Reno n’en est pas moins éclatante puisqu’il est l’un des très rares acteurs français considéré comme une star aux Etats-Unis et même au Japon. Son art de fonctionner en tandem – avec Luc Besson, Jean-Marie Poiré ou Christian Clavier – est sans doute l’une des recettes de cette originale ascension, doublé d’une conception toute personnelle de son art : « On fait ce métier parce qu’on préfère les personnages à soi-même ! Je ne suis qu’un simple outil au service du réalisateur. J’aime qu’on m’explique longuement mes rôles et après, je me transforme en véritable éponge. Planchon, Veber, Tom Hanks, Depardieu, j’ai beaucoup appris des autres, et j’apprends toujours ! » Paradoxalement, son premier rendez-vous avec la gloire ne lui laisse pas un goût impérissable : « Un an de préparation pour « Le Grand Bleu » ! Avant, j’avais un physique bourgeois, j’en suis sorti en athlète ! Mais je n’ai pas su gérer la célébrité. La pression du succès a été trop forte. J’ai pété les plombs. J’étais gavé de voyages, de nanas, d’argent, d’hôtels, j’étais devenu un homme froid et trop bien nourri. J’étais marié, et avec cette nouvelle vie, mon foyer a explosé. J’avais fait le tour du monde, mais je vivais en vase clos. J’avais perdu le goût des femmes, de la bouffe, du pinard. Un vrai légume ! » D’où son exil salutaire : « Je suis parti vivre à Los Angeles. J’ai relu tout Victor Hugo. Je suis redevenu un anonyme qui se faisait claquer les portes à la figure. Ça m’a pris des années pour tout remettre en place ! » Bonne pioche, puisque devenu « bankable » des deux côtés de l’Atlantique, il émarge désormais bien au-dessus du Smic des intermittents, et sans aucun état d’âme : « Un acteur n’existe que quand il reçoit sa feuille de paie ! Quand je débutais, Michel Piccoli m’avait prédit : « Un jour tu seras payé avec beaucoup de zéros ! ». J’ai mis du temps, mais j’y suis arrivé. Et ça ne me pose pas de problèmes, même si en France le succès est suspect et l’argent un sujet tabou ! » Éternellement inquiet de l’accueil que lui réserve le public, il promène sur sa profession un oeil sans complaisance : « Je sais que beaucoup de gens du métier n’apprécient pas du tout mon travail. Je n’ai pas « la carte », comme on dit. Mais le cinéma génère tellement de fous furieux, d’imbéciles, de prétentieux et de menteurs que je n’y accorde aucune importance. Si on passe son temps à regarder derrière soi, on chope mal au cou ! » Alpilles et olives Quand il n’est pas à New York ou à Paris, Jean Reno savoure les douceurs provençales de sa coquette maison de Maussane dans les Alpilles. Il y cultive les olives, l’art d’être l’époux heureux de Zofia, mannequin, auteur de chansons, et comédienne britannique : « Avec elle, c’est l’échange total ! Elle sait calmer mes colères ! » , et celui d’être un père attentif au destin de ses enfants : « Chanteur, poète, ce sont tous plus ou moins des artistes. On se parle beaucoup ! » Fan d’Elvis Presley, des courses de Formule 1 et surtout de l’écurie Ferrari, il reçoit volontiers la nébuleuse people de ses copains tels que les Hallyday, Müriel Robin, Christian Clavier, Ron Howard ou Robert de Niro pour de généreuses et joyeuses agapes.Ennemi des étiquettes, il aime préciser : « On parle toujours de mon amitié pour Sarko, mais jamais de mes potes de gauche. Quand je déjeune avec Julien Dray, ça moins jaser ! » Considérant qu’il a eu sa part « de joies, de bonheurs, de peines, de ruptures et de trahisons » , il s’en tient à devise : « L’existence toute rose n’existe pas, mais le positif bat toujours le négatif ! »  

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