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Histoire pas ordinaire - Claire Van Kinh

Le samedi à 7h52 et le dimanche à 8h52

Les fusillés de Vingré

Diffusion du dimanche 4 décembre 2016 Durée : 16min

La guerre est impitoyable et ceux qui la font le sont aussi parfois même avec les leurs. C'est ce qu'il s'est passé avec les six fusillés (ou martyrs) de Vingré. Deux étaient ligériens. Voici leurs histoires racontée par Claire Van Kinh.

"En ces périodes où l’on se souvient de nos ancêtres, ceux-là même qui partaient la « fleur au fusil » pour défendre la Mère Patrie et, entre autre, récupérer les biens spoliés par les Prussiens en 1870 -1871, il m’a paru normal, voire indispensable, de parler de deux d’entre eux qui ont à jamais marqué l’histoire, Une histoire malheureuse. Voici l’histoire de Jean Blanchard et de Francisque Durantet, tous deux fusillés pour l’exemple à Vingré." Claire Van Kinh

Les Lettres de Jean Blanchard et Francisque Durantet

Jean Blanchard à son épouse

« 3 décembre 11h ½ du soir

_« Ma chère bien aimée c’est dans une grande détresse que je me met à t’écrire et si Dieu et la Sainte vierge ne me vienne en aide c’est pour la dernière fois, je suis dans une telle détresse et une telle douleur que je ne sais trouver tout ce que je voudrais pouvoir te dire et je vois d’ici quand tu vas lire ces lignes tout ce que tu vas souffrir ma pauvre amie qui m’est si chère, pardonne moi tout ce que tu vas souffrir par moi je serais dans le désespoir complet si je n’avais la foi et la religion pour me soutenir dans ce moment si terrible pour moi car je suis dans la position la plus terrible qui puisse exister pour moi car je n’ai plus longtemps à vivre à moins que Dieu par un miracle de sa bonté ne me vienne en aide. Je vais tacher en quelques mots de te dire ma situation mais je ne sais si je pourrai je ne m’en sens guère le courage. Le 27 N[ovembre] à la nuit étant dans une tranchée face à l’ennemi les allemands nous ont surpris, et nous ont jeté la panique parmi nous, dans notre tranchée nous nous sommes retirés dans une tranchée arrière (pour) et nous sommes retournés reprendre nos places presque aussitôt, résultat une dizaine de prisonniers à la compagnie dont 1 à mon escouade, pour cette faute nous avons passé aujourd’huy soir l’escouade 24 h [ommes] au conseil de guerre et hélas nous sommes 6 pour payer pour tous, je ne puis t’en expliquer davantage ma chère amie, je souffre trop, l’ami DARLET pourra mieux te l’expliquer, j’ai la conscience tranquille et me soumet entièrement à la volonté de Dieu qui le veut ainsi c’est ce qui me donne la force de pouvoir t’écrire ces mots ma chère bien aimée qui m’a rendu si heureux le temps que j’ai passé près de toi et dont j’avais tant l’espoir de retrouver. Le 1er décembre au matin on nous a fait déposer sur ce qui s’était passé et quand j’ai vu l’accusation qui était portée contre nous et dont personne ne pouvait se douter, j’ai pleuré une partie de la journée et n’ai pas eu la force de t’écrire le lendemain, je n’ai pu te faire qu’une carte ce matin sur l’affirmation qu’on disait que ce ne serait rien, j’avais repris courage et c’est écrit comme d’habitude mais ce soir ma bien aimée je ne puis trouver des mots pour te dire ma souffrance, tout me serait préférable à ma position, mais comme Dieu sur la croix je boirai jusqu’à la lie le calice de douleur. Adieu ma Michelle adieu ma chérie puisque c’est la volonté de Dieu de nous séparer sur la terre j’espère bien qu’il nous réunira au ciel où je te donne rendez-vous, l’aumônier ne me sera pas refusé et je me confierai bien sincèrement à lui, ce qui me fait le plus souffrir de tout, c’est le déshonneur pour toi, pour mes parents et nos familles, mais crois le bien ma chère bien aimée, sur notre amour, je ne crois pas avoir mérité ce chatiment pas plus que mes malheureux camarades qui sont avec moi et ce sera la conscience en paix que je paraitrai devant Dieu à qui j’offre toutes mes peines et mes souffrances et me soumet entièrement à sa volonté; Il me reste encore un petit espoir grâcié, il [est] bien petit mais la Sainte Vierge est si bonne et si puissante et j’ai tant confiance en elle que je ne puis désespérer entièrement N.D. de Fourvières à qui j’avais promis que nous irions tous les deux en pèlerinage que nous ferions la communion dans son église et que nous donnerions cinq francs pour l’achèvement de sa basilique N.D. de Lourdes que j’avais promis d’aller prier avec toi au prochain pèlerinage dans son église pour demander à Dieu la grâce de persévérer dans la vie de bon chrétien que je me proposait que nous mènerions tous les deux ensemble si je retournais près de toi, ne m’abandonneront pas et si elle ne m’exauce pas en cette vie j’espère qu’elle [s] m’exauceront en l’autre. Pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi ma bien aimée, toi que j’ai le plus cher sur la terre toi que j’aurais voulu rendre si heureuse en vivant chrétiennement ensemble si j’étais retourné près de toi. Sois bien courageuse pratique bien la religion, va souvent à la communion c’est là que tu trouveras le plus de consolation et le plus de force pour supporter cette cruelle épreuve et si je n’avais cette foi en Dieu en quel désespoir je serais lui seul me donne la force de pouvoir écrire ces pages. Oh bénis soit mes parents qui m’ont appris à le connaître, mes pauvres parents, ma pauvre mère mon pauvre père_

« Que vont-ils devenir quand ils vont apprendre ce que je suis devenu, oh ma bien aimée ma chère Michelle, prends-en bien soin de mes pauvres parents tant qu’ils seront de ce monde, soit leur consolation et leur soutien dans leur douleur je te les laisse à tes bons soins, dis leur bien que je n’ai pas mérité cette punition si dure, et que nous nous retrouverons tous en l’autre monde, assiste-les à leurs derniers moments et Dieu t’en récompensera, demande pardon pour moi à tes bons parents de la peine qu’ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je les aimait beaucoup et qu’ils ne m’oublient pas dans leurs prières, que j’étais heureux d’être devenu leur fils et de pouvoir les soutenir et en avoir soin sur leurs vieux jours mais puisque Dieu en a jugé autrement que sa volonté soit faite et non la mienne, tu demanderas pardon aussi pour moi à mon frère ainsi qu’à toutes nos familles de l’ennui qu’ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je m’en vais la conscience tranquille et que je n’ai pas mérité une si dure punition et qu’ils ne m’oublient pas dans leurs prières. À toi ma bien aimée mon épouse si chère, je te le répète, je n’ai rien fait de plus que les autres et je ne crois pas, sur ma conscience, avoir mérité cette punition, je te donne tout ce qui m’appartient ceci est ma volonté j’espère qu’on ne te contrariera pas, j’en ai la conviction, tu prendras bien soin de nos parents, tu les assisteras dans leurs besoins, tu me remplaceras le plus que tu pourras auprès d’eux c’est une chose que je te recommande beaucoup et que j’espère bien, tu ne me refuseras pas j’en ai la certitude, sois toujours une bonne chrétienne pratique bien la religion, c’est là où tu trouveras le plus de consolation et le plus de bonheur sur terre. Nous n’avons point d’enfant, je te rends la parole que tu m’as donné de m’aimer toujours et de n’aimer que moi, tu es jeune encore, reforme-toi une autre famille si tu trouves un mari digne de toi et qui pratique la religion épouse-le, je te dégage de la parole que tu m’as donné, garde-moi un bon souvenir et ne m’oublié pas dans tes prières, tu me feras dire des messes ceci à ta volonté et tu prieras bien pour moi, je me voue à la miséricorde de Dieu et me met sous la protection de la Sainte. Vierge dont je demande son secours de N. Dame du Mont Carmel dont je porte le scapulaire que tu m’as donné et te donne rendez-vous au ciel où j’espère que Dieu nous réuniras aurevoir là-haut ma chère épouse. »

[Jean Blanchard.]

→ Francisque Durantet à sa femme

« Vendredi 4 décembre 1914

« Ma chère Claudine

« C’est bien la dernière fois que je t’écri, car nous sommes venons de passer au conseil de guerre, je ne te reverré plus en ce monde, nous nous reverrons dans l’autre monde, car ici je mort ce n’est pas ma faute, mais nous mourrons pour les autres. Je n’ai rien à me reprocher, j’ai vu l’aumônier et je me suis bien confessé, et le plus malheureux pour moi c’est de ne plus te revoir, et ainsi que mes pauvres enfants, ma pauvre amie, il faut donc se séparer nous qui étions si bien unie ensemble, il faut donc nous séparer. Mon Dieu, que vas-tu faire seule maintenant, seule avec les deux petits enfants, enfin Dieu te viendra en aide ne te décourage pas ma chère amie, si je mort je mort la conscience tranquile; je n’ai pas fait de mal à personne, si je suis puni, la punition vient tout simplement d’une bagatelle qui s’est produit par un homme qui a crié; sauvez-vous. Voilà les bôches et tout le monde se sont mis en déroute, nous étions 24 et sur le nombre nous avons été 6 qui av étaient pris, ses bien malheureux pour nous, mais enfin c’est notre destinée. Je te dis bien adieu, adieu et dit bien adieu à toute la famille pour moi, ait bien soin de mes petits enfants. Je t’embrasse bien des fois, car c’est bien fini pour moi, je te dis une autre fois aurevoir.

« Francisque Durantet. »