Replay du samedi 17 octobre 2020

Agriculture intensive ou 100% bio ?

- Mis à jour le

Philippe Guilbert de la Maison des Agriculteurs de Chambray lès Tours est l'invité de France Bleu Touraine, chaque samedi à 8h50.

L'agriculture face à ses choix....
L'agriculture face à ses choix....

Philippe, la semaine passée vous avez évoqué les conséquences probables d’une désintensification de l’agriculture. Moins de production avec une consommation mondiale en hausse se traduirait de facto par une pression accrue sur le milieu naturel en France ou à l’étranger. Mais alors est-on condamné à conserver une agriculture intensifiée à coups de produits chimiques ? 

Au mot intensif, en réalité, je préfère performant. Voilà plus de 2000 ans en Chine, des paysans cultivaient du riz, désherbé par des canards dont les fientes nourrissaient des carpes. Intensif n’est donc pas synonyme d’exploitations énormes, ce serait plutôt le contraire, ni de pollution maximale. La géographe Sylvie Brunel, professeure à la Sorbonne, ex présidente d’Action contre la faim ne disait pas autre chose en début de semaine dans la matinale de France Culture en parlant d’une agriculture écologiquement intensive, fondée sur des pratiques raisonnées mais sans utilisant tous les moyens modernes de production la génétique, la robotique, les modèles de prévision pour préserver un haut niveau de rendement. Je renvoie à son livre : «  pourquoi les paysans vont sauver le monde ».

Oui mais vous ne pouvez occulter une autre affirmation qui s’impose aujourd’hui : « il suffit de tout mettre en bio ! » 

Tout peut être pas, car comme le disaient deux producteurs bio sur la ferme expérimentale de Jeu-les-Bois dans l’Indre le mois dernier: « on existe économiquement tant qu’il y a une majorité d’agriculteurs conventionnels ». Un autre concluant à la vue des chiffres présentés lors de cette journée Tech & Bio, : « on n’a peut être un peu trop vendu la bio ». C’est plutôt juste car avec des rendements grains et viande inférieurs et des charges de production plutôt supérieures, il faut mathématiquement vendre plus cher pour durer. Actuellement les prix de ventes bio, attirent de nombreux agriculteurs. C’est normal, les agriculteurs ont toujours produit ce qui se vendait. Mais la production de blé bio français se rapproche de la consommation, les débouchés de viande bovine bio en circuit long sont encombrés. La logique offre-demande s’impose aussi sur les marchés bio qui attirent les importations bon marché des pays de l’Est. Pour l’instant la demande en produits français bio est telle que la rentabilité économique ne semble pas remise en cause à court terme.   

En admettant, Philippe que tous consommateurs acceptent d’augmenter leur budget consacré à l’alimentation, le tout bio marcherait alors ? 

Economiquement, oui, agronomiquement, c’est plus compliqué. Si la conduite agrobiologique fonctionne bien dans les systèmes agro-pastoraux additionnant cultures et troupeaux, c’est plus compliqué dès que l’on spécialise la production. Or nous avons actuellement des fermes dans leur grande majorité spécialisées. Demandez à un céréalier ou à un vigneron s’il est prêt à redevenir éleveur. Vous aurez des réponses très nuancées. Or dans la nature, rien ne se créé, rien de ne se perd, tout se transforme. C’est-à-dire que lorsque l’on vend du grain, des pommes ou du vin il faut rapporter au sol les éléments exportés. Ce que font les fermes bio disposant d’animaux en rapportant au sol lisiers, fientes et fumiers. Mais les autres sont contraints d’acheter à l’extérieur la matière organique fertilisante et les éléments comme le phosphore sans lesquels leur système sol se bloquerait. Comme le gisement commercial d’engrais bio n’est pas suffisant, ces exploitants sont autorisés par dérogation à épandre des lisiers et fientes compostés issus des élevages conventionnels. Indirectement, la production biologique a donc besoin de l’autre agriculture pour exister. 

Autre dilemme, le sol. Les agronomes nous ont appris que la zone de fertilité d’un sol, ce sont ses 5 premiers centimètres. En forêt, des arbres parfois immenses poussent sans aide humaine grâce à cette mince couche fertile et fragile. Pour respecter l’écologie d’un sol agricole, il faudrait la laisser intacte, or les agriculteurs comme les jardiniers savent que pour récolter, il faut désherber. Comment ? avec un désherbant chimique ou bien avec des moyens mécaniques. Or le labour est à chaque fois comme un séisme pour la vie du sol chamboulant les strates de vie bien ordonnées ; le versoir envoyant les habitants du grenier à la cave. La conduite bio est obligée pour désherber de travailler les sols. 

Donc il faut trouver le moyen d'être bio, sans toucher le sol... 

Exactement Alain, et pendant que vous méditez cette problématique agronomique un mot sur la viande et le lait , que 3% de nos concitoyens selon une sociologue de l’Inrae aimeraient voir chassés de nos assiettes. 

Outre le fait que l’humain est un mammifère omnivore et qu’à moins d’un régime dictatorial chacun choisi le contenu de son assiette, la viande et le lait sont les deux productions vitales pour maintenir l’un des systèmes écologique les plus riches et précieux que nous ayons, je veux parler de la prairie naturelle. Les prairies naturelles sont des puits de carbone et des zones de biodiversité majeures, mais elles n'existent qu'en présence d'animaux d'élevages. Les vaches, les moutons sont là grâce aux éleveurs, ces dits éleveurs vivant avec la vente de leurs produits à des consommateurs. 

Un autre sujet à méditer, l’agriculture c’est complexe, comme sur d’autres sujets, méfions des raisonnements simplistes.