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Les riches heures du Théâtre antique de Carcassonne

Diffusion du samedi 23 juillet 2016 Durée : 8min

Les riches heures du théâtre antique de Carcassonne

26 juillet 1908, des plaintes et des sifflets s’élèvent des remparts de la Cité de Carcassonne. Au pied de la tour Mi-Padre est donnée pour la première fois une pièce de théâtre. Il est 17 heures 15. Le soleil éblouit les 6000 spectateurs, les tirades des acteurs sont inaudibles, les chapeaux des « galantes » du premier rang cache la scène aux rangs suivants. Après un quart d’heure de jeu, la pièce est interrompue. Mais que diable allaient-ils faire du théâtre dans cette forteresse ?

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Seb1 © Radio France - Seb

Du théâtre de la nature à la première scène de la Cité

En ce début de 20ème siècle l’art lyrique est à son apogée. On joue les classiques comme Œdipe de Sophocle, Phèdre de Racine, Amphitryon de Molière et des œuvres plus récentes telles que Lorenzaccio de de Musset, Fédora de Victorien Sardou ou La Dame aux camélias de Dumas fils. L’heure est aux romantiques.

De grandes fresques historiques ont également la faveur du public : Charles VII chez ses grands vassaux d’Alexandre Dumas ou La fille de Roland de Henri de Bornier. Elles sont données dans des théâtres de la nature, c’est-à-dire des théâtres en plein air et de préférence en des lieux chargés d’histoire comme les arènes de Nîmes, de Béziers, dans le théâtre antique d’Orange. À cette époque c’est le « tout-Paris » qui descend en province voir jouer ces réprésentations.

En émerveillement devant l’une d’elles, un Carcassonnais, François-Paul d’Alibert, a l’idée de transposer dans les murs fraîchement rénovés de la Cité cette extase. D’Alibert est un employé de mairie mais aussi poète et journaliste à ses heures perdues. Il est persuadé que les remparts seront un cadre mythique pour les tragédies. Il rêve de lustre pour sa ville. De retour à Carcassonne, sa ferveur convainc. On trouve un emplacement sur le site de l’ancien cloître de l’église Saint-Nazaire et un premier spectacle est prévu pour le 26 juillet 1908 pendant les fêtes d’été. La fille de Roland, mise en scène par la Comédie française avec Paul Mounet et Jeanne Delvair sociétaires de la dite Comédie, doit faire entrer le tout nouveau « Théâtre antique de la Cité » dans l’histoire.

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Seb2 © Radio France - Seb

D’un bide à un succès

Comme nous avons pu le voir au début de cette chronique la première du 26 juillet 1908 était mal engagée. L’emplacement au pied de la tour était catastrophique pour la répercussion du son, les spectateurs étaient placés face au soleil (on jouait l’après-midi faute d’électricité), le terrain était plat et la scène logée dans une petite dépression. On avait connu meilleure vue. Pourtant, passées les récriminations justifiées du début, les Carcassonnais prirent les choses en main et montèrent sur les remparts surplombant les acteurs. La pièce repris et ce fut un triomphe populaire. Toutes les couches de la population avaient convergé vers ce nouveau théâtre de plein air pour l’adopter.

L’année suivante, date fut prise pour de nouveaux spectacles. La scène et les gradins démontables furent toutefois légèrement décalés pour profiter d’une meilleure acoustique et ainsi, pendant près d’un demi-siècle, les acteurs les plus en vogue de la capitale firent les riches heures du Théâtre antique chaque mois de juillet. Citons ici Albert Reyval, Juliette Verneuil, Pierre Aldebert, Romuald Joubé et bien d’autres encore, au hashtag aujourd’hui inconnu, hormis dans les archives de l’Odéon ou de la Comédie Française.

Toutefois le succès théâtral cachait mal les limites d’une organisation qui ne profitait pas aux commerces de la ville. En effet, le « tout-Paris » s’installait dans le midi le temps du festival avec gens de maison et matériel de cuisine. Les retombées économiques n’étaient pas au rendez-vous sauf peut-être pour le menuisier chargé de monter et démonter chaque année les fameux gradins de bois.

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Seb3 © Radio France - Seb

Du théâtre à la variété

Un âge d’or annonce toujours de mauvaises augures. La seconde guerre mondiale mis un coup de frein brutal aux exaltations romantiques. Quand en 1957, Jean Deschamps prend la direction de ce qui devient le Festival de la Cité, la tâche est grande. Les mœurs et les goûts ont évolué. Issu du Théâtre National Populaire, Deschamps s’attache à offrir des créations de haute tenue mais accessibles à tous. Cet élitisme n’attire pas les foules d’autrefois. La télévision et la radio sont des concurrentes féroces. Les gradins de 6000 places font vides. Jean Deschamps, formidable créateur de pièces, n’a d’autre choix que de se rabattre sur des salles plus petites comme la cour du château comtal ou la cour du Midi qui accueillent entre 300 et 400 personnes.

Enfin ce théâtre antique n’est même pas bâtit en dur. Comment le légitimer ? Il n’a d’antique que le nom et l’époque récuse les pompeux. La mode est au « off » comme au festival d’Avignon. Jean Deschamps parviendra tout de même à obtenir la construction en dur des gradins que nous connaissons aujourd’hui.

Les années 2000 font place à un festival de théâtre élargi aux variétés, aux danses, aux chansons et aux folklores. Le théatre antique a été rebaptisé « Théâtre Jean Deschamps » . Il reste toujours trop grand pour accueillir les pièces d’auteurs mais il est paradoxalement trop petit pour des stars et des vedettes tels que Elton John ou Johnny Hallyday. Leurs importants cachets ne peuvent être rentabilisés avec des salles de 6000 personnes. Mais la magie du décor opère toujours. Face au vieux rempart avec le ciel comme seul horizon il faut imaginer un chaudron qui bouillonne quand la foule s’ambiance. Ici la forte pente des gradins vous rapprochent de la scène plus que nulle part ailleurs.

Vous pourrez voir aujourd’hui de nombreux concerts et spectacles dans le théâtre antique de la Cité de Carcassonne. Et même si sa destinée de devenir une scène historique de l’art dramatique fut malheureuse, il continue de vivre en restant un lieu magique de variétés ou d’autres choses à inventer. Il a cet envoûtant pouvoir de réunir pour faire vibrer. C’est bien là l’essentiel !

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Seb4 © Radio France - Seb

Rendez-vous la semaine prochaine pour une chronique où nous découvrirons comment au 17ème siècle une promenade de Paul Riquet dans la Montagne Noire a rendu possible le projet du canal du Midi !