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Le grand bol d'air de Seb

8min

Banyuls et les foudres du temps !

Par le samedi 6 août 2016
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Le grand bol d'air de Seb
Le grand bol d'air de Seb - Seb

Seb1 - Radio France
Seb1 © Radio France - Seb

Quelque part au-dessus de Banyuls, le long d’une ligne de crête qui s’élève de la mer vers le ciel, un homme scrute fièrement l’horizon à travers un réfractomètre. La tramontane ne le fait nullement fléchir. On s’attendrait presque à un ordre de lui pour qu’enfin la montagne s’ébranle. Cet homme est un vigneron de Banyuls et dans sa ligne de mire se trouve un raisin.

Le flacon de l’ivresse !

Seb2 - Radio France
Seb2 © Radio France - Seb

Sur la commune de Banyuls, la géographie impacte l’activité des hommes. La chaîne des Pyrénées rencontre ici la Méditerranée dans un assemblage de criques et de crêtes qui cisèle la roche et vous isole de la plaine du Roussillon.

En quelques centaines de mètres, le terrain s’élève brusquement depuis la mer pour culminer à 1000 mètres d’altitude et plus. Les terrasses de vignes profitent d’une exposition à l’Est unique, qui engendre un micro climat heureux : le vent ici sèche tout, rendant l’ensoleillement encore plus efficace qu’ailleurs.

La viticulture fut pendant longtemps un complément pour les habitants qui étaient avant tout des paysans vivant en autarcie dans ce vase clos. Ils élevaient des vaches, cultivaient l’olivier, faisaient pousser du chêne-liège et des micocouliers pour fabriquer bouchons, fouets et cravaches. La pêche se pratiquait également comme un revenu d’appoint.

Les vignes étaient avant tout destinées à constituer une « buvette » personnelle pour qui possédait quelques arpents. Le résultat était un vin rouge très coloré et puissant en degrés facile à fabriquer. En effet, les Banyulencs laissaient les raisins longtemps fermenter dans une cuve sans sélection préalable et tiraient le jus à la fin. Résultat : un maximum de couleur pour des arômes plus prononcés, un degré d’alcool très important et une compétition à qui produirait le plus fort.

Seul le surplus était vendu. L’arrivée du train et donc du progrès changea la donne en désenclavant la commune et en favorisant l’export de produits locaux. La viticulture devint une activité de premier plan.

Ils sont tombés dans la « marmite» !

Face à la concurrence des vins de la plaine il fallait s’organiser. Le vignoble, engoncé dans son espace sans nouvelle terre disponible, ne produirait jamais assez. Le progrès n’exige-t-il pas de grandes quantités et des cadences rapides ?

Des caves coopératives virent le jour, comme la cave L’Étoile en 1921, avec pour but la mutualisation des moyens de fabrication et la rentabilité du vignoble. Des cuves en ciment, des demi muids et des foudres immenses furent installés au cœur de Banyuls.

Que s’est-il passé depuis presque un siècle ? Le progrès a-t-il tout changé ?

La force de l’Étoile notamment fut de s’en remettre à sa « marmite ». Petite en taille, sans possibilité de pousser les murs, elle est à l’image du terroir. Le lent cheminement du raisin de cuve en foudre, répété vendanges après vendanges, est le seul apte à développer les arômes si spéciaux que vous dégusterez. Les foudres font patiemment vieillir les assemblages. Ici elles imposent les quantités, le rythme et la saveur.

Un exemple illustre l’esprit unique de ce pays : le Doux Paillé. Ce vin a été découvert de façon empirique par nos vignerons-paysans lorsqu’ils convoyaient les vaches à la montagne. Un jour, ils oublièrent le vin qu’ils avaient emmené dans leurs besaces. Les bouteilles restèrent à la merci du soleil, du froid et de l’air pendant plus d’un an. Quand ils les retrouvèrent, ils goûtèrent le breuvage. Émerveillés, ils transposèrent ce procédé accidentel dans la « marmite ». Le vin suivit le cheminement habituel puis fut exposé aux éléments sur une terrasse volontairement cette fois. Voici pourquoi vous pouvez apercevoir de belles « dames-jeannes », ces bonbonnes de verre, orner le toit de la cave.

Sisyphe est banyulenc!

Seb3 - Radio France
Seb3 © Radio France - Seb

Les pentes fortes du vignoble précipitent en contre-bas vers la ville toute chance de progrès mécanique. Chaque terrasse de vignes est le résultat d’un travail prométhéen. La largeur des murettes de soutien servent de passage et d’unique terrain plat lors des vendanges. La montagne est en schiste, une roche particulièrement friable.

Autrefois de vaillants mulets servaient à transporter la récolte. Mais la mécanisation a décimé les élevages de la région et c’est à dos d’homme qu’il faut aujourd’hui convoyer la récolte.

Les vignerons ont aménagé un réseau hydraulique en « peu de gall » littéralement en « pied de coq » pour canaliser l’eau des torrents qui se déverse les jours de pluie. Et pourtant chaque année la terre redescend immanquablement vers la mer. Il faut la remonter à la seule force des bras. Sisyphe lui-même renâclerait à la tâche face à ce travail de titan.

J’ai visité ce terroir accompagné d’un vieux vigneron. Sur ces pentes raides, il scrutait l’horizon à travers un raisin. Il mesurait la teneur en degré de sa parcelle grâce à un réfractomètre, véritable lunette de navigation qui permet de connaître la teneur en degré d’alcool d’un grain.

Ainsi, piochant de-çi de-là, il savait quand déclencher la récolte qui finirait en contre-bas dans les immenses foudres capables de contenir ce terroir et de l’élever lentement. Ici à Banyuls, le vigneron navigue à vue et au vent comme les marins d’autrefois, soumis aux forces de la nature et du temps dans une coquille de noix.

Texte et illustrations de SEB.

Un grand merci à Marcel Centène, banyulenc grand cru hors d’âge à écouter sans modération. Un grand merci à Jean-Pierre Centène, président de la cave L’Étoile de Banyuls et vigneron des âmes. Un grand merci à Pascal Traïter, maître de chais, gardien de la « marmite ».

Rendez-vous la semaine prochaine pour une chronique où nous gravirons des montagnes humaines à Baho !

Seb4 - Radio France
Seb4 © Radio France - Seb

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