Replay du jeudi 10 janvier 2013

Bernadette Lafont

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Bernadette Lafont, actrice tous terrains

Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013
Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013
Bernadette Lafont à l'affiche du film « Paulette »
Bernadette Lafont à l'affiche du film « Paulette »

 

« Je suis une éternelle débutante ! Ma méthode ? C’est de ne pas en avoir ! » plaisante Bernadette Lafont, septuagénaire toujours pimpante, vive, pétillante, à la gouaille intacte et au sourire désarmant. Depuis plus de cinquante ans, malgré les aléas du métier et de l’existence, « La flâneuse du cinéma français » assume avec une belle vitalité son image d’actrice et de femme libre, joyeuse et amorale.À l’âge de 16 ans, alors qu’elle prend des cours de danse à l’Opéra de Nîmes, Bernadette Lafont rencontre l’acteur Gérard Blain. Elle l’épouse, monte à Paris et fait la connaissance des « Jeunes Turcs » de la Nouvelle Vague du cinéma français dont elle devient l’une des égéries.En 1957, elle entame son parcours dans « Les Mistons » de François Truffaut. Sous la houlette de Claude Chabrol, elle tourne ensuite dans « Le Beau Serge » (1958), « À double tour » (1959), « Les Bonnes Femmes » (1960). On la voit également dans « L’Eau à la bouche » de Jacques Doniol-Valcroze, « Un clair de lune à Maubeuge » de Jean Chérasse (1962), « La Chasse à l’homme » d’Édouard Molinaro (1964), « Compartiment tueurs » de Costa-Gavras (1965).En 1969 avec « La Fiancée du pirate » de Nelly Caplan, elle devient une vedette populaire au style canaille et à l’élégance sans chichis.Dans des registres très différents, elle enchaîne ensuite une centaine de films parmi lesquels : « Élise ou la vraie vie » de Michel Drach (1970), « Une belle fille comme moi » de François Truffaut (1972), « La Maman et la Putain » de Jean Eustache (1973), « Le Roi des cons » de Claude Confortès (1981), « Le Pactole » de Jean-Pierre Mocky (1985), « Inspecteur Lavardin » de Claude Chabrol (1986), « Rien sur Robert » de Pascal Bonitzer (1999), « Les Amants du Nil » d’Éric Heumann (2002), « Ripoux 3 » de Claude Zidi (2003) « Prête-moi ta main » d’Éric Lartigau (2006), « Broken English » de Zoé Cassavetes (2007), « Mes amis, mes amours » de Lorraine Lévy, « La Première Étoile » de Lucien Jean-Baptiste (2008) ou « Paulette » de Jérôme Enrico en 2013.En 1986, elle décroche le César de la Meilleure interprétation féminine dans un second rôle pour « L’Effrontée » de Claude Miller, et en 1995, un César d’Honneur pour l’ensemble de sa carrière. Sur le petit écran, à partir de 1961, elle apparaît dans plus de 70 téléfilms ou séries comme « Lumières dans la nuit » d’André Michel, « Merci Bernard » de Jean-Michel Ribes, « Monsieur Ripois » de Luc Béraud, « Maigret se trompe » de Joyce Buñuel, « Chercheurs d’héritiers », de William Crépin, « Les Copains d’abord » de Gérard Marx, « Paul et ses femmes » d’Élisabeth Rappeneau, ou « Le Bon Samaritain » de Bruno Garcia.

Parallèlement, dès 1963, elle s’illustre sur les planches dans « Un mois à la campagne » d’Ivan Tourgueniev. Puis, notamment, dans « Le Désir attrapé par la queue » de Pablo Picasso (1967), « Désiré » de Sacha Guitry, « L’Arlésienne » d’Alphonse Daudet, « Un beau salaud » de Pierre Chesnot, « Si c’était à refaire » de Laurent Ruquier, « La femme du boulanger » de Marcel Pagnol, et à plusieurs reprises dans « Les Monologues du Vagin » d’Ève Ensler, à Paris et en tournées.En 1997, faite Chevalier de la Légion d’Honneur, elle publie un ouvrage autobiographique : « Le Roman de ma vie ».De son mariage avec le sculpteur hongrois Diourka Medveczky, elle est mère de trois enfants : Élisabeth, David, et la comédienne Pauline, disparue dans un accident de montagne en 1988. Elle partage désormais sa vie avec le peintre Pierre de Chevilly.Miracle à Lourdes Née le 26 octobre 1938 à Nîmes, Bernadette Lafont est la fille unique d’une mère au foyer et d’un pharmacien installés dans la localité cévenole de Saint-Geniès-de-Malgoirès. N’arrivant pas à procréer après 10 ans de mariage, le couple se rend à Lourdes en désespoir de cause. Le miracle se produit, avec cependant un léger bémol, qui amuse encore l’actrice : « Ils voulaient absolument un garçon, et c’est moi qui suis arrivée. Du coup, ma mère m’appelait Bernard et me mettait des pantalons ! » Enfant sans problèmes majeurs, elle grandit dans la beauté austère et bleue des Cévennes, ce qui ne présente pas que des avantages quand on devient une préado précoce et délurée : « Avec deux copines, dans la propriété, on avait aménagé une pièce en boîte de nuit couleur indigo : Le West End Club. Mais le bled était complètement paumé, aucun garçon n’y venait jamais. Alors, en général, on s’y retrouvait à passer nos soirées ensemble, comme trois connes ! » Quand la famille s’installe à Nîmes pour suivre de près les entrechats de la jeune fille élève danseuse à l’Opéra, c’est une nouvelle vie qui commence sous le signe du paradoxe : « Protestants, mes parents étaient à la fois rigoureux et libertaires. Ils pratiquaient assidûment la sieste crapuleuse, d’autant mieux que mon père détenait dans son officine tous les aphrodisiaques les plus récents. Quant à moi, si ça me chantait, je pouvais me fringuer comme une pute, mais il fallait que je rentre à l’heure à la maison ! » Cependant, le papa entretient une passion dévorante : « Il vouait un culte absolu pour les artistes ! Tous les dimanches, on allait au cinéma voir aussi bien des films musicaux avec Ray Ventura, que ceux de Cocteau, Buñuel, des mélos américains ou des péplums. J’étais très amoureuse de Jean Marais ! » Ce fort penchant paternel s’avère décisif pour l’avenir de sa progéniture : « À force de l’entendre me clamer son admiration pour les gens connus et reconnus, j’ai fini par vouloir lui faire plaisir. Malgré ma timidité et mon accent à l’aïoli, je me suis rêvée en star, comme mes idoles de l’époque dont je collectionnais les photos publiées dans Paris-Match : Silvana Mangano, Marina Vlady, Sophia Loren, Audrey Hepburn ou Brigitte Bardot… » C’est ainsi que le destin – qui s’applique parfois à bien faire les choses – fait d’elle l’objet du coup de foudre qui terrasse un jour à Nîmes le comédien Gérard Blain, « James Dean » de l’époque, qui l’embarque à Paris. Trois oeufs Échappant à la logique cartésienne, le parcours professionnel de Bernadette Lafont peut surprendre et déconcerter. Pour François Truffaut : « C’est une artiste fantaisiste et rigoureuse, jamais démagogique. Une chandelle droite, jamais vacillante ni éteinte, toujours vaillante ! » Pour le scénariste Jean-Loup Dabadie : « C’est l’aristocrate la plus bandante du cinéma français, mais même si on lui demandait d’être vulgaire, elle n’y arriverait pas. Elle peut tout dire, tout faire, elle a la classe ! » La récipiendaire de ces éloges, qu’ils viennent des stars de la Nouvelle Vague ou de réalisateurs plus récents, ne se prend pas le chou : « Chabrol, c’était « Le Pape », Truffaut, « Le Petit Caporal » ! Hier comme aujourd’hui, j’ai toujours respiré l’amour et le cinoche par tous les pores de la peau ! Ils ont beaucoup fantasmé sur moi ! La vérité, c’est que j’essaie de ne pas intellectualiser mes rôles. Je les vis à fond, et j’y mets toute mon énergie ! » Elle revendique le droit de se mettre au service d’œuvres très pointues autant que celui de batifoler dans des comédies au raz des pâquerettes : « Je n’ai jamais aimé travailler pour une chapelle ! Je suis curieuse de toutes les formes d’expression. Je n’ai jamais eu de plan de carrière, je ne balise rien ! Ce qui compte, c’est de donner du bonheur aux gens ! Et puis, il faut bien gagner sa vie, et nourrir sa famille ! » Sa grande fierté, c’est d’être revenue dans la course à la fin des années 60 : « Avec mon sculpteur hongrois, alors que j’étais en pleine gloire, je me suis retirée cinq ans à la campagne, et j’ai pondu trois enfants comme une poule pond trois œufs. On me l’a reproché. On m’a oublié. J’ai fini par vraiment m’ennuyer dans la verdure, je devenais folle ! Et puis, en 1969, avec « La Fiancée du Pirate », tout est reparti de plus belle ! Ça, c’est mon côté solide de paysanne cévenole ! » Absence… Dans son bel appartement du Marais, en compagnie d’Albert son mainate farceur de Sumatra et de Pierre, son compagnon peintre, parmi les livres, les tableaux, les sculptures, Bernadette Lafont cultive aujourd’hui l’art d’être grand-mère : « Je découvre les premiers pas, les premières dents, tout ce que je n’ai pas connu avec mes enfants que maman a élevés dans les Cévennes ! » La maison fleure bon les épices car l’ancienne « Tornade sexy » est un fin Cordon bleu qui excelle dans la daube à la provençale et l’aïoli de morue. Pas question pour « Mamie » de se rouiller les articulations : en bonne ancienne danseuse, elle pratique régulièrement les barres parallèles, et autres figures chorégraphiques d’entretien : « Ça m’aide à bien démarrer la journée, à garder la forme, et presque la ligne ! » Cependant, l’absence de sa fille Pauline demeure une blessure inguérissable : « On n’est plus pareil après une telle épreuve… » Heureusement, son entourage affectueux, son inlassable goût du travail, sa propension à ne pas se complaire dans l’évocation du passé ont mis un peu de baume sur la plaie, et lui ont forgé une devise : « En dépit de tous les malheurs, c’est la vie qui reprend le dessus ! »