Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

Daniel Herrero

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Daniel Herrero © Radio France

Daniel Herrero, esthète de l’héroïque

« Le solidaire, c’est la route sacrée sur la voie du monde ! » Spécialiste de l’envolée lyrique, de la pédagogie imagée, de l’allégorie philosophique, de la sociologie poétique, Daniel Herrero écrit comme il parle, et parle comme il respire : avec sa chair, son cœur, ses tripes, et « Avé l’accent ! » Œil canaille, barbe de prophète et tignasse de baroudeur blanchies sous le harnais, éternel rugbyman dans sa tête, il arbore sans faiblir son bandana rouge de combattant idéaliste. Ce qui ne l’empêche pas de cumuler les casquettes. Chantre de l’Ovalie, écrivain, essayiste, homme de médias et d’estrades, il distille généreusement analyses, points de vue et messages avec une conviction et une faconde qui forcent l’indifférence.

 

Dès l’enfance, Daniel Herrero pratique le rugby à XV au Racing Club de Toulon, au sein duquel il effectue le parcours d’un brillant troisième ligne centre qui le mène à porter le brassard de capitaine de l’équipe de France Juniors. Entre 1966 et 1976, il évolue dans l’élite rugbystique Hexagonale au sein de l’Équipe Première toulonnaise qui remporte le Challenge Yves du Manoir en 1970, et parvient en finale du championnat de France en 1971. En 1983, il devient l’entraîneur de cette équipe, et décroche le titre de Champion de France en 1987, assorti de deux places de finalistes en 1985 et 1989. Il met fin à ces fonctions en 1991. De 1992 à 1997, il entraîne le PUC (Paris Université Club).Parallèlement a ses activités sur le terrain, il poursuit ses études couronnées par un CAPES d’éducation physique et sportive. De 1976 à 1987, il enseigne à l’Université de Nice, puis de 1988 à 1994, il assure la charge de professeur et coordinateur pédagogique au Lycée expérimental de La Grande Tourrache à Toulon, un établissement dont il est membre fondateur. À partir de 1996, il devient intervenant à L’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC), à l’Institut d’Études Politiques, et à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Conférencier, il donne également dans le coaching et le conseil en entreprises. Chroniqueur au « Journal du Dimanche » depuis 1989, il est aussi consultant pour Sud-Radio.

Homme de plume, il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages parmi lesquels : « Passion Ovale » (1990), « L’Ami Indien » (1992), « Petites histoires racontées à un jeune du Front National » (1997), « L’Esprit du Jeu : L’âme des peuples », « Torovalie », (1999), « Éloge de la bougeotte » (2002 – Prix Antoine Blondin), « Dictionnaire amoureux du Rugby » (2003), ou « Perds pas le Sud !» (2006).Vice-président de l’association « Les Amis de l’Humanité », il est Ambassadeur de la Fédération Internationale des Droits de l’HommeArbre à palabres « Juste avant de me mettre au monde, ma mère était ovale ! » Petit-fils d’émigrés espagnols, Daniel Herrero voit le jour le 19 juin 1948 à Puisserguier, dans l’Hérault, avant d’atterrir à Toulon où s’installent ses parents. Tandis que la maman s’occupe du gamin et de ses deux frères – André et Bernard futurs grands joueurs eux aussi – le paternel est un ouvrier qui bosse dur, et montre le chemin à son rejeton : « Mon père tripotait bien le ballon, et ne portait pas les autorités dans son cœur ! On était déjà dans le rude ! » Le jeune Dany n’est pas un cancre, mais le système scolaire le gratte aux entournures : « L’école est une tueuse de joie. C’est un endroit qui compresse le bide ! À chaque examen, je croyais mourir ! C’était comme une suite de pièges à crocodiles ! Alors, j’ai tout triché jusqu’au bac : légitime défense ! » Avec ses copains du Racing, c’est une autre ambiance : « Mon apprentissage de la vie, c’est l’odeur de l’herbe des terrains, du cuir râpeux et violent, du sang des camarades, des vestiaires joyeux ou dépités, selon les résultats. Ce sont surtout les troisièmes mi-temps autour des potences de bières converties en arbres à palabres. C’est dans ces moments intenses d’échange, de partage, de libération de la parole que je me suis construit ! » Cependant, le jeune homme est taraudé par des aspirations toutes personnelles : « À l’étroit dans une culture familiale sédentaire, dès l’adolescence, j’ai senti l’urgence de voyager. Tout à coup, à 14 ans, alors que rien ne m’y prédisposait, je me suis mis à bouillonner, je voulais partir ! » Du Taj Mahal au Macchu Picchu Les soubresauts de l’Histoire viennent à son secours sous la forme des évènements de mai 68. Poussé par l’enthousiasme de ses 20 ans, son tempérament de feu et « quelques gorgeons » , il se fait repérer dans les manifs, surtout lors du caillassage d’un véhicule des forces de l’ordre. L’encadrement du club apprécie modérément et le prive de finale de Championnat de France. Il en est ulcéré, et boucle ses valises pour partir à la découverte du monde : « Mon père disait toujours : si tu veux qu’on t’aime, ou tu meurs, ou tu voyages ! » Des townships de Soweto aux bidonvilles de Bombay, d’églises en mosquées, d’Ouzbékistan au Yémen en passant par le Pérou et autres horizons, bien avant les connexions d’Internet, Dany trimballe sa carcasse et son sac à dos, pratiquant un nomadisme solitaire, peuplé de frousses bleues, de quelques déconvenues, de rencontres ahurissantes et de bonheurs inoubliables : « Après 10 tours du monde, je n’ai toujours pas fait le tour des humains. Enfin, je pense que la planète est plutôt peuplée de braves types ! » Pour lui, « ce ne sont pas les kilomètres qui font le voyageur » , car « si l’on y met du sien, l’aventure commence en bas de chez soi, au coin de la rue ». Passes croisées Intarissable sur le sujet, Daniel Herrero, qui tutoie d’emblée, prêche le rugby comme un théologien la religion. Son charisme de chaman, sa tchatche de camelot, sa verve rustique et ciselée, peuvent - c’est selon - faire rougir une rosière ou séduire une dentellière. Il ressent le jeu comme une espèce de messe laïque : « Le ballon, il renferme toutes tes colères, tes énervements, ton enthousiasme, ton courage, ta détermination ! Une belle passe, ce sont des bras qui poussent et des mains qui offrent ! C’est un acte d’amour ! » À côtoyer sans répit les cimes de la métaphore, il peut lasser, ou dérouter. Certains de ses anciens joueurs le révèrent : « Il nous transcendait ! Pour lui, on se serait fait marcher dessus ! On avait l’impression de vivre dans l’exceptionnel ! » D’autres sont moins convaincus : « Il était tellement exigeant, que ça en devenait usant, et souvent ça finissait en affrontement ! »

Quelques détracteurs ont la dent plus dure et brocardent « le moulin à paroles », « le Raimu du rugby », « le Tonton Cristobal de l’ovale, enfermé dans son personnage, confit dans le pittoresque, trop malin pour y croire vraiment ! » Il en faudrait davantage pour déstabiliser notre homme, qui en matière de tampons, torgnoles et bourre-pifs, en a vu d’autres sur les terrains : « Je ne suis ni un gourou, ni un négrier paternaliste ! Le Sport, par son assise populaire, se satisfait de plaisirs immédiats. Il permet à chacun de se réaliser au mieux, non pas en allant au casse-pipe, mais en cheminant vers son bonheur ! » Et pour faire bonne mesure, il tient à préciser : « Être dans le contre, c’est facile. Être dans l’avec, c’est le pacifisme ! Je crois beaucoup aux mots, à l’échange, à la négociation, à la rencontre, à la main tendue ! »

Provençal et citoyen

Enfant de la rade, il se revendique d’abord de Toulon. C’est là qu’il revient toujours, quelles que soient ses expéditions lointaines. Ce n’est pas parce qu’on y trouve châtaignes, marrons, prune ou pêches que le Marché couvert est son lieu de prédilection : « C’est un poème, un opéra, un miroir, un dazibao, un lieu magique où tout le monde s’exprime ! Les marchandes n’ont jamais d’ulcères à l’estomac ! » Nostalgique du rugby amateur, « quand les joueurs n’étaient pas robotisés » , il voue une affection quasi filiale à l’enceinte de Mayol, le stade de la ville : « Notre temple païen est habité par une âme forte et orgueilleuse qui garde la bravoure des corsaires, des pêcheurs, des dockers, des portefaix ! L’endroit unitaire qui dépasse les clivages, politiques, ethniques ou sociaux ! » Dans les années 90, « Dany le Rebelle », conteur à ses heures à la Fête de l’Huma, a beaucoup ferraillé contre le Front National et sa percée Toulonnaise. À cet effet, à l’intention d’une jeunesse tentée par le vote FN, il a écrit un bouquin à sa manière, non basé sur « le reproche » mais sur « le dialogue et la compréhension » : « Je ne voulais pas faire un livre polémique ! J’ai choisi l’angle de l’émotion, de la passion, de la réflexion et de la rationalité. J’ai voulu redonner de l’espoir ! » Chevaleresque et polyvalent, parfois surnommé « L’Arlequin du rugby », c’est un friand de littérature aux goûts éclectiques : Pierre Mac Orlan, Kléber Haedens, Antoine Blondin Jean Lacouture ou Denis Tillinac figurent en bonne place dans sa bibliothèque. Le verbe reste son étendard : « Blaguer, dans le Midi, ce n’est pas raconter des histoires, ç’est aller puiser les mots les plus chauds tout au fond de son cœur ! »