Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

Eric-Emmanuel Schmitt

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Éric-Emmanuel Schmitt
Éric-Emmanuel Schmitt © Radio France

Éric-Emmanuel Schmitt et les forces de l’esprit

« Je suis un philosophe qui raconte des histoires ! J’écris comme on tend la main, pour ne pas rester seul ! » Carrure de rugbyman et nez de boxeur contrastant avec une voix douce et des mots choisis, Éric-Emmanuel Schmitt est un phénomène original parfois surnommé « L’incroyable machine à succès du monde de la création » . Auteur dramatique, romancier, nouvelliste, scénariste, réalisateur, voire comédien, tout ce qu’il touche tend à prendre des dimensions hors normes et un retentissement quasi planétaire.

 

Diplômé de l’École Normale Supérieure, agrégé et docteur en Philosophie, Éric-Emmanuel Schmitt enseigne au lycée de Cherbourg puis à l’Université de Chambéry.En 1991 il entame sa carrière d’auteur de pièces à succès avec « La Nuit de Valognes », créé à l’Espace 44 de Nantes, puis à la Comédie des Champs-Élysées. En 1994, avec « Le Visiteur », il rafle trois Molières – Meilleur Auteur, Révélation Théâtrale, Meilleur Spectacle – accède à la notoriété internationale, et quitte son poste d’enseignant.Alain Delon et Francis Huster dans « Variations énigmatiques » (1996), Bernard Giraudeau dans « Le Libertin » (1997), Jean-Paul Belmondo dans « Frédérick ou le boulevard du crime » (1998) servent ses textes, repris ensuite à Tokyo, Moscou, Berlin, ou Los Angeles.Dans les années 2000, en librairie comme dans les adaptations théâtrales, il rencontre un immense public avec son « Cycle de l’Invisible » dédié aux religions : « Milarepa » sur le bouddhisme, « Oscar et la dame rose » sur le christianisme, « L’enfant de Noë » sur le judaïsme, et « Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran » sur le soufisme, porté à l’écran par François Dupeyron, et qui rapporte le César du Meilleur acteur à Omar Sharif en 2004. Conjuguant œuvres littéraires et dramatiques, Éric-Emmanuel Schmitt publie également « La Secte des égoïstes » (2000), « La Part de l’Autre » (2001), « L’Évangile selon Pilate » (2004), « La Tectonique des sentiments » (2008), qui permettent à des comédiens comme Jacques Weber ou Clémentine Célarié de s’illustrer sur les planches.

Grand amateur de musique, il écrit en 2005 « Ma vie avec Mozart », sous la forme d’un échange épistolaire imaginaire avec le prodige qui donne lieu à un spectacle original. Par ailleurs, il traduit en français « Les Noces de Figaro », et « Don Juan ». S’ensuit « Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent » (2010), qui poursuit une série dédiée aux musiciens, intitulée : « Le Bruit qui pense ». En 2006, il réalise « Odette Toutlemonde », un film tiré d’un de ses recueils de nouvelles éponyme, et en 2009, « Oscar et la dame rose » où l’on voit Michèle Laroque et Mylène Demongeot. Parmi sa production prolifique figurent également « La rêveuse d’Ostende », « Ulysse from Bagdad », « Les 10 enfants que Madame Ming n’a jamais eu », « Concerto à la mémoire d’un ange », ainsi qu’un essai issu de sa thèse de doctorat : « Diderot ou la philosophie de la séduction ».Écrivain protéiforme à forts tirages, traduit en 43 langues, joué dans plus de 50 pays, il croule sous les récompenses et distinctions. Parmi celles-ci : Le Grand Prix du Théâtre de l’Académie Française pour l’ensemble de son œuvre, les Prix Goncourt de la Nouvelle, de l’Académie Balzac, des lectrices du magazine « Elle », et des lauriers en Belgique, Espagne, Suisse, et Allemagne, dont le prestigieux « Die Quadriga » qui honore « son humanité, sa sagesse, et l’humour dont il réussit à nourrir les hommes ». Chevalier dans l’Ordre des Arts et Lettres, il est installé à Bruxelles depuis 2002, naturalisé belge depuis 2008, et dirige le Théâtre Rive-Gauche à Paris depuis 2012.D’Artagnan en herbe Né le 28 mars 1960 à Sainte-Foy-lès-Lyon, Éric-Emmanuel Schmitt est le fils d’un professeur de gymnastique également boxeur de talent, et d’une athlète de haut niveau championne de France du 80 mètres : « Une famille savoyarde, athée, et dynamique ! » , se souvient l’écrivain dont les premières années sont à l’image des vertus parentales : « J’occupais mes heures extrascolaires à courir, pédaler, patiner, me déguiser, concourir, relever des défis, jouant jusqu’à l’ivresse avec mes camarades dans notre cour d’immeuble ! » Bon élève, il apprend le piano dès l’âge de 9 ans avant d’entamer le conservatoire. Réfractaire aux charmes de la littérature enfantine - « Un certain « Oui-Oui et la voiture jaune » m’avait vacciné ! » - il se plonge de bonne heure dans les romans de cape et d’épée : « D’Artagnan, c’était moi ! Je m’identifiais complètement à ce Gascon gaffeur, malin, gourmand, inconscient, libertin, triste de quitter les siens mais désireux d’explorer le monde ! » Après les Trois Mousquetaires, il prend des cours d’escrime, dévore « Les Aventures d’Arsène Lupin », et rédige, peu après sa dixième année, l’ébauche de son premier roman.Cependant c’est un adolescent rebelle, parfois violent, et selon lui : « Fainéant comme une couleuvre, un vrai loukoum sur canapé ! » Heureusement, ses talents de plume n’échappent pas à son professeur de Français qui l’encourage à poursuivre dans cette voie.« C’est ça que je veux faire ! » déclare-t-il un jour à sa maman qui vient de l’emmener au théâtre voir « Cyrano ». Elle, interloquée : « Tu veux devenir le futur Jean Marais ? » Et le jeune homme répond : « Non, non, Edmond Rostand, celui qui a écrit le texte ! C’est lui qui fait pleurer le monde, c’est lui qui a tout inventé ! » Il se lance alors dans l’écriture de sa première pièce : « Grégoire, ou pourquoi les petits pois sont verts », bouclée en un week-end, et jouée peu après par ses camarades au lycée. Aux âmes bien nées…Sous les étoiles du désert Le véritable déclic survient au cours d’une aventure originale que le marchand d’histoires raconte toujours avec émotion : « En 1989, au cours d’une expédition dans le Hoggar avec des amis, je me suis perdu dans le Sahara, et je suis resté seul trente-six heures sans boire ni manger. Quand le jour et le froid sont tombés, comme je n’avais rien, je me suis enterré dans le sable. Et là, sous la voûte étoilée, au lieu d’avoir peur, j’ai passé la nuit la plus extraordinaire de mon existence. Une nuit mystique, fondatrice, avec un sentiment d’Absolu et la certitude qu’un Ordre, une Intelligence veille sur nous. Je me suis trouvé accordé : tête, corps et cœur harmonisés. Je me suis dit : « Tout est justifié ! » Entré athée dans le désert, j’en suis ressorti croyant. C’est au retour que j’ai décidé de publier. De mes trois passions, la philosophie m’avait déçu, et j’avais déçu la musique que je trouvais hors de ma portée. Il me restait l’écriture. Comme j’avais l’amour du théâtre et de la littérature, j’ai choisi cette voie ! » Grand-mère repasseuse Y a-t-il une recette miraculeuse pour parvenir à séduire des lecteurs de cultures et de religions aussi différentes que celles qui ont cours au Japon, en Europe, en Inde, ou aux Etats-Unis ? Pour Éric-Emmanuel Schmitt, c’est d’abord une question de simplicité : « J’écris toujours en pensant à ma grand-mère, qui était repasseuse dans une soierie Lyonnaise , et en même temps à mes copains de la rue d’Ulm ! J’essaie d’être moi-même, de donner ma pleine mesure. Le jour où j’ai compris que je ne serai jamais Paul Claudel mais plutôt Sacha Guitry, ça m’a sauvé ! » Pour convoquer dans son œuvre des figures comme Faust, Don Juan, Satan, Hitler, Freud ou Jésus, ce qui n’est pas une sinécure, l’auteur pratique le compagnonnage intérieur : « Je vis longtemps avec mes histoires. Je rêve mes personnages. J’ai rendez-vous avec eux pendant des mois, parfois des années. Je laisse les idées faire leur nid. Quand je sens que c’est mûr, j'ouvre les vannes. Normalement, en moins de 10 jours, c’est sur le papier ! Souvent, ce que j’écris me dépasse ! » Il traite de sujets universels, de morale ou de métaphysique avec fantaisie et sans prise de tête. Du coup, certains dédaigneux le trouvent simplificateur, psychologue à deux sous, voire racoleur. Il ne s’en formalise guère : « C’est le public qui fait le succès, pas moi ! Si je voulais plaire à la critique, je me vautrerais dans la modernité, la violence, le sang ou le sperme ! Je préfère faire rire et réfléchir que de choquer les gens ! J’agite des questions, mais je ne délivre pas de messages ! » Courtes siestes De ses origines lyonnaises, Éric-Emmanuel Schmitt garde un goût prononcé pour la bonne chère en général et la choucroute royale en particulier. Un verre de whisky et un cigarillo ne lui sont pas désagréables, Monet est son peintre favori, « Les Liaisons dangereuses » de Chordelos de Laclos et les « Pensées » de Pascal sont ses livres de chevet, quelques chansons de Dalida lui trottent parfois dans la tête. Quand il n’arpente pas la planète, dans sa grande maison de la banlieue de Bruxelles ses journées d’écrivain sont réglées comme du papier à musique. Relations publiques le matin, porte-plume l’après-midi : « De 14 à 20 heures ! Dès les premières phrases finies, je m’endors brutalement pendant une bonne dizaine de minutes, puis, sans avoir le sentiment d’être vraiment réveillé, j’écris comme un somnambule jusqu’au dîner ! » Le soir est consacré à la détente. Souvent, grâce à ses talents de pianiste, l’amoureux de Bach et de Mozart tutoie les anges…

Que souhaite-t-il dans l’au-delà ? : « Je rêve de revoir Dieu ! Notre rencontre une nuit dans le désert fut beaucoup trop brève ! »