Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

François Berléand

Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

François Berléand, de l'ombre à la lumière

 

« Je suis resté très longtemps l’acteur le plus anonyme du cinéma français ! » plaisante François Berléand qui se souvient, amusé, du grand nombre de fois où dans la rue, les gens croyaient reconnaître en lui un garçon de café ou un vendeur de voitures croisé au hasard d’anciennes rencontres. Sa chevelure clairsemée et sa barbe à géométrie variable blanchies sous le harnais sont aujourd’hui devenues familières. Ce qui ne l’empêche pas, à soixante révolus, de conserver une dose permanente de bonne humeur et de modestie propre aux artistes qui ont dû avec patience se contenter de jouer les seconds couteaux avant de connaître enfin la consécration.Diplômé d’une école de commerce, François Berléand s’inscrit au cours d’art dramatique de Tania Balachova. Il y rencontre le metteur en scène Daniel Benoin qui lui met le pied à l’étrier en le faisant débuter en 1973 dans « Le Champion de la faim » de Kafka au théâtre Daniel Sorano de Vincennes.Sur les planches des théâtres parisiens et des salles de province, il enchaîne ensuite pièces du répertoire et œuvres contemporaines, telles que : « Monsieur de Pourceaugnac » de Molière (1974), « La Cantatrice chauve » d’Eugène Ionesco (1977), « Hernani » de Victor Hugo (1985), « Le Retour » d’Harold Pinter (1994), « Faisons un rêve » de Sacha Guitry (2007), « Batailles » de Roland Topor et Jean-Michel Ribes (2008), « Le Didon » de Georges Feydeau en 2012.Il entame sa carrière au cinéma en 1978 dans « Martin et Léa » d’Alain Cavalier. Il truste alors les petits rôles, parfois dans des films à succès comme « Marche à l’ombre » de Michel Blanc (1984), « Camille Claudel » de Bruno Nuytten (1989), « L’Orchestre rouge » de Jacques Rouffio, « Milou en mai » de Louis Malle » (1989), « Génial, mes parents divorcent ! » de Patrick Braoudé (1990), « L’Appât » de Bertrand Tavernier (1995), ou « Place Vendôme » de Nicole Garcia (1998).Sa rencontre avec Pierre Jolivet lui permet de tourner notamment dans « Strictement personnel » (1985), « Le Complexe du kangourou » (1986), « Fred » (1997) et surtout « Ma petite entreprise » qui lui rapporte en 2000 le César du Meilleur second rôle, et lui ouvre les portes de la notoriété. En 2004, avec « Les Choristes » - triomphe de Christophe Barratier - il devient une vedette à part entière.On peut le voir ensuite dans « Le Plus Beau Jour de ma vie » de Julie Lipinski (2005), « L’Ivresse du Pouvoir », « La Fille coupée en deux » de Claude Chabrol, « Ne le dis à personne » de Guillaume Canet (2006), « Le Concert » de Radu Mihaileanu, « Le Siffleur » de Philippe Lefèvre (2009), « La vie d’une autre » de Sylvie Testud, ou « La Stratégie de la poussette » de Clément Michel en 2012.Sa filmographie est riche de plus de 114 longs-métrages, au sein desquels on retrouve également les signatures de Claude Berri (La Débandade), Catherine Breillat (Romance), Bertrand Blier (Les Acteurs), ou Benoît Jacquot (Le Septième ciel, l’Epreuve de la chair).Il apparaît dans une soixantaine de série ou téléfilms parmi lesquels : « « Le Piège » de Serge Moati, « Le Bal » de Jean-Louis Benoît, « Les portes du ciel » de Denys Granier-Deferre, « Victoire ou la douleur de femmes » de Nadine Trintignant, ou « L’Héritière » de Bernard Rapp.En 2006, il publie une autobiographie intitulée : « Le Fils de l’Homme invisible » et reçoit les insignes de Chevalier de la Légion d’Honneur en 2007.Père de deux enfants trentenaires, 15 ans marié avec Nicole Garcia, il vit aujourd’hui avec l’actrice Alexia Stresi qui lui a donné deux jumelles en 2008 : Adèle et Lucie.Descente aux enfers Né le 22 avril 1952 à Paris, François Berléand est le fils d’une française d’origine gitane et d’un arménien spécialisé dans le commerce des tire-bouchons à effigies, des couvre-téléphones en velours dorés, et autres gadgets américains très en vogue à l’époque.Au sein d’un quartier cossu de la Capitale, ses premières années se déroulent sans histoires, à peine marquées par quelques souvenirs : « Ma mère était catho et mon père juif, ce qui n’allait pas sans quelques conversations animées. Moi, mon doudou , c’était mon nounours en peluche auquel il manquait un oeil, un bras et une jambe. Mon grand-père était un grand amateur de grands vins de Bordeaux. À 8 ans, je respirais déjà du Pétrus ! » Il a 10 ans quand cette belle insouciance prend fin le soir où ayant une peu forcé sur la vodka, son père lui déclare brusquement : « Toi, tu es le fils de l’Homme invisible ! » Dans la tête de l’enfant qui suit le feuilleton éponyme à la télé, cette boutade alcoolisée prend des proportions gigantesques : « Je me suis mis à déraper, à penser que c’était vrai, que j’étais invisible ! La nuit, j’échafaudais des trucs comme entrer dans une banque pour m’emparer des liasses et des lingots pour les partager ensuite avec des pauvres et ma famille, ou aller à l’Elysée m’emparer de dossiers secrets. Dans le métro, dans le bus, je parlais tout seul, je faisais des grimaces aux voyageurs. Comme tout le monde s’en fichait, je pensais que personne ne me voyait… Je devenais complètement cinglé ! » Gravement perturbé, devenu dyslexique, il rate son entrée en sixième, se retrouve dans une classe d’attardés mentaux dont il prend les tics, se voit en schizophrène, en paranoïaque, en trisomique, et passe trois années de descente aux enfers « suffocantes d’angoisse » à fréquenter psychologues et psychiatres jusqu’au jour où l’un d’eux parvient à le sortir de ce mauvais pas, et à lui faire reprendre une scolarité normale : « Après, j’ai pris la vie du bon côté ! » Le jeune homme atterrit dans une agence de pub, comme « créatif ». Il invente des slogans tellement calamiteux – « Attention les Bosch arrivent ! » pour une machine à laver, « Et mon Kub, c’est du poulet ? » pour le fameux bouillon – que cette carrière tourne vite court, mais lui permet de s’offrir ses premiers cours de théâtre.Quand il demande à son père la permission de devenir comédien, il est surpris de découvrir un sacré secret de famille : « Il m’a répondu « Tu vas reprendre le flambeau ! » C’est là que j’ai appris qu’avant de fuir les purges staliniennes en 1928, mon grand-père était metteur en scène au Théâtre d’Odessa ! » Bon sang ne saurait mentir.Métamorphose « Quand ma copine Josiane Balasko m’a proposé de la rejoindre dans la troupe du Splendid, j’ai refusé. Du coup, j’en ai pris pour 15 ans de théâtre subventionné, tellement intello, chiant et hermétique qu’il fallait attendre les articles de presse pour essayer comprendre ce qu’on jouait. Moi, en cachette, j’allais voir « La cage aux folles », et j’étais mort de rire ! » Quand François Berléand débarque dans l’univers du cinéma, il vit cette nouvelle aventure comme un genre de « récréation » . À tel point que sur les plateaux de tournage, il se fait vite une réputation de « pitre » , de « déconneur » , voire de « tête à claques » . Il reconnaît cependant que ses années de « comédien sérieux » lui ont donné le sens de la rigueur et du jeu juste.Il est resté longtemps abonné aux rôles secondaires de râleur, de faux-cul, de lâche, de maladroit, d’ordure, voire de pervers, mais il ne s’en plaint pas : « J’étais catalogué, étiqueté. Les réalisateurs manquent souvent d’imagination. Et puis, je ne sais pas dire non, j’aime bosser, et il fallait bien faire bouillir la marmite ! » Sa métamorphose d’homme et d’acteur, il la doit à deux évènements majeurs : « À partir de 40 ans, j’ai entamé une psychanalyse qui m’a permis d’évacuer mes traumatismes d’enfance. Et puis j’ai rencontré Nicole Garcia ! Là, j’ai vraiment découvert l’amour. Elle m’a rassuré, bordé, encouragé. Elle m’a relooké. C’est elle qui m’a conseillé de me laisser pousser la barbe pour cacher mon menton fuyant et mon cou dodu. Après tout ça, j’ai eu un rapport totalement décontracté avec mon métier, et après une ascension sur la pointe des pieds, j’ai enfin rencontré la vraie réussite ! » Il garde une vénération sans bornes pour Michel Serrault, son « idole absolue ». Huîtres chaudes Homme de gauche « revenu de la politique comme de bien d’autres choses » , François Berléand estime que quelques acteurs sont vraiment trop payés, et n’hésite pas à divulguer le montant de ses cachets : « Le maximum que j’ai touché pour un film, c’est 200 000 euros ! » Mis à part sa Jaguar, son train de vie n’est pas astronomique : « Le vrai luxe, c’est de ne plus faire attention, de pouvoir m’acheter ce qui me fait envie, et de ne plus entendre ma mère me dire : un sou, c’est un sou ! » Amoureux de Paris, il n'irait surtout pas vivre ailleurs et paie ses impôts sans barguigner. Ce qui ne l’empêche pas de pester contre les taxes qui pulvérisent le prix d’un demi de bière dans les bistrots.De l’éducation familiale, il a gardé la passion des bons vins, comme l’attestent les 5 000 bouteilles qui vieillissent dans sa cave. Fin Cordon bleu, c’est un orfèvre en préparation d’huîtres chaudes aux épinards.Livres, Dvd, albums de Bd s’empilent dans son salon où la télé est souvent allumée pour les matches du PSG dont il est un fervent supporter.Il ne s’attendait pas être papa de deux jolies jumelles à plus de 60 ans. Il s’en arrange avec une certaine jubilation : « J’étais un imbécile heureux. Aujourd’hui je suis toujours heureux, mais je l’espère, un peu moins imbécile ! »