Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013
Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

Gérard Jugnot

Gérard Jugnot : « Le Cinéma, c’est la vie en mieux ! »

« Il faut donner de la légèreté au drame, et de la gravité au rire ! » Derrière ses rondeurs poupines et sa bonhomie affable, Gérard Jugnot cache un volontarisme carré, et une personnalité complexe non dépourvue d’angoisses existentielles. « Je suis un Monsieur Tout-le-Monde qui essaie de devenir un Monsieur Quelqu’un ! » plaisante-t-il, modeste, après ses triomphes professionnels qui l’ont hissé au pinacle du Septième Art.

 

C’est sur les bancs du lycée que Gérard Jugnot fait la connaissance de Christian Clavier, Michel Blanc, et Thierry Lhermitte. En leur compagnie, renforcée de Marie-Anne Chazel et Josiane Balasko, ils montent la troupe comique du Splendid, qui crée « Amours, coquillages et crustacés » au café-théâtre. Portée à l’écran en 1978 par Patrice Leconte, la pièce devient « Les Bronzés », et connaît un succès considérable qui lance la carrière des membres de l’équipe. Ils récidivent avec « Les Bronzés font du ski » (1979) et « Le Père Noël est une ordure » (1982), deux films qui rencontrent un vaste public, et font d’eux des vedettes populaires.

Après avoir démarré son parcours d’acteur par des apparitions dans « L’An 01 » en 1974, puis « Les Valseuses », « Le Juge et l’Assassin », ou « Monsieur Klein », Gérard Jugnot, porté par l’embellie du Splendid, figure au générique de nombreux films tels que « « Le Quart d’heure américain » de Philippe Galand, « Pour 100 briques, t’as plus rien » d’Édouard Molinaro (1982), « Papy fait de la résistance » (1983), « Tandem » de Patrice Leconte (1987), « Grosse Fatigue » de Michel Blanc (1994), « Ali Baba et les 40 voleurs » de Pierre Aknine (2007), « Musée haut, musée bas de Jean-Michel Ribes (2008), ou « Beur sur la ville » de Djamel Bensalah (2011). En 2004, il savoure un genre de consécration grâce à son rôle dans « Les Choristes » de Christophe Barratier, une œuvre qui totalise plus de 8 millions d’entrées dans les salles obscures.

À partir de 1984, il donne une nouvelle tournure à sa carrière quand il passe réalisateur, et parfois producteur ou scénariste. D’abord avec « Pinot simple flic », puis « Scout toujours » (1985), « Sans peur et sans reproche » (1988), « Une époque formidable » (1991), « Casque bleu » (1994), « Fallait pas ! » (1996), « Meilleur espoir féminin » (2000), « Boudu » (2005), et « Rose et Noir » (2009). En 2006, il retrouve Patrice Leconte et ses camarades du Splendid pour une espèce de joyeuse resucée intitulée : « Les Bronzés 3 : Amis pour la vie ». On le voit également à la télévision, notamment dans « Pierrot mon ami » (1979), « Sueurs froides », « Palace » (1988), « Volpone » (2002), « Le Grand Restaurant » (2010), ou « Merlin l’enchanteur » (2011). En 2001, son « Monsieur Batignole » pulvérise les records d’audience avec plus de 12 millions de téléspectateurs. Sur les planches, après son one man show « Enfin seul ! » de 1981, il s’illustre dans « Popkins » de Murray Shisgal au Théâtre de l’Atelier (1990), « Espèces menacées » de Ray Cooney au Théâtre de La Michodière (1997), « État critique » de Michel Lengliney au Théâtre Fontaine (2002), et « Le Paquet » de Philippe Claudel, au Petit Théâtre de Paris en 2011. Il est régulièrement présent dans les concerts des « Enfoirés », donnés en faveur des Restaurants du Cœur. Père de l’acteur Arthur Jugnot qu’il a eu avec la costumière Cécile Magnan en 1980, il est Chevalier de la Légion d’Honneur, et Officier dans l’Ordre national du Mérite. Il partage sa vie avec la comédienne Saïda Jawad.Super-8 Né le 4 mai 1951 à Paris, Gérard Jugnot est le fils d’une mère au foyer et d’un père petit entrepreneur dans le bâtiment, installé à Puteaux. « C’était la banlieue, la grisaille ! Ça n’avait rien d’exaltant, ça ne rêvait pas trop haut ! » , se souvient l’acteur, qui se revoit comme un enfant timide, taciturne, souvent victime de l’ennui. « Un soir, je devais avoir dans les 8 ans, assis devant la cheminée, j’ai soudain pris conscience de l’existence et de sa fin. Je me suis dit qu’avant de mourir, il fallait que je fasse quelque chose ! » À l’école, c’est un élève médiocre, mais chez les scouts, un chef décèle ses talents de comédien, ce qui lui ouvre des perspectives. Armé d’une caméra Super-8, il se lance dans la fabrication de petits films pastiches avec les moyens du bord : « Pour les projos, je bricolais des boîtes de conserve, et pour les travellings, je faisais glisser un pouf sur le tapis ! » C’est ainsi que « Les 400 coups » deviennent « Les 4 sans cou », « Goldfinger » se mue en « Plombfinger » en hommage à la plomberie paternelle, et que l’adolescent embarque vers son destin : « L’idée, c’était de faire briller ma vie ! À 14 ans, je passais devant les studios de Boulogne-Billancourt, et je me disais que je n’oserai jamais entrer là-dedans ! » L’arrivée du jeune homme de condition modeste au lycée de Neuilly change la donne. En compagnie de potaches nommés Michel Blanc, Christian Clavier, Thierry Lhermitte, il s’en donne à cœur joie dans les chahuts, imitations de profs, et autres sketches de cour de récréation : « Michel voulait faire des études de Lettres, Christian Sciences-Po, et Thierry des Maths. Moi, je ne voyais pas autre chose que le spectacle, mais j’avais peur de me retrouver tout seul. J’avais besoin de leur courage, alors, je les ai entraînés. J’étais un meneur silencieux ! » Cependant, au sein du Splendid, rien n’est simple pour le comédien en herbe : « J’avais la voix d’un cochon qu’on égorge, et je bégayais. En plus, avec mon physique, même jeune, je faisais vieux. Mais comme il faut faire avec ce que l’on a, j’ai dépassé mes complexes, et je me suis servi de ces défauts ! » Ombre portée « Je pense être plus intelligent que mes personnages, mais pas autant que je souhaiterais l’être ! » Gérard Jugnot ironise volontiers sur l’image longtemps portée sur lui par les rôles qu’il tient à l’écran. Passé maître dans le registre du Français moyen, vrai beauf’, lesté par son pesant de peurs et de préjugés, il incarne à longueur de tournages le type ordinaire, de préférence cassé, à la virilité bafouée, qui s’arrange avec ses petites lâchetés pour se sortir d’affaire. S’il admet que ce créneau lui a bien servi pour faire avancer sa carrière, il revendique aussi d’avoir su s’en débarrasser, notamment grâce à ses propres productions, qui lui ont permis de se mettre en scène à sa guise : « Bien sûr, j’ai longtemps souffert d’un déficit de reconnaissance culturelle, et on m’a longtemps pris pour un couillon ! Mais j’ai voulu me mettre sur des terrains difficiles, justement en me posant la question de savoir comment, moi, un gars, ordinaire je réagirais dans des circonstances extraordinaires. Je n’aime pas les choses péremptoires, je me méfie des intellos ! J’essaie de faire un cinéma d’auteur pour le grand public ! » Du coup, au fil du temps, à son égard, le regard des autres a changé. Il est désormais considéré comme le héros de l’antifrime, de la sincérité, de l’authenticité, des valeurs traditionnelles devenues refuges dans la société d’aujourd’hui. Le psychanalyste Serge Hefez estime qu’ « il rassure, parce qu’il n’a rien d’un sex-symbol, et que tout le monde peut s’identifier à lui. Englués dans la médiocrité, ses personnages sont toujours en quête d’amour et de dignité. Ce ne sont ni des surhommes, ni des salauds. Ils sont juste un peu bancals ! » « Bobo franchouillard » Comment Gérard Jugnot qu’on a qualifié d’ « une des plus belles métamorphose du cinéma français » vit-t-il un tel retournement de situation ? « On va bientôt m’amener des malades pour que je les guérisse ! » prophétise-t-il avec malice, tout en ajoutant : « Je ne mérite pas tant d’honneurs ! On m’a plus souvent égratigné qu’encensé ! Même si j’ai vraiment tout fait pour en arriver là, l’énormité du succès me met toujours dans l’embarras ! » Patrice Leconte souligne : « Gérard est tout sauf un clown. C’est un angoissé notoire qui ne peut s’empêcher de humer l’air du temps. Dans la vie comme en tournage, il est de plain-pied avec le reste de l’humanité. Il ne triche pas, il n’a pas de recette, il est vrai! » Amateur de bonne chère et de bon vin, il apprécie Ravel, Fauré, Debussy, Verlaine, Éluard, Gaston Lagaffe, et Zorro. « Quai des Orfèvres » est son film culte. La nage et le ski sont ses sports favoris. La langue de bois n’est pas son fort : « Je suis un bobo qui demeure à Saint-Germain-des-Prés ! Je roule en 4x4, j’écoute Bénabar et Souchon ! » Avec Saïda, il vit un grand amour, et s’ouvre l’esprit : « Avec ses origines marocaines, et tous les tracas qui vont avec, moi qui suis un peu franchouillard, elle m’a ouvert les yeux sur la différence ! »

Il n’a pas l’intention de poser les plaques : « Le bonheur, c’est comme le vélo. Si on arrête de pédaler, on se casse la gueule ! »