Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013
Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

Jacques Weber

Le bel appétit de Jacques Weber

 

« La vraie vie m’emmerde ! Je ne me sens pleinement heureux que sur scène, cet espace de liberté et de combat ! » Carcasse d’un mètre quatre-vingt-dix qui accuse son quintal sur la balance, œil de velours, crinière blanche et ondulante, voix chaude et enveloppante, Jacques Weber - la soixantaine largement dépassée - détient encore intact le charme gargantuesque et mélancolique qui en a fait chavirer plus d’une les soirs de gala, du parterre aux troisièmes balcons. Imposant de carrure et de carrière, le comédien talentueux et sympathique cache un homme pudique traversé par le doute, les failles, les épreuves.

Dès l’adolescence, Jacques Weber – passionné de théâtre – délaisse ses études et s’initie à l’art dramatique au Conservatoire du XVII° arrondissement de Paris.À l’âge de 16 ans, il intègre l’Ecole de la Rue Blanche, puis le Conservatoire National dont il sort au bout de trois ans titulaire du Prix d’Excellence, à l’unanimité du jury.Reçu comme pensionnaire à la Comédie Française, il décline cette nomination et rejoint Robert Hossein au Théâtre Populaire de Reims.Sa carrière de comédien démarre en 1969 avec « Tchao » de Marc-Gilbert Sauvageon, mis en scène par Jacques-Henri Duval au Théâtre Saint-Georges, suivi en 1971 de « La Convention de Belzébir » de Marcel Aymé.Dans les pièces du Répertoire ou les comédies légères contemporaines, sur les scènes parisiennes ou en régions, il s’illustre ensuite dans plus de soixante oeuvres  parmi lesquelles : « Crime et Châtiment » de Dostoïevski, « Les Bas-fonds » de Maxime Gorki, « Le Neveu de Rameau » de Denis Diderot, « La Putain respectueuse » de Jean-Paul Sartre, « Arrête ton cinéma ! » de Gérard Oury, « Maître Puntila et son valet Matti » de Bertolt Brecht, « La Mégère apprivoisée » de William Shakespeare, ou « Le Mariage de Figaro » de Beaumarchais.Ses prestations en 1983 dans « Cyrano de Bergerac » dirigé par Jérôme Savary au Théâtre Mogador, ou à plusieurs reprises dans son « Seul en scène », sont très remarquées.Également metteur en scène, il dirige, de 1979 à 1985 le Centre dramatique national de Lyon, et de 1986 à 2001, celui de Nice-Côte d’Azur.À partir de 1971 et « Raphaël ou le débauché » de Michel Deville, il entame son parcours au cinéma. On le voit ensuite notamment dans « Faustine ou le bel été » de Nina Companeez (1972), « État de siège » de Costa-Gavras, « R.A.S. » d’Yves Boisset (1973), ou « Rive droite, rive gauche » de Philippe Labro (1984).En 1990, son interprétation du Comte de la Guiche dans le « Cyrano de Bergerac » de Jean-Paul Rappeneau fait de lui une vedette populaire, et lui rapporte le César du Meilleur acteur dans un second rôle. Puis il figure au générique – entre autres – de « Beaumarchais, l’insolent » d’Édouard Molinaro (1996), « 7 ans de mariage » de Didier Bourdon (2003), « Les Aristos » de Charlotte de Turckheim (2006), « Odette Toulemonde » d’Éric-Emmanuel Schmitt, « Le Bal des actrices » de Maïwenn (2009), « Bienvenue parmi nous » de Jean Becker, ou « Sur la piste du Marsupilami » d’Alain Chabat en 2012.Présent dans plus d’une trentaine de téléfilms – dont « Lancelot du Lac », « Le Comte de Monte-Cristo », « Les Poneys sauvages » ou « Bel Ami » - il signe pour le petit écran la réalisation de « Ruy Blas » en 2002, et de « Figaro » en 2008.En 2009, il publie un livre de mémoires « Des petits coins de paradis », et en 2011, « Cyrano, ma vie dans la sienne ». Chevalier dans l’Ordre National du Mérite, Officier de la Légion d’Honneur, il est marié depuis 1970 avec Christine devenue son assistante, et qui lui a donné trois enfants : Kim, Stanley lui aussi comédien, et le jeune réalisateur Tommy.Châteaux de nuages Jacques Weber voit le jour le 23 août 1949 à Paris. Il est encore un enfant lorsque le destin lui fait un premier clin d’œil : « Un jour, mes grands-parents m’ont emmené à la Comédie-Française où l’on donnait « L’Avare » de Molière. Ça m’a scotché ! En rentrant à la maison, ma décision était prise : je deviendrai acteur ! » Du coup, en classe, sous les bouquins de sciences ou de maths, l’élève Weber planque les fascicules des tragédies de Racine qui accaparent toute son attention. Les notes s’en ressentent et deviennent vite catastrophiques. Il s’abonne aux « classes de transition » : « Je faisais le complexe du cancre. Je me suis longtemps cru un idiot ! » De plus, en compagnie de son copain Francis Huster, il fait les 400 coups, ce qui lui vaut deux exclusions en bonne et due forme d’honorables établissements parisiens : « Dès l’âge de 14 ans, j’ai compris que je ne trouverais ma part de bonheur que dans l’abstraction, alors je me suis construit des châteaux de nuages… » Deux aubaines décisives sortent le jeune homme de ce contexte malaisé. Il obtient une dispense pour suivre les cours du Conservatoire. Puis le sort met sur sa route Pierre Brasseur, monstre sacré de l’époque, qui devient son ange tutélaire : « Je lui dois tout ce que je suis devenu dans le métier, et dans la vie. J’avais 16 ans. Je le suivais, la nuit, quand il se cuitait dans les bars. Je buvais de l’Orangina en reluquant ses manies, ses façons de faire, ses générosités. Il se noircissait les cheveux à la cire, qui fondait pendant les représentations. Il me recevait chez lui en robe de chambre, parfois en se brossant les dents. C’est la première fois que je voyais quelqu’un de démesuré en tout ! Je l’ai longtemps imité, et c’est sûrement lui qui m’a inoculé mon éternel complexe de la démesure ! » C’est sûr que dans un premier temps, le débutant ne donne pas dans la dentelle.La baffe « Je refuse, car je n’aime ni votre maison, ni les gens qui y sont, ni ce que vous faites ! » Lorsque, en 1972, Jacques Weber, reçu au sein de la prestigieuse institution envoie cette réponse à Pierre Dux, administrateur de la Comédie-Française, c’est un beau scandale dans le Landerneau culturel parisien. Le buffet d’accueil étant déjà commandé, un procès s’ensuit. Robert Hossein qui entraîne le trublion du côté de Reims paie le dédit de la frasque. Avec le temps, le récipiendaire récalcitrant a pris du coffre et du galon. Il ne renie rien, mais voit les choses à l’aune de ses expériences : « J’avais eu le Prix d’Excellence. J’étais jeune et joli garçon, un peu crétin, je voulais tout casser ! » Il souligne qu’être choyé par le succès n’est pas toujours sans risque : « Le truc le plus terrible, le grand danger de l’acteur, c’est la vanité ! Et ça va vite. On a confiance, on fait le beau, et puis paf, c’est la grande baffe ! » La sienne, il la prend un beau jour en pleine poire, sur scène, en jouant Cyrano : « Un soir de 1983, en pleine tirade, j’ai complètement perdu ma voix. Elle m’a lâché. Là, je me suis senti châtré, anéanti. Je me suis fait soigner pendant six mois. Ça a été un grand virage, j’ai fait une grave dépression, j’ai été en analyse. Un coup comme ça, ça change le bonhomme et l’acteur. Aujourd’hui, même si elle est presque complètement revenue, j’ai toujours peur qu’elle refoute le camp ! » Cet aléa de taille n’est pourtant pas venu à bout de son enthousiasme boulimique et hédoniste de saltimbanque, de directeur de troupe, de vedette de cinéma. Version paisible de l’acteur, son frère et collaborateur Bernard le résume affectueusement : « Jacques a cinquante idées par jour et toutes ne sont pas bonnes. Il gueule, il bouge, il boit, il bouffe… Il faut souvent le calmer ! » Pour son amie Nicole Garcia : « Son atout majeur, c’est la tendresse. C’est un être lumineux tant sur le plan humain qu’artistique. Toujours indifférent aux mondanités et aux impératifs commerciaux. Très touchant pour sa fidélité, son énergie, son sens du paradoxe ! » Hypocondrie avérée Dans sa belle maison de la Vallée de Chevreuse, Jacques Weber se ressource au sein d’un décor familier : photos, affiches de spectacles, costume de Cyrano et buste de Molière. Sa femme Christine veille affectueusement sur son bourreau de travail et le préserve des débordements – genre panier percé – de sa générosité surabondante qui méprise « l’argent roi » .Elle gère aussi avec finesse son côté « Malade Imaginaire » , car son homme est un hypocondriaque avéré qui épuise les médecins, son entourage, et qui connaît par cœur la composition et les fonctions des médicaments, selon elle, comme « un vrai Vidal ambulant » .« S’il n’avait pas cette vie pleine à ras bord, ce serait un être à la dérive ! » diagnostique sa copine Isabelle Nanty.Amateur de whisky, de bon vin rouge, de Shakespeare, Simenon, Beckett, Yourcenar, Picasso, Goya, Corot, Dufy, Mozart, Schubert, Trenet, Brel, Kurosawa, Pasolini, Coppola, Lubitsch, Bergman, admirateur de Gandhi, Mitterrand, Nelson Mandela, il entretient un authentique amour pour sa famille, et flirte presque avec la sagesse : « À mon âge, on identifie mieux ses qualités et ses défauts. Plus je vieillis, plus je sens le besoin d’être épaulé. Il faut savoir apaiser la bête ! » Mais, citant Flaubert, il ne désarme pas : « Si l’on regardait toujours les cieux, on finirait par avoir des ailes ! »