Jean-Paul Kauffmann

Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

Jean-Paul Kauffmann et le statut de la liberté

Jean-Paul Kauffmann
« La vérité d’un homme, c’est ce qu’il cache ! » confie souvent Jean-Paul Kauffmann. Depuis qu’il est revenu de sa longue captivité d’otage au Liban, l’ancien journaliste est devenu un écrivain à part entière, au talent récompensé par de nombreuses distinctions littéraires. Aujourd’hui, c’est un sexagénaire élégant au visage encore juvénile, presque lunaire, qui, derrière ses éternelles lunettes de prof, promène sur le monde un regard pénétrant, détaché, empreint de poésie. Hédoniste tempéré et haut de gamme, l’amateur de cigares et de grands crus du Bordelais conserve une pudeur viscérale et sa dose d’énigme : « Une part de moi-même erre à jamais dans le royaume des ombres… » Diplômé de l’École de Journalisme de Lille, Jean-Paul Kauffmann entame sa carrière de journaliste au Canada, au sein de Radio France Internationale (RFI), puis à l’Agence France-Presse. En 1977, il intègre la rédaction du quotidien « Le Matin de Paris ».En 1984, il devient Grand Reporter pour le magazine « L’Événement du Jeudi ».Le 22 mai 1985, envoyé en reportage au Liban, il est enlevé manu militari en sortant de l’aéroport de Beyrouth, en compagnie de Michel Seurat, sociologue et chercheur au CNRS. Les deux hommes se retrouvent otages du Hezbollah, ce qui provoque en France une émotion et une mobilisation considérable. Michel Seurat décède en détention en 1986. La réclusion de Jean-Paul Kauffmann se prolonge durant trois ans. Il est libéré le 4 mai 1988, un dénouement qui récompense les efforts du « négociateur », le haut fonctionnaire Jean-Charles Marchiani.Après une période de réadaptation, Jean-Paul Kauffmann décide de se consacrer à l’écriture.Après « Voyage à Bordeaux », et « Le Bordeaux retrouvé » (1989), et « Voyage en Champagne » (1990), il publie en 1993 « L’Arche des Kerguelen : voyages aux îles de la désolation ».En 1997, avec « La chambre noire de Longwood : le voyage à Sainte-Hélène », il remporte les Prix Fémina, Robert Nimier, Joseph Kessel, Jules Verne, et le Grand Prix Lire-RTL.Il propose ensuite « La Lutte avec l’Ange » (2001), « 31, allées Damour : Raymond Guérin, 1905 – 1955) (2004), « La Maison du retour » (2007), « Courlande » (2009), « Remonter la Marne » (2013).Sur le thème du vin, il collabore à plusieurs ouvrages : Texte de « L’œil originel » photographies de Frédéric Desmesures, préface de « Brouillard d’automne » de Frédéric Fajardie, postface de « Mes grands Bordeaux » de Jean-Pierre Rémy (1997), « La morale d’Yquem, entretiens avec Alexandre de Lur Saluces » (1999), introduction du « Château La Louvière, le bel art du vin » d’Hélène Brun-Puginier (2010).Il est le créateur de deux revues : « L’Amateur de Bordeaux », et « L’Amateur de cigare ».Lauréat du Prix de Littérature Paul Morand remis par l’Académie Française en 2002, il est également élu – pour l’ensemble de son œuvre – Prix de la langue française en 2009, et de la Fondation Prince Pierre de Monaco en 2012.Époux de Joëlle, père de deux grands garçons dont Alexandre, jeune écrivain, il vit dans une ferme restaurée de la forêt des Landes.La tournée du boulanger Jean-Paul Kauffmann voit le jour le 8 août 1944 à Saint-Pierre-la-Cour, en Mayenne. Peu après, il se retrouve à Corps-Nuds, un village au Sud de Rennes où ses parents ouvrent une boulangerie-pâtisserie. Ses souvenirs d’enfance sentent bon le froment, l’odeur du pain en train de cuire, et les virées en camionnette avec son père, pour aller livrer l’aliment essentiel dans les coins les plus reculés de la campagne : « C’était le monde rural ancien, il y avait encore des chevaux, des bourreliers, des poules dans les maisons où les gens vivaient sur de la terre battue. Il n’y avait ni hypermachés, ni télévision, on était dans l’élémentaire ! » Certes, les jours sont « délavés d’ennui » , mais on est en communion avec la nature, et l’enfant se régale déjà de voyages et de littérature : « Assis dans le fournil, sur les sacs de farine, je me prenais pour Jim Hawkins le héros de l’Île au trésor ! » À l’âge de 11 ans, il est envoyé pensionnaire dans un collège religieux du Maine-et-Loire. C’est un vrai changement de décor : « J’ai été plongé dans un univers clos, cruel, impitoyable, basé sur la force, et qui en apprend beaucoup sur la société ! » Plutôt malheureux dans cette ambiance peu folichonne, l’adolescent plonge la tête la première dans les oeuvres de Stendhal ou de Balzac, et dans la Bible : « J’ai découvert qu’on pouvait s’extraire d’une réalité grise par une vie rêvée. Pour y arriver, comme j’aimais lire et écrire, j’ai pensé que le journalisme était la formule idéale ! » Durant la période faste du « Matin de Paris », il tient les pages « Tribune » et rencontre des écrivains de haut vol comme Simenon, Calvino ou Léonardo Sciascia. Il relate aussi les faits-divers, un exercice délicat et enrichissant. À l’époque, sa consoeur Marie-Dominique Lelièvre l’apprécie comme « un clairvoyant, qui sait mieux que personne percer à jour les personnalités » , et l’attachée de presse Laurence Caracalla le dépeint comme « un sceptique bienveillant, mais qui ne se laisse pas esbroufer » . Lui se contente de préciser : « Il suffit d’être attentif aux autres. On lit à peu près tout sur un visage. Le sourire est plus important que le rire. Quand on observe la comédie humaine, on fait surtout attention de ne pas y succomber ! » Le poids du silence Les 1078 jours de captivité de Jean-Paul Kaufmann au Liban restent pour une grande partie du domaine de son jardin secret. Certes, les humiliations innombrables, les transferts épouvantables d’une geôle à l’autre, parfois dans des cercueils ou momifié dans des bandes de sparadrap, la panique des alertes, les simulacres d’exécutions avec le canon des armes braqué sur la tempe, le vertige du désoeuvrement compensé par la lecture de la Bible ou d’autres livres tombé des mains des ravisseurs font partie des évocations que l’ancien otage délivre avec pudeur et parcimonie. « Pendant trois ans, j’ai suivi un cours accéléré sur la nature humaine. À la merci des jeunes gardiens, j’ai pu constater le goût de l’homme pour la domination. Mais les expériences extrêmes ne sont pas transmissibles ! » Il s’est bien gardé – comme c’est souvent l’usage et comme les demandes n’ont pas manqué – de publier un bouquin du type best-seller : « Je n’ai pas souhaité devenir le cabotin de mon propre malheur, un objet de voyeurisme, un marchand de l’innommable ! » D’ailleurs, pour lui : « Les mots – la parole – sont une trahison. La complaisance et la comédie surgissent très rapidement. C’est ce que j’ai voulu éviter ! » C’est sûr, on ne sort pas indemne d’une telle réclusion. D’autant que son cauchemar ne s’est pas arrêté instantanément le jour de sa libération, quand il a débarqué sur le tarmac enfiévré de Villacoublay : « Le retour, on en rêve longtemps. Pourtant rien ne se passe comme on l’a imaginé. Tout ce qu’on découvre à nouveau paraît en état d’ébriété. C’est très brutal, très violent, très vide. Il y a du bruit, on vous somme d’expliquer, de raconter. À quoi ça sert de raconter si on ne peut pas partager ? » Pour le rescapé de l’enfermement et des privations, de tant de peurs, de solitude, de tant d’instants de pur courage et de profonds abattements, réussir ce « retour dans le monde des vivants » s’est avéré presque aussi difficile que de tenir pendant l’épreuve.Heureusement, le passage du temps, l’affectueuse attention familiale – notamment celle de son exemplaire et inoxydable épouse Joëlle – la présence discrète et fidèle de ses amis, ont fini par apaiser ses traumatismes, à le faire renaître aux saveurs d’une vie plus douce. Même s’il a quelque peu changé : « Comme un plongeur, j’ai dû remonter par paliers successifs, et je ne suis pas sûr d’avoir encore tout à fait atteint la surface ! Mais je me suis défait de l’accessoire pour me consacrer maintenant à l’essence des choses. Disons que j’ai perdu le goût du détail, de l’inutile ! » Les vertus sédatives de la pinède Tel l’écrivain voyageur qu’il est devenu Jean-Paul Kauffmann excursionne la planète, de préférence dans ses endroits les plus improbables : Les îles Kerguelen, Sainte-Hélène, la Presqu’île balte de Courlande, où autres lieux qui satisfont selon les moments son besoin de grande solitude et sa curiosité d’humaniste : « En général, mes voyages sont des échecs, des frustrations qui alimentent mes écritures. « Tout ce qui est atteint est détruit ! », disait Montherlant. Il n’y a que Venise qui ne m’a jamais déçu. Malgré les touristes, j’ai l’impression d’y être chez moi ! » Pourtant, c’est au cœur de la forêt des Landes, dans une demeure traditionnelle harmonieusement retapée, qu’il a élu domicile : « Cette maison et moi, on s’est reconstruit ensemble ! Elle m’a défripé le cerveau ! Ce pays, je l’ai dans la peau ! J’aime l’odeur de la résine, la démesure du paysage, les chemins sableux qui ne mènent nulle part… Loin de mes pins, je meurs ! » Le bouquet d’un grand bordeaux et les volutes d’un bon cigare figurent encore parmi ses plaisirs favoris : « Le vin est la seule matière qui devient délectable en vieillissant. En le dégustant, on a l’illusion de remonter le sens interdit du temps. Et le cigare, ça part en fumée, et ça finit en cendres ! » L’homme de plume manie aussi la métaphore, comme un symbole de résurrection. 

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