Les portraits de Jean-Paul Billo 2012-2013

Philippe Geluck
Philippe Geluck

Philippe Geluck

L’esprit félin de Philippe Geluck

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours su que je voulais faire marrer les gens ! » Petits yeux blagueurs cerclés de lunettes rondes, crâne et front dégarni, sourire angélique, manières courtoises, Philippe Geluck - sous des allures de petit prof sympathique - entretient avec gourmandise ses dons d’humoriste aux facettes multiples qui ont quelque peu éclipsé ses talents juvéniles de comédien, mais pas ceux de chroniqueur de radio et de télévision. « Je suis un mercenaire du gag ! » déclare le père du « Chat », aussi à l’aise dans la gaudriole que dans le caustique, le grinçant, ou la sentence philosophique de supermarché.En 1969, âgé de 15 ans, Philippe Geluck case ses premiers dessins dans « l’Oeuf », journal humoristique belge. L’année suivante, il est invité à participer à l’exposition « La Vénus de Milo ou les dangers de la société » au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles, où figurent Man Ray et Dali.En 1983, à la demande du quotidien « Le Soir », il crée « Le Chat ». Cette trouvaille est un énorme succès qu’il exporte ensuite dans les colonnes de « Ouest-France », « Sud-Ouest », « VSD », « L’Evènement », « Libération »…En 1986, il démarre la publication régulière des 17 albums du Chat qui rencontrent un très vaste public, comme « Le Retour du Chat » (1987), « La Vengeance du Chat » (1988), « Le Chat au Congo » (1993), « Le Chat à Malibu » (1997), « L’Affaire Le Chat » (2001), « La Marque du Chat (2007), « Le Chat Acte XVI » (2010), ou « Le Chat Érectus » (2012).Il est aussi l’auteur des séries « Le Fils du Chat », « Docteur G », « Encyclopédies Universelles », ainsi que des ouvrages comme « Les Aventures de Scott Leblanc », « Geluck se lâche », et dessine régulièrement dans le magazine « Siné Hebdo ». En 2003, « Le Chat s’expose » est une manifestation originale qui se tient aux Beaux-Arts de Paris avant de circuler en France, en Suisse, et en Belgique. À partir de 2011, « La Minute du Chat » est un rendez-vous quotidien à la télévision sous forme de dessin animé. Les aventures du héros à moustaches sont désormais présentes dans de nombreux titres de la presse européenne, mais aussi américaine et iranienne. Elles sont traduites en plusieurs langues dont le dialecte bruxellois, le Ch’ti, et le Breton.

Philippe Geluck est également un comédien formé l’Institut National Supérieur des arts et du Spectacle de Bruxelles. En 1975 et en 1977, il assure les rôles de « Werther », et de Mackie dans « L’Opéra de Quat’ Sous ». Durant les années 80, il s’illustre dans « Roméo et Juliette », « Faust », « l’École des Bouffons » et surtout « Un certain Plume » d’Andrej Burzinsky. Il remonte sur les planches en 2010 au Festival de la BD d’Angoulême dans « Je vais le dire à ma mère ». En 1978, il entame sa carrière d’homme des médias à la RTBF en animant « Lillipop », une émission de télé un peu déjantée à l’intention des jeunes, qui devient « culte ». En 1984, il propose « L’esprit de famille » qui bat tous les records d’audience, puis « La Semaine infernale » et « Le Jeu des dictionnaires » qui connaissent la même embellie. En 1995, repéré par l’animateur, il devient chroniqueur sur France Inter dans diverses émissions de Laurent Ruquier, qu’il suit plus tard sur Europe1. À partir de 1999 il est aux côtés de Michel Drucker, dans « Vivement Dimanche Prochain » sur France 2. Chevalier des Arts et Lettres en France depuis 2003, il est dans son pays natal – où une statue du Chat trône à Hotton, et où un école porte son nom à Herseaux – Commandeur dans l’Ordre de la Couronne. Marié avec Dany depuis 1976, il est père de d’Antoine et Lila, respectivement âgés de 29 et 27 ans.Saucissons polonais Philippe Geluck vient au monde le 7 mai 1954 à Bruxelles. Sa mère Lucile est la première femme du royaume à pratiquer la méthode de l’accouchement sans douleur. Le bébé et sa maman font la une des journaux qui saluent l’événement : « On me voyait de dos, et déjà chauve ! » plaisante l’humoriste qui se souvient avoir été plongé de bonne heure dans une ambiance favorable grâce à Didier, son père dessinateur de presse spécialiste de la caricature, mais pas seulement : « C’était aussi un militant communiste et un distributeur de films des pays de l’Est. Milos Forman, Roman Polanski ou Tarkovki venaient parfois dîner à la maison. On regardait plutôt « Le Cuirassé Potemkine » que Walt Disney ou des westerns, et on écoutait Jean Ferrat, Léo Ferré, ou Chostakovitch… » Rentrant de ses voyages d’affaires, le chef de famille régale le fiston : « J’ai encore le goût des pâtisseries hongroises et des délicieux saucissons polonais ! » L’enfant se montre précoce : « Dès que j’ai eu 6 ou 7 ans, je me suis mis à écrire des pièces de théâtre que je jouais avec mes voisins, des petites BD, et j’inventais des émissions de radio sur le magnéto de mon frère ! » Adolescent tourmenté, hanté par la mort et un tantinet coléreux, il préfère la fréquentation des musées à celle de salles de classe : « Brillante au début, ma scolarité s’est transformée en une lente et inexorable dégringolade ! » Cornaqué par la bienveillante compétence paternelle, il découvre Sempé, Chaval, Tomi Ungerer, Bosc, Siné, Steinberg, Topor et Reiser qu’il considère comme « le Vélasquez du dessin » . Il passe rapidement de la théorie à la pratique : « Dans les toilettes familiales, avec mon frère, on tenait un journal mural qui racontait l’actualité de la famille et du vaste monde. Un jour, un laveur de carreaux est tombé dessus. Ça l’a fait tellement rigoler qu’il en a parlé à un de ses amis, Bob de Groot, rédacteur en chef du magazine humoristique « L’Oeuf ». Et voilà comment j’ai placé mes premiers dessins à 15 ans ! » Le coup du Chat Philosophe aux aphorismes insondables, potache aux calembours calamiteux, poète surréaliste ou parfait crétin, Le Chat est devenu – en trois cases et divers tableaux – une star internationale dont chaque volume se vend comme des petits pains. S’il fait – ainsi que son créateur – l’objet de maintes études, analyses, et autres considérations savantes, c’est encore Philippe Geluck qui en délivre le mieux les clefs : « Un jour, sur la couverture du carton de remerciements de mon mariage, j’ai dessiné une Madame Chat tout sourire, et à l’intérieur, on voyait Monsieur Chat qui était monté dessus ! C’est comme ça que tout a commencé ! Plus tard quand « Le Soir » m’a demandé d’inventer un personnage, je me suis souvenu du carton. La bestiole est devenue mon interprète, comme un acteur pour qui j’écris des sketches ! En fait, c’est un autre moi-même. À travers lui, je me libère. Je joue parfois avec le feu, mais c’est le rôle de l’humoriste ! » L’homme est polyvalent, happé par la télé, la radio, les expos ou les festivals. On peut craindre que sa verve créatrice soit menacée par la dispersion, mais il s’en défend : « Même si j’aime bien aller dans les émissions, je ne suis ni animateur, ni journaliste ! Mon métier, ma passion, c’est dessinateur ! En général, dès 8 heures 30, je suis chez moi à ma table de travail. Je dessine, je coupe, je colle, je colorie, et je m’amuse ! Je travaille vite, beaucoup, j’ai une énergie débordante, mais je ne suis pas boulimique. J’essaie d’être fou à heures fixes ! » Enthousiasme quelque peu tempéré par des inquiétudes récurrentes : « Depuis le début, j’ai deux angoisses : celle de lasser le lecteur, et celle de ne pas trouver de nouveaux gags… Le jour où je sentirai la saturation, je poserai les plaques. Dans tout ce que j’ai fait, j’ai toujours su m’arrêter à temps ! » Groseilles Philippe Geluck se qualifie volontiers de « Desprogien » et s’en tient à la fameuse maxime : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ! » Il constate qu’avec le temps, les codes de l’humour ont changé et que les tabous sont plus prégnants qu’autrefois. Il revendique son pays natal qui est aussi celui de Magritte, Hergé et Raymond Devos : « Comment voulez-vous que nous, les Belges, on se prenne au sérieux? L’autodérision, le second degré, le baroque surréaliste font partie de nos traditions ! Le rire nous sert de défense contre l’horreur ambiante ! » S’il se situe clairement « à gauche » , il ne se considère pas comme un dessinateur politique et encore moins militant. Plutôt comme « un citoyen engagé » , comme l’attestent son discret soutien aux enfants malades ou sa présence à la « Marche blanche » aux côtés des victimes dans l’affaire Dutroux. Auprès de son épouse et compagne de toujours Dany, c’est un homme heureux qui vit entre le 6° arrondissement de Paris « les expos, les cinés, le balades au Jardin du Luxembourg » , et sa chère campagne bruxelloise « où on a envie de se laisser aller, de faire la fête » , où il goûte à ses luxes préférés « l’espace, le calme, le temps » , tout en se mettant aux fourneaux pour régaler les siens : « S’il y a une chose dont je suis fier dans ma vie, c’est de ma gelée de groseilles et de coings ! » En flamand, « geluck » signifie « bonheur ».