Climat – Environnement

Rapport MNHN sur les ortolans : la dispute n’est pas tranchée

Par Lisa Melia, France Bleu Gascogne vendredi 16 décembre 2016 à 21:22

La dispute sur la chasse à l'ortolan est loin d'être tranchée
La dispute sur la chasse à l'ortolan est loin d'être tranchée © Maxppp - Richard Cottenier

Les chasseurs landais et la Ligue pour la Protection des Oiseaux ne sont pas prêts de se mettre d’accord : chaque partie estime que le rapport du Museum national d’histoire naturelle sur la migration des ortolans lui donne raison.

Il devait enfin mettre un point final au serpent de mer qui oppose, dans les Landes, les chasseurs traditionnels et les associations de défense des animaux, sur la question de la chasse à l’ortolan, ce petit migrateur protégé par l’Union Européenne depuis 1979… Mais que les Landais capturent et consomment depuis plus d’un siècle. Comme on pouvait le redouter, le rapport du Museum nationale d’histoire naturelle (MNHN) relance le débat, chaque partie affirmant qu’il lui donne raison.

De nouvelles connaissances

Il ne s’agit pourtant pas d’un coup d’épée dans l’eau : l’étude réalisée pendant cinq ans par une vingtaine de scientifiques apporte un éclairage inédit sur les trajectoires et les populations de bruants ortolans dans toute l’Europe.

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Les chercheurs ont identifié deux voies de migrations principales. La première, appelée « orientale », est utilisée par les oiseaux venant de la Russie, à l’est d’une ligne qui relie la Biélorussie à la Serbie. C’est le chemin le plus populaire, 90% de la population européenne d’ortolans y transitent, soit plus de 4,2 millions de migrateurs. Ceux-là ne s’approchent même pas de la France, ils voyagent plutôt par l’est de la Méditerranée pour rejoindre le nord de l’Afrique.

Les 10% restants empruntent une autre route, que les chercheurs nomment « occidentale ». Environ 81 000 couples d’ortolans passent au-dessus des Landes. 75% d’entre eux proviennent de Pologne, le reste se répartit entre l’Allemagne, la Suède et la Norvège. Au total, en comptant les couples et les oisillons auxquels ils donneront naissance, le Museum estime que 320 000 oiseaux traversent le Sud-Ouest. C’est une population assez faible, précise Frédéric Jiguet, du MNHN.

Très peu d’oiseaux qui passent dans les Landes viennent de Finlande ou des pays baltes [là où la population d’ortolans a été décimée au cours des cinquante dernières années] et aucun ne viennent de la Russie. Les populations d’ortolans qui migrent par le sud-ouest de la France sont en déclin, de 20 à 30%, pour une période de référence entre 2000 et 2014. C’est un déclin supérieur aux moyennes européennes, qui s’établit entre 10 et 20% de baisse. - Frédéric Jiguet, du MNHN

Les trois voies de migration identifiées, utilisées par les bruants ortolans européens - Aucun(e)
Les trois voies de migration identifiées, utilisées par les bruants ortolans européens - ©MNHN

Les chasseurs veulent une dérogation

Si le travail des scientifiques est salué par toutes les parties prenantes, ses conclusions ne sont pas interprétées de la même manière selon les sensibilités. Les chasseurs se réjouissent d’apprendre que les migrateurs qui survolent les Landes viennent principalement de Pologne et d’Allemagne, pays dans lesquels les populations sont stables.

« On nous jetait toujours à la figure le chiffre d’un déclin de 84% et le rapport prouve aujourd’hui qu’il était erroné, qu’il tourne plutôt entre 10 et 30% », apprécie Régie Hargue, le directeur de la fédération départementale des chasseurs des Landes. Les chasseurs voient dans le rapport des conditions favorables pour une (éventuelle) nouvelle demande de dérogation à la directive européenne de 1979 interdisant la chasse à l’ortolan.

Le sénateur Jean-Louis Carrère, grand défenseur des traditions landaises, entend donc demander deux études complémentaires : la première sur le nombre d’animaux qui pourraient être prélevés sans mettre l’espèce en danger, la seconde sur la gestion au niveau européen des ortolans pour assurer leur croissance. Dans ce cadre, l’élu estime que la question de la dérogation pourrait être remise sur la table et recueillir un avis favorable de la part des autorités. "On peut conjuguer préservation de l'espèce et respect d'une coutume landaise", assure-t-il.

Jean-Louis Carrère, sénateur des Landes

La LPO réclame la fin de la chasse à la matole

Une position qui irrite Yves Verilhac, le directeur général de la LPO, la Ligue pour la Protection des Oiseaux. L’association met en avant le déclin de l’espèce : « 1 500 couples disparaissent chaque année, c’est déjà beaucoup trop. Les chasseurs s’étaient engagés à abandonner la matole s’il s’avérait que le nombre d’oiseaux chutaient », soutient-il. « Seulement si l’espèce était en danger d’extinction, pas en déclin », rétorque Jean-Louis Carrère.

Par ailleurs, Yves Verilhac rappelle que les conditions pour obtenir une dérogation sont loin d’être réunie. Il ne suffit pas que les oiseaux soient assez nombreux, il faut satisfaire trois critères : que l’espèce ne soit pas menacée ; qu’il n’y ait pas d’autres alternatives en dehors de la chasse ; et que la méthode de chasse ne permette d’attraper que l’oiseau concerné. Or, la matole ne piège pas que les ortolans. L'Union Européenne a d'ailleurs adressé plusieurs coups de semonce à la France pour son manque de zèle à faire respecter l'interdiction.

« La messe est dite, s’agace Yves Verilhac. La France a raison de continuer à interdire cette chasse et rien ne vient justifier une dérogation. Il est temps que les chasseurs raccrochent leurs matoles. »

Yves Verilhac, directeur général de la LPO