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"Marseille" : clichés ou vérités ? On décortique la série

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Pour écrire les épisodes de la série "Marseille", produite par le géant américain Netflix et diffusée ce jeudi soir sur TF1, les scénaristes Dan Franck et Florent Siri disent s'être inspiré de "la vraie Marseille". Alors, clichés ou réalités ? Décryptage.

Benoît Magimel face à Gérard Depardieu dans "Marseille"
Benoît Magimel face à Gérard Depardieu dans "Marseille" - David Koskas/Netflix

Les deux premiers épisodes de la série "Marseille" de Netflix, proposée en intégralité sur la plateforme américaine de vidéo à la demande depuis le 5 mai (sur abonnement payant), sont diffusés sur TF1 ce jeudi soir. Annoncée depuis plusieurs mois comme un "House of Cards" à la française, "Marseille" est l'histoire d'un duel politique et personnel entre le maire de la ville, Robert Taro (Gérard Depardieu), et son dauphin Lucas Barrès (Benoît Magimel), sur fond de coups bas, de sexe, de clientélisme, de romance et de grand banditisme. Clichés ou vérités ? On décrypte les épisodes.

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Marseille

On parle beaucoup de Marseille dans "Marseille", mais finalement, on la voit très peu. À part via ses clichés (l'OM, les kalachnikov, les poissonnières du Vieux-Port), dans des plans aériens magnifiques, mais presque trop récurrents, ou à travers une vitre de voiture ou d'immeuble. Comme s'il ne fallait la regarder que de très loin ou de façon furtive. La série ne montre véritablement qu'un seul quartier, Félix-Pyat, où quelques travellings de caméra, portés par un air de rap ou de violoncelle, ne s'arrêtent jamais sur les habitants. Comme la série ne s'arrête jamais vraiment sur les Marseillais.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

L'accent marseillais

Dire que l'accent de Benoît Magimel (alias Lucas Barrès) est forcé est un doux euphémisme. Et ce n'est même pas un véritable accent marseillais, "pointu" comme dans les arrondissements chics ou "quartier" comme dans les cités. Au mieux, c'est une touche d'accent méridional, au pire, une caricature d'accent, qui apparaît et disparaît au gré des scènes... et même d'une phrase à l'autre. Au milieu du premier épisode, le maire Robert Taro (... de Marseille, oui...), interprété par Gérard Depardieu, nous explique que cet accent forcé est en fait une manœuvre politique, qui ne convainc finalement personne.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Dans la réalité, d'autres élus locaux ont été épinglés pour leur accent fluctuant, comme Marie-Arlette Carlotti, députée des Bouches-du-Rhône, ancienne ministre déléguée aux Personnes handicapées et tête de liste socialiste dans le troisième secteur de Marseille aux municipales de 2014.

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Le "nouveau Marseille"

Depuis le milieu des années 90, les quartiers de la Joliette et d'Arenc, situés au nord du Vieux-Port et marqués par leur passé industriel, font l'objet d'une des plus importantes rénovations urbaines d'Europe. Ici ont été construits de grands ensembles immobiliers, des immeubles de bureaux pour entreprises du tertiaire, des centres commerciaux ou des musées et lieux culturels. La Ville de Marseille considère ce "nouveau Marseille"' comme un Eldorado et lui consacre l'essentiel de sa communication. La municipalité a même envisagé de construire un casino à l'emplacement de l'ancien hangar J1 du port. Comme dans la série.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Les duos politiques marseillais

Gaston Defferre et Jean-Claude Gaudin sont les deux maires qui ont le plus marqué Marseille. Defferre, à la tête de la ville pendant 33 ans, avait son dauphin, Michel Pezet, accusé à tord d'avoir "tué le père" à la mort du vieux maire il y a 30 ans. Jean-Claude Gaudin, maire depuis 20 ans, n'a jamais caché son admiration pour Defferre et a répété le scénario du duo en ayant lui aussi un dauphin déclaré, Renaud Muselier. Mais contrairement à la trahison de la série, celle de Lucas Barrès envers le maire Robert Taro, ni Pezet ni Muselier n'ont jamais trahi leurs mentors. C'est plutôt l'inverse qui s'est produit.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Le mafieux

Ange (attention, prénom cliché à consonnance corse !) est une caricature de mafieux  : yacht et voiture de luxe, démarche altière, attitude machiste, cheveux longs et barbe, pantalon blanc et chemise ouverte, chevalière au doigt et chaîne en or autour du cou... On le croirait tout droit sorti d'un film des années 80 sur la French Connection ou du clip d'IAM "Je danse le MIA".  Notons également que c'est le seul personnage important de ces deux premiers épisodes doté d'un accent méridional qui sonne "vrai".

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Les politiques et le milieu

Les liens entre politiques et milieu font partie de la légende marseillaise. Dans les années 30, les relations avérées entre Simon Sabiani, premier adjoint à la mairie, et deux mafieux locaux, Carbone et Spirito, ont inspiré le scénario du film "Borsalino", avec Delon et Belmondo. Plus tard, sous l'ère Defferre, plusieurs proches du maire ont fréquenté Antoine et Mémé Guérini, figures du milieu corse de l'époque. Aujourd'hui, divers scandales politico-financiers éclaboussent encore Marseille, comme "l'affaire Guérini" (aucun lien avec la précédente fratrie), qualifiée de "système mafieux" par le juge Duchaine et dans laquelle sont impliqués Jean-Noël Guérini, ancien président socialiste du Conseil général des Bouches-du-Rhône, et son frère Alexandre.

"On veut pas du casino, c'est pour ça qu'on t'installe à la mairie" explique Ange Cosini à Barrès, qui accepte sans sourciller de se compromettre avec le mafieux de la série pour conquérir la ville. L'adjoint au maire s'affiche même en public en sa compagnie, sans crainte du qu'en-dira-t-on, alors qu'il suffit à une apprentie journaliste de quelques clics sur Google pour découvrir les liens entre Cosini et la mafia.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Les quartiers

"Ici les cités, elles sont dans la ville et ailleurs, comme à Paris, elles sont autour. Ça change tout", récite Julia Taro, la fille du maire, dans le deuxième épisode. Ce n'est pas tout à fait vrai : les quartiers nord, même s'ils ne sont pas situés en périphérie, restent excentrés par rapport au cœur de la ville. Longtemps, Marseille s'est enorgueillie du fait que les cités n'explosaient pas, comme à Strasbourg ou en banlieue parisienne, grâce à cette spécificité géographique. Mais les problèmes ici sont les mêmes que dans tous les quartiers défavorisés : pauvreté, chômage, manque de moyens pour les associations, problèmes de transports et délinquance.

Les deux premiers épisodes de "Marseille" nous font découvrir la cité Félix-Pyat, dans le 3e arrondissement de Marseille. C'est l'un des quartiers les plus pauvres d'Europe, situé en plein cœur de la ville. Et si Farid menace Eric d'un "quand tu habites à la cité, tu signes un contrat", tous les habitants de ce quartier ne sont pas de mèche avec des délinquants.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Les jeunes des cités

Les seuls jeunes des cités de "Marseille" sont des petits escrocs (Selim et Eric, qui braquent une bijouterie), des trafiquants ou des hommes de main (Farid et sa bande). Les habitants des quartiers apprécieront... Lors d'un rendez-vous dans le bureau de Barrès, des parents déboussolés expliquent à l'adjoint au maire que leur enfant de 14 ans fait des tours de scooter à Félix-Pyat pour les dealers. "Vous croyez que ça va lui donner envie de travailler à la SNCM ou à Fos ?", lui demandent-ils. Comme si le seul avenir pour les jeunes Marseillais était forcément un poste de marin ou de docker.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Le football et l'OM

Dans "Marseille", l'arène du duel entre les deux personnages principaux est symbolisée par le stade Vélodrome, où démarre et se termine la série. "Ce soir, il y a match" déclare également Taro le jour du premier tour des municipales, sans que l'on sache précisément s'il parle des élections ou de l'OM. Car le "footballe" (sic) est ici une affaire sérieuse, presque une religion. Qu'importe alors si dans les épisodes, la fiction dépasse la réalité : que le stade soit rempli alors qu'il ne l'a pas été depuis un bon moment, que les Olympiens gagnent sur leur terrain face au PSG, alors qu'ils n'ont remporté que trois matches à domicile cette saison, ou que Marcelo Bielsa, ex-entraîneur taiseux de l'OM, accepte de répondre à une interview, lui qui a toujours tenu les journalistes à l'écart.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Le mythe de la cagole

L'un des clichés qui colle le plus à la peau de Marseille est la "cagole", cette jolie fille aux mœurs légères, souvent idiote et très vulgaire dans son allure comme dans ses paroles. Dans la série, il n'y a aucune véritable cagole (à part peut-être la petite amie d'Ange... ce qui en fait un couple caricatural à souhait). Mais les femmes y sont pour la plupart traitées comme des plantes vertes ou des objets sexuels, à l'image de Barbara (la secrétaire de Barrès), ou de Vanessa (la sulfureuse présidente du Conseil général). Et si aucune de ces femmes-objets n'est dotée de la vulgarité de la cagole, ce sont les dialogues qui s'en chargent : allusions graveleuses, langage fleuri ou carrément grossier émaillent le script de la série.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Fierté marseillaise contre "Marseille Bashing"

"La grandeur de Marseille, c'est que les gens ici détestent qu'on parle de leur ville comme d'une ville particulière. Mais si on en parlait comme d'une ville normale, sans l'OM, sans violence, sans la drogue, ils détesteraient", explique le maire incarné par Gérard Depardieu dans un épisode. Ce n'est pas faux. Ici, on aime la ville, on est "fier d'être marseillais" et les habitants adorent qu'on parle d'eux et de Marseille, même en mal. Le véritable maire Jean-Claude Gaudin ne fait pas exception, qui déclame à longueur d'interviews son amour pour sa ville (comme son alter ego de la série) et vilipende  le "Marseille Bashing" des journalistes "parisiens". Cet amour outrancier pour la ville et cette victimisation permanente, tantôt agaçante, tantôt charmante, font partie de l'identité marseillaise.

Capture d'écran de la série "Marseille" de Netflix © Radio France

Notre verdict sur la série

"Marseille" n'est ni "House of Cards" pour sa démonstration des pires bassesses politiques, ni "The Wire" ("Sur écoute") pour son analyse de l'économie souterraine des cités, ni "Gomorra" pour sa radiographie de la mafia, ni même "Plus belle la vie" pour son côté "soap opéra". C'est un objet visuel mal identifié, qui se laisse regarder, en levant souvent les yeux au ciel (d'exaspération), et s'oublie aussi vite.

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