Culture – Loisirs

Pierre Boulez, "ce n'est pas que de la musique d'intellos pour intellos !"

Par Julien Baldacchino, France Bleu Saint-Étienne Loire et France Bleu mercredi 6 janvier 2016 à 16:28 Mis à jour le mercredi 6 janvier 2016 à 17:42

Pierre Boulez a dirigé de très nombreux orchestres partout dans le monde
Pierre Boulez a dirigé de très nombreux orchestres partout dans le monde © Maxppp

INTERVIEW - Le compositeur et chef d'orchestre Pierre Boulez est mort, mardi soir, à l'âge de 90 ans. Sa musique, qui a longtemps fait débat parmi les spécialistes, est aujourd'hui encore peu connue du grand public. Retour sur son importante carrière avec Gérard Courchelle, journaliste spécialisé.

Pourquoi considère-t-on que Pierre Boulez est si important dans le monde de la musique en France ?

D'abord parce que c'est l'un des Français les plus connus du monde, en tant que compositeur et que chef d'orchestre. C'était aussi un théoricien de la musique, qui a écrit beaucoup de conférences, a donné des cours partout dans le monde. Après une conversation avec Pierre Boulez, on en ressortait toujours plus intelligent. Aujourd'hui, les compositeurs continuent à se définir par rapport à Pierre Boulez : on est pour, contre, avant ou après, mais c'est une référence mondiale.   

Pourquoi ?

Il faut remonter à l'après-guerre : à vingt ans à peine, Boulez s'est intéressé à des formes de musique auxquelles peu de gens s'intéressaient à son époque, à commencer par le dodécaphonisme (cf. encadré au bas de l'article). Il considérait comme beaucoup d'artistes de sa génération qu'après ce qu'il s'était passé, on ne pouvait plus faire de l'art comme avant. D'où la célèbre formule de la "table rase" : on fiche tout en l'air et on essaie de reconstruire quelque chose de différent.

C'est là que les ennuis ont commencé : Boulez s'est mis à composer des choses extrêmement révolutionnaires. Tout cela ne sort pas de nulle part, car Boulez avait commencé une formation de mathématicien, et la musique et les mathématiques sont deux disciplines très proches. Et ses oeuvres, à la sonorité extrêmement atonale, ont choqué beaucoup d'oreilles. Cela a provoqué une vraie guerre au sein du monde de la musique, qui a duré 25 ans ! 

C'est pour cela que sa musique a été peu popularisée ?

Il y a eu une rupture avec le public oui, les gens ne comprenaient rien à cette musique, et ne pouvaient pas l'entendre. Dire aujourd'hui "C'est du Boulez", c'est comme avoir dit "C'est du Picasso". Tout cela, au fond, est un grand malentendu ! Au fond, Boulez n'était pas autant qu'on l'a dit un intellectuel desséché, c'était quelqu'un de très cultivé et très intelligent, qui a composé des œuvres qu'il faut entendre en vrai, en concert, très sensuelles. C'est de la musique Française, qui tire son héritage de Ravel (le compositeur du célèbre Boléro) ou Debussy.

Comment expliquer que 50 ans après, ses compositions soient toujours considérées comme "trop modernes" ?

Globalement, le public est assez conservateur et n'aime pas être dérangé dans ses habitudes. Aujourd'hui encore, des gens ne peuvent pas voir une toile cubiste de Picasso sans rigoler. Et en plus, si on prend juste le public qui s'intéresse à la musique classique, celui-ci aime beaucoup Mozart, Beethoven, Brahms, mais dès qu'on aborde le XXe siècle, même les oeuvres du tout début du siècle comme "La Mer" de Claude Debussy (voir vidéo ci-dessous) sont trop modernes. 

Alors forcément, ces gens-là, vous leur balancez "Le Marteau sans maître" de Boulez, ils ne comprennent pas. Ils partent du principe que Boulez, et tout ce qui y ressemble, c'est de la musique d'intellos pour les intellos. C'est aussi peut-être parce que sur disque, la musique de Boulez n'a pas la chaleur qu'elle procure en concert. Le malentendu vient peut-être de là. 

Mais on ne sait pas ce qui restera dans cinquante ans : en peinture, prenez un tableau qui s'appelle "Les Romains de la Décadence", une toile peinte par Ernest Meissonier, célébrée en son temps, dans les années 1880, quand les impressionnistes étaient décriés. Aujourd'hui, personne ne se souvient de Meissonnier, et tout le monde retient Monet et Manet. 

Pourtant, c'est un chef d'orchestre très reconnu...

C'est sa facette la plus connue, et pourtant il est devenu chef d'orchestre un peu par nécessité, et puis parce qu'il voulait diffuser les oeuvres de son temps. Il a commencé à diriger ce qu'il appelait le "Domaine musical", dans les années 50, un soir par semaine. Et comme il était plutôt doué, il a commencé à être invité par des institutions, en France et à l'étranger. Sa réputation a très vite grandi comme chef d'orchestre. 

Il a été nommé, entre autres, directeur musical de l'orchestre symphonique de la BBC, à Londres, puis directeur musical de l'orchestre philharmonique de New-York, l'un des plus réputés du monde. Il a fini sa carrière en jouant à Vienne, Berlin, Chicago, et avec l'orchestre de Paris, et un peu avec les formations musicales de Radio France. 

En plus, il a petit à petit élargi son répertoire de chef : il est parti des musiques du XXe siècle, mais il a fait aussi Berlioz, les symphonies de Gustav Malher, et même Richard Strauss, dont il est pourtant très éloigné musicalement.  

On lui doit aussi la création de la Philharmonie de Paris ?

Boulez a été un grand organisateur, presque un ministre de la Culture souterrain. C'est lui qui a proposé à Georges Pompidou, quand celui-ci était président de la République, l'idée d'ajouter au Centre Pompidou un institut dédié à la recherche musicale, l'Ircam. Pompidou lui a dit oui. Et aujourd'hui, l'Ircam existe toujours : c'est devenu une institution de réputation mondiale. Tous les grands compositeurs actuels ont fait un ou deux ans d'études à l'Ircam à Paris ! Et il a aussi créé un orchestre, l'Ensemble Intercontemporain, destiné à mettre en oeuvre les découvertes de l'Ircam.

C'est lui aussi qui a voulu la Cité de la Musique, à la Villette à Paris. Et, effectivement, il militait dès les années 70 pour la création d'une salle dédiée à la musique à Paris, qui est devenue la Philharmonie de Paris. J'ai regretté qu'il soit déjà très souffrant l'an dernier, au moment de l'inauguration de la Philharmonie : ce lieu était le résultat de 40 ans de son militantisme.

Quel conseil pour découvrir l'oeuvre de Pierre Boulez ?

On peut écouter une pièce qui s'appelle "Répons", une oeuvre pour grand orchestre symphonique. Ou alors ses "Notations", des pièces plus ou moins courtes. Ca, c'est de la musique qui saute au cou, selon moi.  

Petite leçon de musique : qu'est-ce que c'est, le dodécaphonisme et la musique sérielle ?

Pour écouter avec plus d'aisance la musique de Pierre Boulez, il faut garder en mémoire que son travail est très inspiré de deux façons d'écrire la musique : le dodécaphonisme et la musique sérielle. Ce sont des modes qui ne ressemblent pas à ce qu'on a l'habitude d'entendre en musique, et c'est pour cela que la musique de Boulez peut paraître déstabilisante.

La plupart des compositeurs de musique populaire ou classique cherchent à atteindre l'harmonie dans ce qu'ils composent, à créer des choses agréables à écouter. Pour cela, ils se basent sur des tonalités et des gammes. Par exemple, la gamme la plus commune, c'est celle de do majeur : Do - ré - mi - fa - sol - la - si. L'harmonie est assurée par un certain écart respecté entre les notes de la gamme. En clair, à l'oreille, dans n'importe quelle gamme dite "majeure", par exemple, la première et la deuxième note sont plus éloignées que la troisième et la quatrième. Voici un morceau de piano classique : 

Le dodécaphonisme fait voler tout cela en éclats. Les compositeurs ne cherchent plus à créer des choses "belles", agréables à entendre. Il n'y a plus de tonalité, plus de recherche d'harmonie, et chacune des douze notes existantes (do, do dièse, ré, ré dièse, mi, fa, et ainsi de suite) a la même importance que toutes les autres. Ce qui permet de créer non plus des gammes, mais des séries d'intervalles définis de façon plus ou moins arbitraires. Pour entendre la différence avec un morceau de piano composé de façon classique, voici un exemple de morceau de piano dodécaphonique :

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