Culture – Loisirs

Les 50 ans de la disparition de Lionel Terray, le « conquérant de l’inutile »

Par Lionel Cariou, France Bleu Isère et France Bleu Pays de Savoie jeudi 17 septembre 2015 à 17:00

Lionel Terray en 1964 ©FFME, collection Jean-Louis Bernezat
Lionel Terray en 1964 ©FFME, collection Jean-Louis Bernezat - FFME, collection Jean-Louis Bernezat

Compagnon de cordée de Louis Lachenal et de Maurice Herzog à l’Annapurna en 1950, auteur de nombreuses premières en Himalaya et dans les Andes, Lionel Terray fait une chute mortelle le 19 septembre 1965 dans le Vercors. Cinquante ans après, France Bleu donne la parole à ceux qui ont croisé sa route.

Sur une terrasse du Fort de la Bastille à Grenoble, un grand homme barbu répond de bonne grâce aux questions des journalistes. À vrai dire, il n’est pas si grand que ça, mais quand on rencontre un mythe vivant, il a toujours l’air plus grand que la réalité. Entre deux réponses, Reinhold Messner, premier alpiniste de l'Histoire à avoir gravi les 14 sommets de plus de 8.000 mètres, contemple les modestes montagnes qui s’élèvent au Sud-Est de la ville. Peut-être cherche-t-il à apercevoir la sortie de la voie de la « Fissure en Arc de Cercle », au Gerbier. C’est là que Lionel Terray est tombé le 19 septembre 1965 en compagnie du guide Marc Martinetti. Cinquante ans plus tard, face au Vercors, Messner le cite volontiers comme un modèle, une source d'inspiration.

A VOIR : VIDÉO - "L’œil de Lionel Terray", un documentaire inédit sur le célèbre alpiniste grenoblois

Reinhold Messner à la Bastille de Grenoble le 20 avril 2015 - Radio France
Reinhold Messner à la Bastille de Grenoble le 20 avril 2015 © Radio France - Lionel Cariou

Écoutez l'interview de Reinhold Messner

Lionel Terray en 1964 © FFME, collection Jean-Louis Bernezat - Aucun(e)
Lionel Terray en 1964 © FFME, collection Jean-Louis Bernezat - FFME, collection Jean-Louis Bernezat

Lionel Terray naît en 1921 à Grenoble, dans une famille bourgeoise installée rue Saint-Laurent. La villa, accrochée aux flancs de la Bastille, domine les eaux calmes de l’Isère. Son père, médecin, ne comprend pas la passion du jeune Lionel pour l’escalade : il se demande comment on peut risquer sa vie « alors qu’il n’y a même pas un billet de 100 francs à ramasser au sommet! » (Les Conquérants de l’inutile, voir plus bas). Lionel Terray n'a pas encore 13 ans quand il endosse pour la première fois le rôle du chef de cordée. La fièvre des sommets ne le quittera plus… Pendant la guerre, il parfait sa technique au sein de l’organisation « Jeunesse et montagne » puis prend les armes et participe aux combats en Haute-Maurienne, sur la frontière franco-italienne. Après la capitulation allemande, il devient instructeur de ski et guide de haute-montagne. Il rejoint la prestigieuse Compagnie des guides de Chamonix.

Le médaillon "Lionel Terray" frappé par la Compagnie des guides de Chamonix - Aucun(e)
Le médaillon "Lionel Terray" frappé par la Compagnie des guides de Chamonix - Jacques Cuenot

Les Sherpas le surnomment "Strong Man"

La cordée qu’il forme avec l’Annécien Louis Lachenal fait des étincelles. Les deux hommes répètent les itinéraires les plus difficiles de l’époque: ensemble ils réalisent notamment la quatrième ascension de la face Nord des Grandes Jorasses (massif du Mont-Blanc) en 1946, puis la première répétition de la terrible  face Nord de l’Eiger (Suisse) en 1947. Tout naturellement, les deux jeunes prodiges sont choisis pour participer à l’expédition française au Népal en 1950. Leur présence est décisive. Louis Lachenal accompagne Maurice Herzog jusqu'au sommet de l’Annapurna. C'est la première montagne de plus de 8.000 mètres jamais gravie par l'Homme! Mais à quel prix? La descente est une fuite. Herzog et Lachenal ont les pieds gelés. Lionel Terray, resté au camp V avec Gaston Rébuffat, les aide à sauver leur peau. 

De l’Annapurna, Terray ramène un surnom trouvé par les Sherpas: le « Strong Man ». Après cette première expérience en Himalaya, le Grenoblois poursuit sa brillante carrière de grimpeur sur les montagnes du monde entier. En 1952, il conquière avec Guido Magnone le très difficile Fitz Roy en Patagonie. La même année, il réalise la première du Huantsan au Pérou avec deux clients hollandais, les géologues Tom de Booij et Kees Egeler. Pour la première fois, il emporte avec lui une caméra.

Le Makalu ©Ben Tubby - Aucun(e)
Le Makalu ©Ben Tubby - Ben Tubby

Deux ans plus tard, une nouvelle expédition française prend la route du Népal. Il s'agit d'un simple voyage de reconnaissance dans le secteur du Makalu, un autre sommet de plus de 8 000 mètres. L'équipe doit trouver la voie de montée pour la véritable ascension, prévue l'année suivante. Au passage Lionel Terray et Jean Couzy, tous deux vétérans de l’Annapurna, s’offrent la première ascension du Chomo Lonzo (7 804 mètres). En 1955 comme prévu, retour au pied du Makalu avec cette fois une équipe lourde, composée des meilleurs grimpeurs du moment. 

"Je suis parvenu ici sans lutte"

L’expédition est dirigée par Jean Franco, le patron de l'école des guides de haute-montagne de Chamonix. Lionel Terray et Jean Couzy sont les premiers à gagner le sommet de la cinquième montagne du monde. Le reste de l’équipe suit. Huit grimpeurs d’une même expédition au sommet d’un 8 000, c'est encore du jamais vu ! Pourtant, Lionel Terray écrit dans son autobiographie : _« Je l’avais rêvée tout autre cette grande victoire. Je m’étais vu, blanchi de givre, employant la dernière énergie que m’avait laissée le farouche combat, me traîner sur la cime dans un effort désespéré. Or, je suis parvenu ici sans lutte, presque sans fatigue. » _Le Chambérien Serge Coupé, aujourd’hui âgé de 89 ans, a foulé la cime le 17 mai, deux jours après le Grenoblois. Tout s’est si bien déroulé que Coupé parle carrément d’un... « non événement » !

Écoutez l'interview de Serge Coupé

Lionel Terray profite de ce voyage pour mieux connaître la culture bouddhiste. En compagnie de Guido Magnone, il explore les villages de la vallée du Solo Khumbu et assiste à une cérémonie religieuse dans le monastère de Thame. Les deux hommes impriment sur la pellicule "Les danses de Tami". Lionel Terray s'intéresse de plus en plus au cinéma. En 1956, il retourne au Pérou pour opérer une nouvelle razzia de sommets. Il gravit ainsi deux montagnes de plus de 5 000 mètres, le Soray et le Veronica, avec ses fidèles clients hollandais De Booij et Egeler. À la tête d'une expédition française, il réalise la même année les premières ascensions du Taullijaru (5 830 mètres) et du Chacraraju (6 108 mètres), une superbe montagne bicorne sur laquelle il retournera en 1962. Désormais, sa caméra ne le quitte plus. Il filme l'ascension du Chacraraju Ouest, mais aussi la vie quotidienne des Indiens Quechua. Le grimpeur devenu cinéaste et ethnologue en tire un très beau film documentaire (« C’est le Pérou », 1956).

L'une des caméras utilisées par Lionel Terray - Radio France
L'une des caméras utilisées par Lionel Terray © Radio France - Lionel Cariou

Si Lionel Terray est à l’aise derrière la caméra, il l’est encore plus devant. En 1953, le grand public a pu découvrir sa maîtrise du ski à l'occasion de la sortie du film de Georges Strouvé, "La Grande Descente". On y voit Terray et l'Américain Bill Donaway sauter les crevasses et slalomer entre les séracs de la face Nord du mont Blanc. À la fin des années 50, Gérard Herzog (le frère de Maurice) écrit l’histoire d’un guide qui, n’écoutant que son courage, part à la rescousse d’une cordée en perdition. Le scénario est taillé sur mesure pour Lionel Terray dont le nom est associé à plusieurs opérations de secours, notamment dans la face Nord de l'Eiger. Marcel Ichac, le réalisateur, a choisi René Vernadet pour tourner les images. Le caméraman-acrobate, excellent montagnard, est aussi à l’aise sur la neige que sur le rocher. Le résultat est spectaculaire. Le film baptisé « Les Étoiles de Midi » sort en salle en 1958 et devient vite un monument du cinéma de montagne. Lionel Terray est filmé en pleine action sur la paroi du Grand Capucin, dans le massif du Mont-Blanc: il saisit les prises à pleine main et se hisse dessus de toutes ses forces. À la même époque, Gaston Rébuffat, toujours bien habillé, s'élève devant l'objectif avec l’élégance et la souplesse d’un félin. Tout le contraire de Terray, peu soucieux de son style et de son apparence. René Vernadet est formel: il n'avait pas besoin de forcer le trait: c'était sa manière de grimper.

Écoutez l'interview du réalisateur René Vernadet

Au sommet du Jannu avec six côtes cassées...

René Vernardet travaille de nouveau avec Lionel Terray en 1962: il est embauché pour tourner le film sur l'ascension du Jannu (Népal, 7 710 mètres). Le Grenoblois est le chef de cette expédition organisée trois ans après un premier voyage infructueux. Mais quelques mois avant le grand départ, Terray tombe en escaladant la falaise du Saussois, dans l'Yonne, sous les yeux du grimpeur parisien Robert Paragot. Bilan: six côtes cassés. Au Népal, la longue marche d’approche se transforme en calvaire. Dûr au mal, le guide serre les dents et parvient, comme le reste de l’équipe, à atteindre le sommet du Jannu. Robert Paragot, excellent grimpeur formé sur les rochers de Fontainebleau et membre des deux expéditions de 1959 et 1962, se souvient du courage et de la robustesse de son ami.

Écoutez l'interview de Robert Paragot

Robert Paragot est un ami proche de Lionel Terray. Les deux hommes se retrouvent régulièrement pour grimper au Saussois. C'est l'une des très nombreuses falaises que fréquente le Grenoblois. Entre deux expéditions à l'autre bout du monde, il parcourt la France pour donner des conférences et présenter ses films. À chaque étape, il prend contact avec le Club Alpin local pour trouver des jeunes grimpeurs et découvrir les falaises du coin. En 1961, Lionel Terray publie son autobiographie sous ce titre génial, « Les Conquérants de l’inutile ». L'ouvrage devient vite un livre culte pour toute une génération d'apprentis-montagnards. Il a rédigé le texte à Grenoble, dans la maison familiale du quartier Saint-Laurent, loin du bouillonnement de la « capitale mondiale de l’alpinisme », Chamonix. Le soir, Terray confie ses brouillons à un jeune étudiant en géographie à qui il loue une chambre. Le jeune Jean-Louis Bernezat, plein d'admiration pour le héros de l’Annapurna, devient son compagnon de cordée. Ils font équipe pour la première fois au mont Aiguille en 1960.

Jean-Louis Bernezat en 2015 à Voiron - Radio France
Jean-Louis Bernezat en 2015 à Voiron © Radio France - Lionel Cariou

Le jeune Drômois passe les diplômes de guide et de moniteur de ski et, en 1964, il s’envole avec son "mentor" Lionel Terray pour une expédition au mont Huntington (3 731 mètres) en Alaska. Mais Jean-Louis Bernezat n’est pas le plus jeune. Le benjamin s’appelle Sylvain Sarthou, c'est un Pyrénéen de 25 ans, un pur amateur. 

... et au sommet du Mont Huntington avec un coude fêlé!

L’équipe, dirigée par Lionel Terray, doit affronter un froid extrême. Dans la grotte de glace qui tient lieu de premier camp d'altitude, l'eau se fige presqu'instantanément une fois retirée du réchaud. L'escalade se révèle délicate. Terray fait une mauvaise chute sur l’arête de glace qui mène au sommet et se casse un coude. Comme au Jannu, il met sa douleur entre parenthèses et quelques jours plus tard il se tient debout sur le sommet! Le mont Huntington est vaincu.

Sylvain Sarthou raconte l'expédition au Mont Huntington en 1964

La carrière de Lionel Terray a duré vingt ans. Vingt années intenses d’alpinisme de haut-niveau, de conquêtes aux quatre coins du monde, et de conférences aux quatre coins de la France. Il a aidé de nombreux jeunes à vivre leurs rêves. Aujourd'hui, ses deux fils, Nicolas et Antoine sont un peu les gardiens du temple.

Nicolas Terray devant le chalet familial à Chamonix - Radio France
Nicolas Terray devant le chalet familial à Chamonix © Radio France - Lionel Cariou

Nicolas Terray, moniteur de ski et accompagnateur en montagne, endosse parfois le costume du conférencier: il raconte l'incroyable parcours d'un père disparu quand il n'avait que 7 ans. Nicolas Terray habite le chalet de ses parents, à Chamonix. Un chalet baptisé "Annapurna", du nom de la montagne himalayenne sur laquelle son père a bâti sa légende.

Hommage à Lionel Terray ce vendredi 18 septembre à Grenoble en partenariat avec France Bleu Isère

Aucun(e)

Lionel Terray en quelques dates

  • 1921: naissance à Grenoble
  • 1946: quatrième ascension de l'éperon Walker aux Grandes Jorasses (massif du Mont-Blanc, 4 208 mètres) avec Louis Lachenal
  • 1947: deuxième ascension de la face Nord de l'Eiger (Suisse, 3 970 mètres) avec Louis Lachenal
  • 1949: première ascension à la journée (7h30) de la face Nord du Piz Badile (Italie, 3 305 mètres) avec Louis Lachenal
  • 1950: membre de l'expédtion fançaise à l'Annapurna (Népal, 8 091 mètres)
  • 1952: première ascension du Fitz Roy (Patagonie, 3 405 mètres) avec Guido Magnone; première du Huanstan (Pérou, 6 369 mètres) avec Tom De Booij et Kees Egeler; première descsente à ski de la face Nord du mont Blanc (4 810 mètres) avec Bill Donaway
  • 1954: première ascension du Chomo Lonzo (Tibet, 7 804 mètres) avec Jean Couzy
  • 1955: première du Makalu (frontière tibéto-népalaise, 8 463 mètres) et deuxième ascension du Salcantay (Pérou, 6 271 mètres)
  • 1956: première ascesion du Veronica, du Soray, du Chacraraju Ouest (6 108 mètres) et du Taullijaru (5 830 mètres) au Pérou
  • 1959: tentative au Jannu (Népal, 7 710 mètres)
  • 1962: chef de l'expédition réussie au Jannu; première du Nilgiri Nord (Népal, 7 061 mètres) et du Chararaju Est (ou Huaripampa, Pérou, 6 000 mètres)
  • 1964: chef d'expédition lors de la première ascension du Mont Huntington (Alaska, 3 731 mètres)
  • 1965: chute mortelle au-dessu de Prelenfrey dans le Vercos en compagnie de Marc Martinetti

À lire

Lionel Terray, "Les conquérants de l'inutile"  - Aucun(e)
Lionel Terray, "Les conquérants de l'inutile" - ©éditions Guérin

À voir 

Les films tournés par Lionel Terray et ses compagnons d'expédition sont conservés par la Cinémathèque d'images de montagne de Gap. On peut les visionner gratuitement sur le site internet www.cimalpes.fr

Aucun(e)