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Économie – Social

Airbnb : la carte de crédit qui permet d'échapper au fisc

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Par , France Bleu Paris, France Bleu

La plateforme de location Airbnb propose aux hébergeurs de les payer sur une carte de crédit rechargeable, émise depuis Gibraltar. Une aubaine pour les propriétaires qui cherchent à échapper au fisc, révèle ce vendredi la Cellule investigation de Radio France.

La plateforme Airbnb permet de louer des logements entre particuliers.
La plateforme Airbnb permet de louer des logements entre particuliers. © Maxppp - Jean-François FREY

C’est un bon plan qui circule de bouche à oreille depuis trois ans chez les propriétaires d’appartement qui passent par la plateforme de location Airbnb. Une carte de crédit proposée par le site permet d’échapper aux radars de l’administration fiscale, révèle ce vendredi la cellule investigation de Radio France."C’est un ami qui m’en a parlé, nous a raconté Patrice (son prénom a été modifié) qui a eu un appartement sur Airbnb. Il m’a dit que c’était très pratique pour récupérer mes revenus de location, et que c’était un bon moyen pour échapper au fisc parce que c’est totalement opaque."

Une Mastercard aux couleurs d’Airbnb émise depuis Gibraltar

Pour verser à ses "hôtes" (les propriétaires d’appartements) ce qui leur revient, Airbnb propose plusieurs solutions. La majorité (90%, d’après la société) choisit d’être viré sur son compte bancaire. Mais d’autres optent pour la carte Payoneer. Cette société américaine, qui émet des cartes de crédit rechargeables, a passé un accord avec la plateforme en 2014. En trois clics depuis son compte, un loueur peut obtenir une Mastercard aux couleurs d’Airbnb.

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Cette carte prépayée permet à son titulaire de l’utiliser dans la limite du montant crédité par Airbnb. Elle est émise par Payoneer depuis Gibraltar, où l’entreprise américaine a obtenu le statut d’Electronic money institution. En clair, elle est autorisée à délivrer des moyens de paiement dans toute l’Union européenne. L’intérêt de cette carte ? Faire des transferts d’argent à l’étranger avec des frais nettement moins élevés que les virements bancaires internationaux. Une solution prisée par les propriétaires qui louent un appartement en France et habitent à l’étranger.

La carte Airbnb - Radio France
La carte Airbnb © Radio France - Thomas Jost

Des transferts d’argent invisibles pour le fisc

En revanche, lorsque la carte est souscrite par un résident français, l’intérêt est tout autre : échapper aux impôts qu’il doit en théorie payer sur ses gains. "Ce type de compte adossés à une carte ne sont pas des comptes bancaires à proprement parler", explique Eric Vernier, chercheur et expert en paradis fiscaux. "Ils échappent aux accords sur l’échange d’informations bancaires (que Gibraltar a signé avec la France), et restent très pratiques pour ceux qui veulent éviter que l’on sache qu’ils ont de l’argent ailleurs que dans leur pays de résidence". Contacté, le ministère des Finances, qui a pourtant été saisi du sujet d’après nos informations, n'a pas répondu à la Cellule investigation de Radio France. Mais une source à Bercy a confirmé aux journalistes que ce type de transfert était invisible pour le fisc. Airbnb paie ses hébergeurs français depuis la Grande-Bretagne, sur leur carte basée à Gibraltar. Pour récupérer leurs revenus ils n’ont plus qu’à se rendre dans un distributeur de billets (les plafonds de retrait sont élevés), ou faire des achats aussi anonymes qu’un touriste étranger en vacances en France.

L’évasion fiscale à portée de tous

Loin des montages financiers complexes utilisés par certaines sociétés, la carte de crédit Airbnb/Payoneer s’avère très pratique pour dissimuler quelques dizaines de milliers d’euros. D’autant que les formalités sont réduites au minimum. Pas besoin d’envoyer une copie de pièce d’identité, un simple numéro de passeport suffit. "Je me demande bien ce qu’ils ont pu vérifier", explique un hébergeur qui a obtenu cette carte par la Poste en trois jours. D’autant plus qu’il est très facile de louer sur Airbnb sous un faux nom, la plateforme ne vérifiant pas l’identité de ses hébergeurs. Nous avons eu accès aux données d’un grand appartement (quatre chambres) du centre de Paris. Son propriétaire en tire aux alentours de 80.000€ de revenus par an, versés sur sa carte Payoneer en toute discrétion. Combien, comme lui, utilisent le système pour éviter de déclarer ces confortables revenus parmi les 300.000 hébergeurs inscrits sur la plateforme ? Difficile à évaluer, Airbnb ne communique pas le nombre de ses hôtes ayant souscrit cette carte. Payoneer revendique quatre millions de clients dans le monde.

Pour Airbnb, les "hôtes doivent se conformer à la réglementation fiscale"

Du côté d’Airbnb France, on explique n’avoir "aucune connaissance de plaintes concernant ce prestataire de paiement, dont les services sont utilisés par nombre d'entreprises dans le monde." Effectivement, Amazon ou Cdiscount proposent aux vendeurs qui passent via leur "marketplace" de les payer sur une carte Payoneer. Mais aucun d’entre eux ne semble avoir poussé le système aussi loin qu’Airbnb, en délivrant une carte à leurs couleurs. De fait, Airbnb, en intégrant totalement la procédure de souscription (sans frais) sur son site, facilite l’accès à ce moyen de paiement. La plateforme se défend malgré tout d’inciter ses hôtes à frauder : "nous leur rappelons la nécessité de s'informer des réglementations fiscales applicables, et de s'y conformer", nous a-t-elle répondu. Un argumentaire qui ne convainc pas tout le monde : "Ce n’est pas compliqué de comprendre que si un propriétaire Airbnb utilise cette carte, c’est qu’il ne va pas payer l’impôt en France !" explose Jean-Bernard Falco, le président de l’Ahtop, une association de professionnels du tourisme qui se bat contre Airbnb depuis plusieurs années. "Airbnb peut dire ce qu’il veut, la réalité, c’est qu’il a choisi une société basée à Gibraltar pour permettre à des loueurs français d’encaisser des revenus en échappant aux radars français !".

Le gouvernement rechigne à prendre des mesures

Les députés avaient pourtant proposé une contre-mesure imparable : imposer à Airbnb et ses concurrents de transmettre automatiquement les revenus des loueurs au fisc. Le 5 décembre 2016, le député PS Pascal Cherki dépose un amendement en ce sens, voté à l’unanimité en commission. Une fois arrivé dans l’hémicycle il déchante : le gouvernement, représenté ce jour-là par le Secrétaire d’Etat au Budget, Christian Eckert, donne un avis défavorable. Il argue de "problèmes techniques" et avance un argument étonnant : "il ne faut pas donner l’impression de freiner le développement d’un secteur qui se plaint déjà d’une réglementation qui commence à l’encadrer assez sérieusement". Les députés négocient alors que cette mesure s’applique à partir du 1er janvier 2019. Mais à ce jour, le décret d’application n’est toujours pas sorti, et on évoque un report de l’obligation à 2020 "en raison de problèmes techniques".

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