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Économie – Social

Jérôme Ferret : "Le gouvernement et la CGT s'enferment dans leurs stratégies. Et on en oublie la loi elle-même"

mardi 28 juin 2016 à 8:10 Par Bénédicte Dupont, France Bleu Occitanie

Ce mardi, les anti-loi Travail se mobilisent pour la 18ème fois à Toulouse. Cela fera bientôt quatre mois que la France est dans l'impasse. Et la négociation n'avance pas entre la CGT et le gouvernement. Décryptage d'un observateur des conflits sociaux, le sociologue toulousain Jérôme Ferret.

Ils étaient environ 3.000 jeudi dernier à Toulouse.
Ils étaient environ 3.000 jeudi dernier à Toulouse. © Radio France - Marion Paquet

Toulouse, France

Jérôme Ferret, sociologue à l’Université Toulouse Capitole, spécialiste des conflits sociaux et auteur de Violence politique totale, aux éditions Le Mieux. Il a aussi travaillé pendant plusieurs années en Espagne pour observer le phénomène des Indignés et de Podemos. Jérôme Ferret répond aux questions de Bénédicte Dupont pour France Bleu Toulouse.

La CGT ne veut pas négocier, le gouvernement non plus. Près de quatre mois après le début du conflit autour de la loi Travail, où est aujourd'hui la porte de sortie ?

Jérôme Ferret : "Elle est dans la négociation comme dans tous les conflits sociaux. Et dans ce cas-là, la négociation, la discussion n'a jamais commencé en fait. Seule la confrontation l'emporte. La porte de sortie, je ne la vois pas, nous sommes dans un contexte d'opportunité politique, de pré-campagne électoral. Seule la négociation pourrait déverrouiller la situation.

L'un des deux camps va devoir lâcher du lest. Lequel ?

C'est du 50-50. D'un côté, avantage à Valls dans sa stratégie de positionnement. Et avantage aussi à la CGT qui paradoxalement a réussi à retrouver une visibilité et une identité de lutte. C'est un syndicat assez éclaté sur le territoire, cette stratégie est payante.

Le gouvernement et la CGT agissent tous deux pour séduire l'opinion publique et leur propre camp

Il n'y a pas une forme de suicide politique, des deux parties ?

Non, ce sont des stratégies rationnelles, des calculs par rapport à l'opinion publique, et par rapport à son propre camp. Le gouvernement prépare un positionnement politique vis-à-vis d'un électorat très conservateur. Et la CGT rameute ses troupes sur une identité de luttes, auprès des plus radicaux. On sort d'une phase, avec l'épisode Thierry Lepaon et le départ de Bernard Thibault, où la CGT a besoin de redorer son blason, de se durcir. Après, il va falloir passer au fond, car le vrai problème c'est le manque de capacités de négociation de ce pays. On en oublie le contenu de la loi et de contexte social, c'est dommage.

Le sociologue toulousain Jérôme Ferret. - Radio France
Le sociologue toulousain Jérôme Ferret. © Radio France - Bénédicte Dupont

Vous qui êtes un spécialiste des violences dans les conflits socio-politiques, comment analysez-vous ce phénomène très médiatisé des "casseurs" ?

Ramenons les choses à leur proportion : ce sont des petits groupes qui ont été en sommeil pendant des années et qui se réactivent dans un contexte d'opportunisme. On appelle ça la "stratégie du coucou" : dans une manifestation de masse, on s'introduit et on profite d'une manifestation pacifique pour imposer un combat de rue. Ce sont des groupes autonomes, néo-anarchistes ultra-minoritaires dans leur combat : 400 à Nantes, une cinquantaine à Paris. Et ils prennent beaucoup trop de place dans les médias, c'est pourtant une violence résiduelle, marginale.  Cette violence ne s'est pas exprimée en 1995, elle le fait maintenant dans un contexte social particulier, un contexte politique d'impasse dans la négociation, et de durcissement du discours politique, beaucoup plus autoritariste. Et cette violence est très visible grâce à la circulation des réseaux sociaux, c'est nouveau.

Les casseurs, un phénomène ultra-minoritaire qui prend beaucoup trop de place dans l'espace médiatique

Y a t-il une forme de manipulation de l'opinion publique des deux côtés ? D'un côté, le gouvernement qui accuse les manifestants de violences, images à l'appui; et de l'autre côté, la CGT accuse le ministère de l'Intérieur de donner l'ordre à la police de laisser-faire pour que les casseurs décrédibilisent le mouvement...

Manipulation non, mais une stratégie d'usage des médias oui, notamment des médias "sauvages", les réseaux collaboratifs, sociaux. Mais cette violence n'est pas le cœur du problème, je le répète. Le vrai problème, c'est la capacité de négociation en contexte de crise politique, comme l'Allemagne et l'Espagne l'ont vécu. Ces acteurs sont-ils capables de proposer autre chose que ce spectacle de confrontation ?

Y'aura t-il un avant et un après Loi du Travail, dans les rapports entre l'Etat et les syndicats ?

Si on écoute les juristes du droit du travail, il aurait dû y avoir déjà un après 2008 où une loi prévoyait la représentativité des syndicats et une autre façon de discuter dans le cadre des conflits sociaux. Or, on est encore dans une logique de confrontation médiatique. Il faut trouver un système de négociation en amont. Le timing de cette loi El Khomri est catastrophique : on a l'impression que cette loi a été écrite dans un cabinet ministériel par trois conseillers et proposés dan,s la foulée à l'opinion publique, sans discussion avec les partenaires sociaux en amont.

Ce conflit aura fait des dégâts dans les rapports entre les syndicats eux-mêmes, entre la CFDT et la CGT notamment...

Oui, il y a des philosophies très différentes. Certains syndicats acceptent tout, d'autres refusent tout. On pensait qu'ils pouvaient s'entendre, et la CGT impose son rythme de refus net.

Nuit Debout, ça ne marche pas en France, pourquoi ?

Non, c'est une erreur de jugement de croire que Nuit Debout ne fonctionne pas. On en attend un parti politique structuré, c'est un réflexe trop normé, trop traditionnel. Si vous attendez que Nuit Debout se présente aux primaires, vous serez déçus. Nuit Debout est un mouvement qu'on en peut pas comparer avec le mouvement ouvrier, ou avec un syndicat ou un parti. Ce sont des jeunes précarisés, intellectualisés, qui se rassemblent pour essayer de réfléchir à des solutions alternatives. Ce que je déplore quant au manque de négociation, eux le font. Il y a un vrai processus de discussion ouverte sur des choix de société : les droits des femmes, le droit du travail, l'université, la violence, sur tout ce que pourrait être une société qui ne serait pas soumise à des impératifs libéraux.

Je fais le pari que Nuit Debout présentera des candidats aux municipales en 2020

Réfléchir, discuter, les idéaux c'est bien, mais dans la pratique ? Concrètement, que peut apporter Nuit Debout ?

Concrètement, ce sont des choses infimes mais importantes comme des réseaux de solidarité, des occupations de places. Regardez les centre-villes, regardez Toulouse : ce sont des espaces commerciaux. Là, ces espaces deviennent des lieux de discussion. Ils se fatiguent certes, mais comme Espagne avec les Indignés, ils vont se transformer. Ils vont investir les associations, on aura peut-être des candidats Nuit Debout aux municipales de 2020, ou dans des projets locaux de réhabilitation ou d'aide sociale. Ils sont en train d'acquérir une culture politique, à travers un rassemblement et ils ne veulent pas tomber dans les codes politiques traditionnels. Je peux vous dire que ceux qui ont participé à Nuit Debout auront plus tard un rôle politique, plus ou moins discret. Il faut attendre, et les médias traditionnels ne comprennent cette logique, des processus plus collectifs et plus modestes. On ne se donne pas le temps car on attend des figures classiques, des gens qui se présentent aux présidentielles. mais la politique, c'est autre chose.