Économie – Social

Pourquoi des dizaines d'artistes risquent-ils de disparaître de Youtube ?

France Bleu mercredi 18 juin 2014 à 17:29

Youtube est d'ores et déjà le site le plus utilisé pour écouter de la musique
Youtube est d'ores et déjà le site le plus utilisé pour écouter de la musique © MaxPPP

Le climat est tendu entre le géant de la vidéo en ligne Youtube et les labels de musique indépendante. Le portail, propriété de Google, menace de supprimer les vidéos des labels qui n'acceptent pas les conditions tarifaires que le site leur propose pour un service de streaming payant. Francebleu.fr vous aide à y voir plus clair en trois questions.

YT1 - Radio France
YT1 © Radio France

Le géant de la vidéo en ligne a confirmé ce mardi une rumeur qui circulait depuis quelques mois : il s'apprête à lancer un service de musique en ligne par "streaming" , à la manière de Deezer ou Spotify. A l'heure actuelle, on peut écouter de la musique sur Youtube, mais il faut pour cela passer par des vidéos, précédées de publicités . Certains services non-officiels – comme Youtify – permettent aussi de transformer Youtube en lecteur audio, où la vidéo est réduite à néant.

Le nouveau service du site, nommé "Youtube Music Pass", devrait être mis en place dès cet été sur le système mobile Android – qui appartient à Google, tout comme Youtube. Deux offres payantes seraient proposées : l'une à 5 dollars (un peu plus de 3,5€), avec publicité, l'autre sans publicité à 10€. Dans les deux cas, l'application permettrait d'écouter de la musique en se passant des vidéos , et en paramétrant ses titres préférés pour les écouter même sans connexion internet.

Devenant concurrent direct des autres services de streaming, Youtube possèderait deux avantages nets : d'abord, la richesse de son catalogue . De nombreux titres non disponibles sur d'autres plateformes le sont sur Youtube, téléchargés par des utilisateurs amateurs. Deuxième point fort : 49% des internautes qui écoutent de la musique en ligne citent déjà Youtube comme plateforme préférée  (contre 25% pour les sites comme Deezer ou Spotify), selon une étude parue en septembre dernier.

YT2 - Radio France
YT2 © Radio France

Pour créer un service où la musique est monétisée (rendue payante), Youtube doit négocier des contrats avec les maisons de disques. Objectif : leur proposer une rémunération en échange de la diffusion des chansons de leurs artistes. Un premier accord avait été signé il y a quelques mois, pour autoriser les titres chargés par les utilisateurs amateurs, en échange de l'ajout de publicités.

Problème : les négociations achoppent entre Google, la maison mère de Youtube, et plusieurs labels indépendants. Car Youtube voudrait que cette rémunération soit beaucoup plus faible qu'elle ne l'est déjà sur les services de streaming.

A titre indicatif, là où vendre une chanson sur iTunes rapporte environ 7 centimes d'euro à l'artiste et son éditeur, une écoute sur Spotify rapporte environ 0,4 centime. Et une diffusion sur Youtube (avec publicité) rapporte seulement 0,04 centimes .

Pour les majors, qui sont les très grandes maisons de disques (Universal, Sony, etc.), dont les albums se vendent par millions, la marge de négociation est plus grande. Ce n'est pas le cas pour les labels indépendants, dont certains refusent ces conditions draconiennes

"Ce système se fait au détriment des indépendants. D'autant plus que les tarifs concurrentiels de Youtube vont forcément faire baisser la rémunération chez Spotify ou Deezer ", explique Philippe Couderc, président de la Felin, la Fédération française des labels indépendants. "Cela remet en cause tout un paradigme de l'économie de la musique, dont Youtube est un représentant ".

YT3 - Radio France
YT3 © Radio France

Puisque des labels indépendants refusent de se plier aux conditions tarifaires de Youtube, le site a décidé de sévir : finies les vidéos gratuites . "Dans les jours qui viennent ", la plateforme va bloquer les vidéos de ces labels, a expliqué Robert Kyncl, directeur des opérations commerciales sur Youtube, qui ajoute que ces titres ne représentent que 5% de l'industrie musicale. Un chiffre contesté par les indépendants eux-mêmes :

"Si cette menace était mise à exécution, cela aurait pour conséquence d'évincer l'ensemble des catalogues indépendants présents sur Youtube, soit 30% du répertoire musical mondial". — L'Union des producteurs phonographiques français indépendants (UPFI)

Ce n'est pas la première fois que Youtube met la pression sur l'industrie musicale : l'an dernier, le site avait cessé de diffuser de la publicité avant les vidéos musicales , pendant des négociations arides avec la Sacem. Résultat : pendant toute cette période, les artistes et leurs maisons de disques n'avaient pas touché un sou.

Mais cette fois-ci, ce sont directement les utilisateurs de Youtube qui vont en sentir les conséquences, vu que des vidéos vont purement et simplement être bloquées . En Angleterre par exemple, le label XL Recordings, qui a refusé de signer l'accord avec Youtube, produit la chanteuse Adele . Toutes ses vidéos pourraient donc disparaître de la plateforme. En France, des artistes comme Zaz, Oldelaf ou Cats on Trees dépendent de labels indépendants, et sont donc eux aussi potentiellement menacés de voir leurs vidéos disparaître de Youtube. 

"Une telle attitude de la part d'un opérateur, qui occupe une position majeure sur les réseaux numériques, est inacceptable ", dénonce l'Union des producteurs phonographiques français indépendants, qui parle même de "diktat ", dans un communiqué. Les producteurs indépendants demandent à Youtube de "reconsidérer sa prosition et d'offrir des conditions de rémunération équitables ".