Faits divers – Justice DOSSIER : L'affaire "Air Cocaïne"

Air Cocaïne : Bruno Odos a "vécu l’enfer là-bas"

Par Denis Souilla et Marie Rouarch, France Bleu Bourgogne, France Bleu Isère et France Bleu mercredi 28 octobre 2015 à 13:58 Mis à jour le mercredi 28 octobre 2015 à 18:57

Bruno Odos, de retour à Autrans, en Isère.
Bruno Odos, de retour à Autrans, en Isère. © Maxppp

Après son retour en France le week-end dernier, l'Isérois Bruno Odos s'est confié à France Bleu. Le pilote a fui la République dominicaine alors qu'il a été condamné en août, comme trois autre Français, à 20 ans de prison pour trafic de cocaïne. L'homme explique "avoir perdu mille jours de sa vie".

Bruno Odos : "je suis au fond du gouffre"

Bruno Odos s'est livré à France Bleu Isère à travers un long entretien par Skype mercredi matin. Depuis son retour, il reconnaît être "au fond du gouffre". Le pilote isérois a réussi à fuir la République dominicaine, le week-end du 24-25 octobre, avec son collègue Pascal Fauret, alors qu'ils ont été condamnés, avec deux autres Français, à 20 ans de prison pour trafic de drogue en août dernier. Pas incarcérés mais avec interdiction de quitter l'île de Saint-Domingue, Odos et Fauret ont profité d'une balade en mer pour quitter les Antilles puis revenir en France. La République dominicaine a annoncé mardi qu'elle allait lancer un mandat d'arrêt international, procédure balayée par Stéphane Le Foll, porte-parole du gouvernement, "nous n'extradons pas des citoyens français", a-t-il répondu mercredi matin.

Quelles ont été les conditions de vie en République dominicaine ?

"On a vécu un enfer, enfermés dans des cachots puis dans une prison de haute-sécurité dominicaine. Chaque jour était une lutte pour penser notre défense, pour garder un contact avec notre famille. Nous avons ensuite eu une première 'éclaircie' avec une liberté conditionnelle quinze mois, mais c'était comme de la prison sur une île. Ce qu'on attendait avec impatience était de sortir de cette affaire par la haut, que le Tribunal reconnaisse enfin que notre participation à ce prétendu réseau était nulle, ce qui aurait amené à nous innocenter. On s'est présentés à [tous les contrôles] de notre liberté conditionnelle, venir signer à la capitale une fois par mois. On a fait ça pendant dix-sept mois jusqu'au dénouement : vingt ans de prison pour Pascal et moi."

Bruno Odos : "chaque jour était une lutte"

Quel regard portez-vous sur la justice dominicaine ?

"Parallèlement, je crois que les magistrats et les avocats sont bons, nous les avons beaucoup pratiqués. Nos avocats étaient brillants, travailleurs, assidus, acharnés. Les magistrats connaissent parfaitement le Droit. Ce procès a été très long et chaotique parce que Ministère public apportaient beaucoup de pressions. Il devait se dérouler en quatre audiences et en a compté vingt-trois au final. La Justice n'est pas indépendante, elle est sous pression, elle est aux ordres de gens qui veulent des décisions de justice qui les satisfont. (...) Ce qui est écrit dans le délibéré c'est que nous étions Français, cultivés, dont connaissant l'impact du trafic de drogue dans le monde, donc on ne pouvait ignorer que tout cela était très 'vilain'. Nous avons été condamnés aussi parce que nous n'étions pas 'enfants de bons chrétiens'."

C'est un pays de merde

Bruno Odos : "C'est un pays de merde"

Alain Castany, l'un des Français restés à saint-Domingue a parlé d'une "fuite déloyale et irresponsable". Face à ces propos, Bruno Odos ne veut pas réagir, "je n'ai pas de sentiment ni de commentaire sur les gens qui sont restés là-bas". Il préfère évoquer le système judiciaire dominicain qui lui semble injuste : "si on prive les autres [Français] de leur liberté conditionnelle parce que d'autres ne respectent pas la leur, ce n'est pas un État de droit, si c'est comme cela que cela fonctionne, c'est un pays de merde."

Qui ont été vos soutiens en France et à l'étranger ?

"C'est un groupe de personnes à Autrans et à l'étranger. C'est forcément grâce à eux que nous avons été libérés, que nous avons tenu le coup face à ce déferlement imprévisible qui n'est pas gérable. Je suis dans un coin de mon village, une vie tranquille, personne ne me connaît... Et là, on se retrouve au milieu d'un maelstrom qu'on ne maîtrise pas. Ensuite, il y a cette injustice qui vous accable, le quotidien qu'il faut gérer, les frais, les avocats, les voyages. Il y a donc eu un soutien moral et un soutien financier qui n'est pas négligeable. Que des gens soient mobilisés, cela nous a toujours beaucoup ému, beaucoup touché. (...) Je les remercierai toujours. (...) Je n'ai pas encore croisé beaucoup de ces gens. Je suis assiégé par des journalistes qui veulent voler des images ou des photos. Je reste chez moi (à Autrans), j'attends une convocation pour descendre et m'expliquer à Marseille. J'irai rendre visite à certains à la fin de la semaine."

Bruno Odos : "nos soutiens, je les remercierai toujours"

Avez-vous eu le sentiment d'avoir été abandonné ?

"Il faut faire la différence entre l'État français et les politiques français. L'État français n'a jamais manifesté la moindre intention ni dans un sesn ni dans un autre. Au départ, nous (Pascal et moi) avons été plus qu'oubliés, (...) comparés à des gens accablés des mêmes charges. Nous, nous savions que nous n'avions rien à voir là-dedans. (...) Ensuite, nous avons senti un effort sensible, nous avons été reçus, entendus, on nous a facilité l'obtention de papiers parce qu'il faut savoir qu'on nous a volé tous nos effets personnels. Il a fallu se reciviliser, sous l'impulsion de l'ambassade à Santo-Domingo (la capitale, ndlr), mais c'était le service minimum."

Comment allez-vous aujourd'hui ?

"Je suis physiquement assez fatigué. C'est le contre-coup de la situation que je vis maintenant. Intellectuellement, je crois que tout ira mieux quand on aura pu s'exprimer pour faire cesser le tourbillon médiatique mais surtout quand on aura pu voir le juge d'instruction qui est chargé du volet français de cette minable affaire, quand on aura pu lui apporter notre éclairage. (...) On ne refait pas le passé. J'ai perdu mille jours de ma vie et peut-être plus. C'est difficile à avaler. La remontée du fond du gouffre va être longue, je ne la vois pas très brillante.

Bruno Odos : "la remontée du fond du gouffre va être longue"

C'est une très grande fatigue après mille jours où nous avons eu très peu de bonnes nouvelles, cela a été du stress permanent. Ce retour n'était pas celui que je souhaitais. Je comptais rentrer chez moi avec le sourire et aller décrocher la banderole qui est à l'entrée de mon village, avec des amis. Or, cela ne va pas se passer comme ça. Je ne me cache pas, je peux parler, j'ai l'esprit lucide mais ce n'est pas la vie que j'avais avant. Pour moi, c'est un drame, c'est quelque chose de tragique de vivre cette situation. Je la mesure maintenant parce que je suis revenu ici, que je vois le paysage, il n'a pas le même goût qu'avant, pour moi c'est terrible."

Qu'attendez-vous désormais de la France et de sa Justice ?

"Je suis rentré chez moi parce que j'étais condamné à mort dans un pays qui ne me considère pas, qui n'a pas écouté notre défense et qui nous a condamné très injustement, donc c'était une condamnation à mort pour moi, à 56 ans, vingt ans dans des prisons dominicaines, sans avoir rien fait. Y aller c'était du suicide, y rester c'était la mort assurer, donc c'était vital de quitter ce pays. En arrivant, la première chose que nous avons faite c'est de faire savoir à la juge d'instruction que nous nous tenions à sa disposition, que nous n'étions pas en fuite, que nous étions rentrés chez nous et que à tout moment nous pouvions nous exprimer. Nous avons été entendus une fois en deux ans et demi, c'est trop peu.

Bruno Odos : "nous sommes à la disposition de la juge d'instrcution"

Du jour, où j'ai quitté ma maison, je vais essayer de retrouver des marques, tous ensemble avec ma famille, et repartir pour une vie qui était la mienne avant. je n'ai qu'une vie, je n'ai pas de double vie. J'ai été pilote dans une compagnie aérienne (...). J'aimais ma vie d'avant avec ma femme, mes enfants et ma maison, tout cela est peut-être à reconstruire ou à oublier, je ne sais pas encore."

Ce mandat d'arrêt international à votre encontre, cela vous inquiète-t-il ?

"Non, la République dominicaine fait ce qu'elle a à faire, je ne commente pas. Les juges font ce qu'ils ont à faire. C'est peut-être démesuré par rapport à la situation."

À Autrans, une banderole rappelle la détention des deux Français. - Radio France
À Autrans, une banderole rappelle la détention des deux Français. © Radio France - Marie Rouarch
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