Faits divers – Justice

Dix ans des émeutes en banlieue : retour sur trois semaines de tensions

Par Julien Baldacchino, France Bleu Paris et France Bleu lundi 26 octobre 2015 à 8:02 Mis à jour le mardi 27 octobre 2015 à 9:54

En tout, plus de 9000 voitures ont brûlé en trois semaines
En tout, plus de 9000 voitures ont brûlé en trois semaines © Maxppp

Il y a dix ans jour pour jour, deux adolescents de Clichy-sous-Bois, Zyed et Bouna, mouraient après s'être cachés dans un transformateur électrique. Un drame qui marquait le début de trois semaines d'émeutes dans plusieurs villes. Retour sur ces événements qui ont agité la France.

La mort de Zyed et Bouna

27 octobre 2005 | "S'ils rentrent sur le site EDF, je ne donne pas cher de leur peau", échangent les policiers par radio ce jour-là. C'est l'événement qui met le feu aux poudres. Le 27 octobre dans l'après-midi, un véhicule de la brigade anti-criminalité de Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) tente d'interpeller six jeunes individus signalés par un riverain pour tentative de vol.

Trois d'entre eux, pour fuir la police, tentent de se réfugier dans un transformateur EDF non loin. Deux d'entre eux, Zyed Benna , 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent électrocutés. Le troisième, Muhittin Altun, 17 ans aussi, est grièvement brûlé mais parvient à rentrer chez lui. 

Clichy-sous-Bois s'enflamme

Du 27 octobre au 1er novembre | Le soir même de la mort de Zyed et Bouna, les premières violences éclatent à Clichy-sous-Bois. Des habitants s'en prennent aux forces de l'ordre et aux pompiers. Ce soir-là, 23 voitures sont incendiées. Dans les nuits qui suivent, les violences continuent à Clichy et dans la ville voisine de Montfermeil. Des dizaines de voitures sont brûlées. Le 28 octobre, une marche blanche et un appel au calme conduisent à une accalmie.

Mais dans la nuit du 30 au 31 octobre, une grenade lacrymogène de la police touche une mosquée de la ville. Si les policiers disent être "tombés dans un traquenard", des jeunes leur ayant "lancé des projectiles sur la police lorsque celle-ci faisait sa ronde", d'autres témoins – dont les propos ont été infirmés plus tard par l'enquête administrative – disent que des grenades lacrymogènes ont même été lancées à l'intérieur de la mosquée. Or, la communauté religieuse est encore en plein ramadan. Ce nouvel incident tend encore un peu plus la situation.  

Pendant ce temps, politiques et médias s'interrogent : quelle est la responsabilité de la police dans la mort des deux jeunes adolescents ? Nicolas Sarkozy, à l'époque ministre de l'intérieur, assure que les policiers n'ont pas commis d'erreur, et qu'ils n'ont pas poursuivi Zyed et Bouna jusque dans le transformateur. Mais selon certains témoins, les policiers ont suivi les trois ados jusqu'à l'entrée du transformateur et ne les ont pas aidés malgré un risque de mort évident. 

Des émeutes dans toute la Seine-Saint-Denis... puis l'Île-de-France

Nuit du 1er au 2 novembre | C'est cette nuit-là qui marque le tournant des émeutes. A Clichy-sous-Bois, la situation se calme... Mais ce sont d'autres villes du département qui sont en proie à de nouvelles violences urbaines. A Aulnay-sous-Bois, Bondy, Sevran, Bobigny, Neuilly-sur-Marne, Montfermeil et le Blanc-Mesnil, environ 250 voitures sont incendiées dans la nuit. Des affrontements violents éclatent avec la police, à Aulnay. A Bondy, un magasin de moquette est ravagé par les flammes.

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Les violences commencent à toucher d'autres départements, notamment la Seine-et-Marne, le Val-d'Oise et les Yvelines, en région parisienne.

Nuit du 2 au 3 novembre | Les violences se poursuivent en Seine-Saint-Denis, où 189 voitures sont brûlées, et des tirs à balles réelles sont constatés contre les forces de l'ordre. En gare du Blanc-Mesnil, une rame de la SNCF est caillassée et les affaires de plusieurs voyageurs sont volées. Une femme de 56 ans, handicapée, est grièvement brûlée dans l'incendie d'un autobus. Deux nouveaux magasins sont incendiés à Aulnay-sous-Bois. 

Le 3 novembre | Sept émeutiers sont jugés par le tribunal correctionnel de Bobigny. Dans un climat très tendu, l'un d'eux est condamné à deux mois de prison ferme. Le soir même, plus de 500 véhicules sont incendiés dans toute l'Île-de-France. Cette nuit-là, des violences éclatent aussi dans d'autres régions de France. 

Les émeutes se répandent dans toute la France

Dans la nuit du 2 au 3 novembre, Besançon est l'une des premières villes où éclatent des violences hors d'Île-de-France. Dans le quartier de Planoise, plusieurs voitures sont incendiées, dont trois dans le sous-sol d'une résidence étudiante. Salah Gaham, le gardien de l'immeuble, tente de porter secours aux étudiants du bâtiment, mis en danger par l'incendie, et trouve la mort dans les flammes.

Entre le 3 et le 6 novembre, petit à petit, la tension gagne de nombreuses villes : à Rennes, près de Rouen, à Soissons, ou dans le Nord, des voitures sont brûlées, d'abord 519 dans la nuit du 3 au 4, puis ce nombre augmente de nuit en nuit : 895 voitures sont incendiées dans la nuit du 4 au 5, et 1.295 dans la nuit du 5 au 6. Dans la nuit du 4 au 5 novembre, un homme de 60 ans, Jean-Jacques Le Chenadec, est violemment agressé à Stains. Plongé dans le coma, il est hospitalisé.

La nuit du 6 au 7 novembre est la plus destructrice de toutes : dans 274 villes de toute la France, les autorités dénombrent 1.408 voitures brûlées, 395 interpellations et 36 policiers blessées. Le président Jacques Chirac prend la parole pour la première fois depuis le début des événements (voir début de la vidéo ci-dessous).

L'état d'urgence est déclaré, les émeutes continuent

Le 7 novembre | Dans l'après-midi, Jean-Jacques Le Chenadec succombe à ses blessures à l'hôpital de Bondy. Le Premier ministre Dominique de Villepin annonce qu'il va recourir à des mesures dont le couvre-feu, autorisé dans des circonstances exceptionnelles par une loi de 1955. 

Le 8 novembre  | Un conseil des ministres exceptionnel déclare l'état d'urgence. Un décret rend un certain nombre de mesures applicables dans tout ou partie de 25 départements touchés par les émeutes, la plus important étant le retour du couvre-feu – mais aussi par exemple, la possibilité d'ordonner la fermeture de lieux de réunion, ou la possibilité d'assigner à résidence "toute personne dont l'activité s'avère dangereuse". Le décret est publié au Journal Officiel le lendemain. 

Chaque nuit qui suit voit encore des centaines de voitures incendiées, mais le nombre décroît petit à petit. Le 9 novembre, le ministre de l'Intérieur Nicolas Sarkozy annonce en outre que huit policiers sont suspendus pour des violences illégitimes sur des manifestants, à La Courneuve, le 7 novembre. 

Le retour au calme

Le 14 novembre | Le gouvernement annonce qu'il souhaite prolonger l'état d'urgence pour trois mois. Le soir même à la télévision, Jacques Chirac fait une allocution en direct pour annoncer la création d'un service civil, à destination de 50.000 jeunes.

Le 15 novembre | L'Assemblée nationale adopte la prolongation de l'Etat d'urgence pour trois mois. Le Sénat l'adopte à son tour le lendemain. Petit à petit le nombre de voitures brûlées baisse : le matin du 15 novembre les autorités ne comptent "plus que" 215 voitures brûlées, puis 165 le lendemain, et 98 le 17 novembre. Mais l'état d'urgence reste en vigueur jusqu'à début janvier 2006.