Retour
Provence-Alpes-Côte d'Azur Corse Auvergne-Rhône-Alpes Grand Est Bourgogne-Franche-Comté Occitanie Nouvelle-Aquitaine Centre-Val de Loire Île-de-France Hauts-de-France Normandie Pays de la Loire Bretagne
  • Toute la France
  • Auvergne-Rhône-Alpes
  • Bourgogne Franche-Comté
  • Bretagne
  • Centre-Val de Loire
  • Corse
  • Grand Est
  • Hauts-de-France
  • Île-de-France
  • Normandie
  • Nouvelle-Aquitaine
  • Occitanie
  • Pays de la Loire
  • Provence-Alpes-Côte d'Azur
Changer de région
Centre-Val de Loire
Changer de région
Corse
Changer de région
Hauts-de-France
Changer de région
Normandie
Retour
Société

Dopage : stéroïdes, corticoïdes, cocaïne… quand les rugbymen se chargent

jeudi 8 février 2018 à 18:37 Par Germain Arrigoni, France Bleu

Avant Ecosse-France pour le compte du Tournoi des 6 nations (dimanche à 15h00), enquête sur un tabou dans l’ovalie : le dopage. Jamais admis, rarement dénoncé, pourtant, le rugby n’est pas épargné par le phénomène. Une enquête de la Cellule Investigation de Radio France signée Sylvain Tronchet.

Le rugby est-il gangrené par le dopage ?
Le rugby est-il gangrené par le dopage ? © Maxppp -

Des mutations physiques étonnantes

« C’était un sport d’évitement, de stratégie, c’est devenu un sport de destruction ». Ce constat, largement partagé dans le monde du rugby, est étayé par de nombreux travaux statistiques. « Le nombre de rucks (mêlées ouvertes), donc le nombre de contacts a explosé ces dernières années, explique Adrien Sedeaud, chercheur à l’IRMES. Du coup, les clubs s’arment en conséquence, certaines études ont parlé de course à l’armement. »

Depuis 1987, d’une coupe du monde à l’autre, tous les 4 ans, les joueurs internationaux prennent en moyenne 1,5 kg. C’est deux fois plus que la population générale. Néanmoins, cette prise de poids n’a pas été toujours linéaire. « Les All Blacks sont passés, pour les joueurs arrières, de 85 kg à 95 kg en moyenne entre 1995 et 1999, poursuit Adrien Sedeaud, et pour les avants, on est passé de 100 kg à 110 kg sur la même période. Ces prises de masse sur de si courtes périodes, n’ont été observés que dans les sports US. »

Aux Etats-Unis, cette période a été baptisée « l’ère des stéroïdes » dans un rapport rendu en 2007 par l’ex-sénateur américain Georges Michell. Il y établissait un large usage des stéroïdes anabolisants et de l’hormone de croissance dans les Ligues majeures américaines. 

Le rugby a-t-il pris le même tournant ? L’usage des stéroïdes dans l’hémisphère Sud a été confirmé par plusieurs témoignages, notamment celui de Felipe Contepomi devant la commission d’enquête sénatoriale du Sénat, en France, en 2013. L’ancien joueur de Toulon et du Stade Français avait affirmé qu’ils étaient largement utilisés dans les années 90 en Argentine. Mais il estimait que ces années étaient révolues. « J’ai du mal à croire qu’on soit passé d’une utilisation massive à rien du tout » sourit encore aujourd’hui le sénateur (PS) Jean-Jacques Lozach, qui fut le rapporteur de cette commission. 

Des analyses troublantes dans le rugby français

La France a-t-elle été épargnée par le phénomène ? Peut-être un peu… En tout cas, les statistiques sur l’évolution physique des joueurs du XV de France ne font pas apparaître les mêmes « atypicités » que pour certaines équipes de l’hémisphère sud. Mais une étude rendue publique en 2009 par l’Agence française de lutte de contre le dopage (AFLD) va sérieusement écorner l’image de « sport propre » du rugby. L’AFLD avait réalisé des prélèvements capillaires sur 138 sportifs, dont 30 rugbymen. D’après les analyses, 5 d’entre eux, soit 16,7%, avait pris des stéroïdes (de la DHEA). L’analyse capillaire n’étant pas reconnue par le code mondial antidopage, ces résultats sont restés anonymes. Mais elle a marqué les esprits. Tout comme les « profilages sanguins » que l’agence avait également réalisé dans la foulée du Tour de France 2008, afin de voir si d’autres sports pouvaient être concernés par le dopage sanguin. « Concernant le rugby, nous avions vu d’énormes variations durant les périodes de trêve, se souvient Jean Pierre Verdy, qui était le directeur des contrôles de l’AFLD à cette époque. Cela signifiait que les sportifs récupéraient d’une manière incroyable, ou alors qu’ils avaient pris des produits pour les y aider. Les scientifiques évoquaient la prise d’EPO, ou des transfusions sanguines, voire les deux. » 

Des joueurs « écartés » de l’équipe de France en raison de soupçons

Des variations de paramètres physiologiques anormales chez des rugbymen de haut niveau ? Christian Bagate admet qu’il en a déjà vu. Cet ancien joueur de bon niveau, médecin et dirigeant de club a été en charge de la lutte antidopage à la Fédération française de rugby pendant près de 20 ans. Cet homme très secret a toujours contesté l’existence d’un dopage « organisé » au sein de son sport, comme on a pu le voir dans certaines équipes cyclistes par exemple. Mais quand nous sommes allés le rencontrer, à Bègles, où il vit, il nous a lâché une explication qui peut permettre de comprendre que parfois, certains joueurs incontestables à leur poste n’aient pas été sélectionnés. « Quand vous êtes en équipe de France, on multiplie les analyses, explique-t-il. Et parfois, on a vu des choses qui nous faisaient douter. C’est arrivé, rarement mais c’est arrivé. On ne l’a jamais dit, mais c’est arrivé. Et ces joueurs, ils ont compris. Ils se sont remis à travailler pour essayer de revenir. Mais comme par hasard, c’était toujours des joueurs qui avaient quelqu’un dans leur environnement qui les conseillait de façon pas toujours très honnête. » 

Des préparateurs physiques aux méthodes suspectes

Ces « conseillers » aux méthodes parfois douteuses sont connus dans le milieu du rugby. « C’est une vraie spécificité de ce sport, explique Damien Ressiot, l’actuel directeur des contrôles à l’AFLD. Il y a dans le rugby des préparateurs physiques itinérants, qui ne sont pas attachés à un club. Certains sont très compétents, d’autres plus douteux. Ces gens, marginaux, nous en avons identifié dans le passé, et leur présence perdure. »

L’un d’entre eux était clairement dans le collimateur de la FFR et de l’AFLD. Alain Camborde, décédé en 2015 dans un accident de la route, avait notamment officié auprès des clubs de Pau, Biarritz, et de l’équipe nationale argentine. Dans les brochures qu’il éditait, il revendiquait de suivre près de 150 joueurs professionnels dont quelques membres de l’équipe de France. Et puis, un jour de 2011, les gendarmes découvrent des cachets de clenbuterol, un stéroïde anabolisant. Néanmoins, la justice qui le condamnera à 3 mois prison avec sursis pour « importation et détention de marchandises prohibées et exercice illégal de la profession de pharmacien » ne retiendra pas les accusations de dopage de sportifs. Pourtant les autorités antidopage avaient de forts soupçons. Jean-Pierre Verdy révèle qu’il y a eu dans cette affaire « une mauvaise collaboration entre les douanes et la gendarmerie ce qui a débouché sur un beau raté ». 

Des soupçons étayés notamment par des analyses sanguines étranges, pratiquées sur des rugbymen professionnels entre 2006 et 2008. 150 joueurs ont présenté des taux d’hormones thyroïdiennes anormales. Ces variations peuvent permettre de soupçonner la prise de produits dopants tels que l’hormone de croissance. « On a repéré qu’ils jouaient tous dans la même région, dans le Sud de l’Aquitaine, se souvient Christian Bagate. On a essayé de comprendre, et on a vite repéré qu’ils avaient tous le même préparateur physique », dit-il sans livrer son nom. 

Une rapide vérification permet pourtant de l’identifier : Alain Camborde. Lors de son audition devant la commission d’enquête sénatoriale sur le dopage, Bernard Laporte, le sélectionneur de l’époque avait dû admettre que cette affaire était remontée jusqu’à ses oreilles. Il a reconnu en avoir parlé avec les joueurs internationaux suivis par Alain Camborde : « Je leur ai dit qu’il y avait des suspicions, mais eux étaient catégoriques : ils m’ont dit qu’ils faisaient confiance à ce mec. Je sais que ça engendré plein de doutes. Mais bon, ça n’a été que des rumeurs ». Fermez le ban.

Quand les corticoïdes et la cocaïne sont « autorisés »

Le 6 octobre 2016, les révélations du quotidien L’Equipe entretiennent le malaise au sein du rugby : les urines de trois joueurs du club champion de France, le Racing 92, comportaient des traces de corticoïdes lors d’un contrôle effectué au soir de la finale du Top 14 , le 25 juin précédent. La star du championnat, Dan Carter, présentait un taux plus deux fois supérieur au seuil de détection.

Dan Carter en 2015, lors de la victoire de la Nouvelle-Zélande en finale de la Coupe du monde de rugby - AFP
Dan Carter en 2015, lors de la victoire de la Nouvelle-Zélande en finale de la Coupe du monde de rugby © AFP - Gabriel BOUYS

Finalement, tous les trois seront blanchis. Les corticoïdes, interdits en compétition, sont autorisés à certaines conditions lors des périodes d’entraînement. Mais le soupçon repart de plus belle autour de ces produits que Laurent Bénézech surnomme « l’hormone du courage ». 

Utilisés comme anti-inflammatoires, les corticoïdes permettent aussi de repousser le seuil de la douleur. « Ils permettent de passer par-dessus les douleurs consécutives à un match le dimanche et d’en chaîner sur un bloc de travail intense à l’entraînement dès le début de la semaine », explique l’ancien international qui a raconté dans son livre comment il avait ressenti les effets bénéfiques de ces substances à l’entraînement après qu’on lui en eût prescrit suite à une opération à un œil. 

L’affaire du Racing a laissé des traces. Jean Chazal, président de la commission médicale de l’ASM Clermont Auvergne Rugby reste dubitatif : « On nous explique que ces joueurs auraient subi des infiltrations (autorisées) à l’entraînement. Mais en cas d’infiltration, le passage sanguin est très faible. Si un joueur présente un taux de corticoïde à deux ou trois fois la limite admise, c’est que les corticoïdes sont passés dans le sang et qu’ils ont boosté le joueur. Je veux rester politiquement correct et n’accuser personne, mais si vous avez un tel taux de corticoïdes, et bien vous devriez être pénalisés ! »

De son côté, Christian Bagate, qui a eu à traiter ce dossier à la Fédération française de rugby ne cache pas qu’il pense, comme beaucoup d’autres, que les joueurs ne devraient pas jouer s’ils sont sous corticoïdes. « Mais la règle c’est la règle, martèle-t-il. Le règlement de l’agence mondiale antidopage, dominée par les anglo-saxons qui sont beaucoup plus tolérants que nous sur les corticoïdes, permet ce genre de choses. Et je ne peux qu’appliquer la règle ! »

« Les sportif de haut niveau lui font confiance ». Dossier de presse du préparateur physique Alain Camborde - Radio France
« Les sportif de haut niveau lui font confiance ». Dossier de presse du préparateur physique Alain Camborde © Radio France -

Les corticoïdes ne seraient pas les seuls produits « autorisés » utilisés pour supporter les charges d’entraînement. Depuis plusieurs années, il se murmure que certains joueurs les associeraient avec de la cocaïne ! Ce stupéfiant, s’il est prohibé par le code pénal, n’est en effet interdit qu’en compétition par le code de l’AMA. En clair, un contrôle positif à la cocaïne ne peut déboucher sur aucune sanction sportive hors période de match. Dans les couloirs de l’ovalie, on parle de dopage « LMM, comme lundi-mardi-mercredi, explique l’ancien directeur des contrôles de l’AFLD, Jean-Pierre Verdy. La cocaïne est utilisée en début de semaine pour estomper les effets des chocs des matchs du dimanche. Comme elle ne reste que 48 heures dans les urines, elle n’est plus détectable le week-end suivant, et comme elle n’est pas interdite à l’entraînement, elle est utilisée. »

Alerte sur les compléments alimentaires

L’obsession de la « prise de masse » chez les joueurs a fait entrer dans les vestiaires de rugby une gamme de produits qui se consommait surtout chez les culturistes jusque-là : les compléments alimentaires. Vendus le plus souvent sous forme de poudre à diluer, ce sont des concentrés de protéine qui permettent d’éviter d’avaler des quantités astronomiques d’œufs et de viande de poulet en période de musculation intense, pour accompagner l’effort. 

Mais ces produits sont très controversés. Pour le professeur Xavier Bigard, conseiller scientifique de l’AFLD, « il y a quelques compléments alimentaires qui peuvent présenter un intérêt, mais limité, une grande masse qui n’ont aucune propriétés, et puis ceux qui sont très efficaces. Ces derniers sont quasiment tous pollués par des substances dopantes. » 

Vendus sur internet pour la plupart, ils sont pourtant bien souvent « garantis » par les sites qui les commercialisent. Mais certains fabricants étrangers peu scrupuleux ajoutent des substances cachées. C’est la mésaventure qui est arrivée à Alexis, un joueur de Fédérale 2 (4e division) qui nous a raconté son histoire : « Après un match je me sentais fatigué, j’ai donc pris une dose de complément, pour la première fois de ma vie. Trente minutes plus tard, je suis contrôlé. Un mois après, je reçois une lettre me disant que je suis positif à un stimulant interdit. J’ai été suspendu 6 mois. J’ai cru que le ciel me tombait sur la tête. »

Les compléments alimentaires « adultérés » (trafiqués) inquiètent l’ANSES qui a publié en 2016 une alerte sur ces produits. « Certains ingrédients des compléments visant le développement musculaire ou la diminution de la masse grasse sont décrits dans la littérature scientifique comme causant des effets indésirables parfois graves, principalement cardiovasculaires, neuropsychiatriques, hépatiques et rénaux » ont écrit les scientifiques de l’agence qui ont relié certains cas de pathologies avec la consommation de ces produits.

Pourtant, plusieurs témoins nous l’ont confirmé, ils sont extrêmement répandus aujourd’hui dans le rugby. Certes, les clubs professionnels mettent en place des procédures strictes pour que leurs joueurs utilisent des produits certifiés et fiables. Mais leur usage n’est pas anodin. Pour Xavier Bigard, il faudrait même les bannir des centres de formation : « On a établi de manière très formelle un lien entre la consommation de compléments alimentaires et l’ouverture vers des substances dopantes, c’est-à-dire le risque de franchir la ligne jaune. C’est pour cela qu’il faut les interdire chez les jeunes et les ados ». D’après nos informations, ils seraient au contraire de plus en plus prisés.a