Faits divers – Justice

Enfant syrien mort sur une plage : un "raté" de la presse française ?

Par Marina Cabiten, France Bleu jeudi 3 septembre 2015 à 14:17 Mis à jour le jeudi 3 septembre 2015 à 17:01

La photo de l'enfant syrien mort en Turquie a fait la une d'un grand nombre de journaux européens
La photo de l'enfant syrien mort en Turquie a fait la une d'un grand nombre de journaux européens © MaxPPP

Jeudi matin, un grand nombre de quotidiens européens ont mis en une la photo de cet enfant syrien retrouvé mort sur une plage turque la veille. Mais cela n'a pas été le cas des journaux français, ce qui a suscité de nombreuses questions sur les réseaux sociaux.

La photo d'Aylan Kurdi, l'enfant syrien de trois ans retrouvé noyé mercredi sur une plage de Turquie, a fait la une des plus grands quotidiens européens jeudi matin. The Times, The Guardian, El Pais, Bild... Mais pas Libération, Le Figaro, Le Monde ou encore Aujourd'hui en France/Le Parisien. Sur les réseaux sociaux, certains s'en sont étonnés, voire indignés. Pourquoi ce décalage entre la France et le reste de l'Europe ? 

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Problème de timing ? 

Certains observateurs des médias ont évoqué jeudi matin un problème d'heure de bouclage, c'est-à-dire l'heure à laquelle les journaux sont imprimés . Le Monde, quotidien du soir qui imprime donc très tôt dans l'après-midi, a évoqué cette contrainte. Il a finalement mis la photo à la une de son édition suivante, celle datée de vendredi. Libération a "raté" la photo, explique le directeur des éditions Johan Hufnagel, dont le journal a pourtant consacré six "Une" à la crise des migrants depuis juin. "C'est un ratage collectif de ne pas l'avoir  vue, on assume." 

Un vieux débat de la presse française

Christian Delporte, historien spécialiste des médias, ne croît pas à ces arguments. "La presse française a toujours un peu de mal avec ce qui est jugé spectaculaire, contrairement par exemple à la Grande-Bretagne." "On a raté une info, parce qu'on avait sans doute peur de la publier. Et puis une fois que certains l'ont publiée, alors tout le monde se dit qu'il peut le faire. Ce débat qui oppose l'émotion à l'information remonte à au moins 30 ans. Je me souviens de l'exemple de la jeune colombienne coincée dans les décombres après l'éruption d'un volcan, agonisant des jours avant de mourir. On se demandait déjà dans la presse française s'il fallait publier sa photo, alors que la presse étrangère ne se posait pas la question."

La Colombienne Omayra Sanchez agonisant suite à une éruption volcanique, en 1985 - Aucun(e)
La Colombienne Omayra Sanchez agonisant suite à une éruption volcanique, en 1985

 

Une photo pour éveiller les consciences ? 

Cyril Petit, rédacteur en chef au Journal du dimanche, parle d'un "raté" de la presse française. Pour lui, même si les journaux se vendent beaucoup moins, ils gardent leur force . "Qu'est-ce qu'on partage sur Twitter ? Pas les unes des sites d'information mais celles des journaux papiers, dont certaines sont restées dans l'histoire et ont fait bouger les lignes."

Même son de cloche pour Christian Delporte, pour qui les médias français sont passés à côté de cette photo déjà "historique". I l pense malgré tout que cela peut faire évoluer le traitement de la crise des migrants, "jusqu'à aujourd'hui assez peu traitée dans nos journaux". Pour le journal Le Monde dans son éditorial de vendredi, "dans les livres d'histoire, le chapitre consacré à ce moment-là s'ouvrira sur une photo: celle du corps d'un petit Syrien, Aylan Kurdi".

Depuis jeudi matin, plusieurs dirigeants ont réagi suite à la publication de la photo d'Aylan Kurdi. François Hollande a déclaré que "si l'image fait le tour du monde, alors elle doit aussi faire le tour des responsabilités." Lui et la chancelière allemande Angela Merkel ont annoncé jeudi "un mécanisme permanent et obligatoire" d'accueil des réfugiés. Le chef du gouvernement britannique David Cameron a affirmé avoir été "profondément ému" par la mort de cet enfant, s'engageant à prendre ses "responsabilités morales."