Faits divers – Justice

À Grenoble, une femme battue devant les assises pour avoir tué son ex-mari

Par Alexandre Berthaud, France Bleu Isère et France Bleu lundi 12 décembre 2016 à 21:29

La cour d'assises de l'Isère, où se tient le procès jusqu'à mardi.
La cour d'assises de l'Isère, où se tient le procès jusqu'à mardi. © Radio France

Devant la cour d'assises de l'Isère se tient depuis lundi matin un procès qui en rappelle un autre. Chantal Laurent-Tropet, 58 ans, est accusée d'avoir tué Harry, son ex-mari, le 29 mai 2011. Il la battait et l’agressait depuis de nombreuses années.

L'affaire est extrêmement similaire à celle, très médiatisée en 2016, de Jacqueline Sauvage. Cette dernière a tué son mari violent, de trois coups de fusil dans le dos, après plus de quarante ans de violences conjugales. Condamnée à dix ans de prison ferme, un mouvement s'est récemment créé, pour demander sa sortie de prison. En Isère, l'accusée se nomme Chantal Laurent-Tropet. Elle a 58 ans, et habitait Moirans à l'époque des faits, avec Harry Ratgris. Ils avaient divorcé, mais vivaient encore sous le même toit.

Deux tirs de fusil de chasse, pendant le sommeil du mari

Le 28 mai 2011, elle a la garde de son petit-fils. Tous les trois, avec son ex-mari, ils doivent se rendre au spectacle de danse d'un autre des petits-enfants du couple Ratgris. Sauf qu'Harry se met à boire. Alcoolique "depuis toujours" selon l'accusée, il s'énerve, comme d'habitude lorsqu'il boit. Il ne frappe pas la quinquagénaire, mais l'insulte, devant son petit-fils, et se fait menaçant. Une dispute, comme le couple en a connu de nombreuses autres pendant des années, sauf que, selon les experts psychiatres, la présence du petit-fils provoque une "angoisse" chez Chantal Laurent-Tropet.

Et l'accusée explique le passage à l'acte par cette angoisse, ce trop plein d'émotions. Le lendemain matin, le 29, l'un de ses fils (elle en a trois) passe récupérer le petit-fils, à 8h55. À 9h12, un opérateur du centre d'appel de la gendarmerie décroche. Au bout du fil, Chantal Laurent-Tropet prononce ces mots, la voix pleine de panique, en sanglotant : "j'ai tué mon mari". Après 35 ans de mariage et d'humiliations, elle est allée chercher le fusil de chasse d'Harry Ratgris au garage, l'a chargé, et lui a tiré deux fois dessus, alors qu'il dormait, dessaoulant sur le canapé de la maison à Moirans.

35 ans de violence

Harry et Chantal se rencontrent très tôt. Il a 18 ans, elle 14, et ils tombent éperdument amoureux. "Il était jaloux, ultra possessif, dès qu'elle parlait avec un autre homme il piquait sa crise", raconte le frère de l'accusée, qui travaillait avec Harry Ratgris à l'époque. Deux ans plus tard ils se marient, et Chantal accouche de leur premier enfant, Régis. "C'est à peu près à cette époque que les coups ont commencé", raconte l'accusée, "je pensais que ça allait lui passer, on était jeune, on allait avoir une maison, une famille". Les choses ne feront qu'empirer.

"Je n'étais pas une femme, j'étais son objet" - Chantal Laurent-Tropet

Les trois enfants, tour à tour à la barre ce lundi au tribunal, décrivent l'enfer dans lequel a vécu leur mère, et donc indirectement le leur. Harry Ratgris était alcoolique, l'acool le rendait jaloux, et violent. Les trois fils témoignent des scènes de violence physique - parfois ils s'interposaient - mais aussi des violences verbales - le père insultait leur mère de prostituée très souvent. À quarante ans celle-ci tombe dans l'alcool, les disputes redoublent d'intensité, et par deux fois Harry est condamné à de la prison avec sursis, à chaque occasion celles-ci reprennent.

Un mari deux fois condamné, une femme qui reste coûte que coûte

À cela, l'accusée ajoute des violences sexuelles, des rapports forcés, mais tus, tout comme les violences physiques. "Nos copains ne savaient pas, nos grands-parents ne savaient que peu, on ne devait pas en parler", se rappelle Romain, le benjamin de la fratrie. Pire encore, Harry Ratgris interdit à sa femme de prendre la pilule, "pour ne pas que j'aille voir ailleurs, il disait". Résultat, elle tombe enceinte six fois, mais n'accouche que de trois enfants. Son mari ne veut pas de ces grossesses, mais il ne l'accompagne pas non plus dans ses avortements. Un déchirement pour Chantal.

Pourtant, celle-ci n'a jamais quitté le domicile familial. Ses fils en sont tous persuadés, "elle l'aimait quand même". Ils essaient, de nombreuses fois, de la sortir de la maison, de lui louer un appartement ailleurs. Parfois elle ne veut pas partir, les autres fois son mari la retrouve, et la convainc de revenir. C'est le point le plus discuté par l'avocate général, Mme Lozach'meur, ce qui fera dire à Romain Ratgris : "ils n'étaient pas fait pour vivre l'un sans l'autre, mais ils ne pouvaient pas vivre ensemble". L'accusation se pose aussi des questions sur la période ayant précédé le meurtre, car le mari était, semble-t-il, moins violent physiquement les derniers temps.

"Elle en a déjà assez bavé" - Romain, le fils de l'accusée

Les trois fils, ont d'ailleurs souhaité ne pas se constituer partie civile. L'aîné (Régis) et le benjamin (Romain) estiment "qu'elle en a assez bavé", même si Romain est toujours "en colère qu'elle ait commis l'irréparable". Le cadet, Stéphane, veut lui oublier, "passer à autre chose". Depuis le meurtre, sa femme a quitté le domicile avec ses quatre enfants. "Il a commencé à boire et devenir violent, peu de temps après le meurtre qui l'a bouleversé, donc je suis parti, je ne veux pas faire condamner ma belle-mère, mais je suis là pour dire qu'il y a eu des dommages collatéraux dans cette histoire", raconte Aurélie Bavoux, à la barre, en pleurs.

Au bout d'une longue journée d'audience, l'éducatrice spécialisée qui accompagne l'accusée est à la barre. Chantal Laurent-Tropet comparaît en effet libre. Elle a passé 18 mois en prison mais en est depuis sortie, sous contrôle judiciaire. "Lorsque je l'ai récupérée, elle était déprimée, s'était remise à boire, mais depuis elle a réussi à avoir des projets", raconte Mme Hennequin Elle a notamment pu reprendre contact avec sa famille, et ses petits-enfants. Mais depuis qu'elle connaît la date du procès, le moral de l'accusée a chuté, du fait de revivre tous ces événements. "Je pense qu'elle tient le coup pour eux", explique l'éducatrice, "si elle s'était retrouvée seule, elle ne serait peut-être pas là". Le verdict est attendu mardi dans l'après-midi.