Faits divers – Justice

Jean-Pierre Fraisse : "On a utilisé contre mon fils une grenade de guerre"

Par Bénédicte Dupont et Marine Vlahovic, France Bleu Toulouse et France Bleu jeudi 22 octobre 2015 à 18:00

Jean-Pierre Fraisse, le père de Rémi, l'étudiant tué à Sivens
Jean-Pierre Fraisse, le père de Rémi, l'étudiant tué à Sivens © Radio France - Marine Vlahovic

ENTRETIEN EXCEPTIONNEL - Dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014, Rémi Fraisse, un étudiant toulousain de 21 ans, perdait la vie sur le site du barrage de Sivens dans le Tarn, mortellement touché par une grenade offensive. Un an après, son père, Jean-Pierre Fraisse témoigne.

Rémi avait 21 ans. Etudiant en botanique à l'université Paul-Sabatier de Toulouse et militant auprès de l'association écologiste France Nature Environnement, il n'était encore jamais allé à Sivens, où des Zadistes avaient planté leur camp sur la « zone à défendre » contre le projet de barrage. Cette nuit-là, alors que Zadistes et gendarmes mobiles s'affrontent, il est tué par une grenade offensive. L'enquête est toujours en cours, mais l'auteur du tir a été exonéré par l'Inspection générale de la gendarmerie en décembre. 

Jean-Pierre Fraisse, son père, vit à Plaisance-du-Touch, dans la périphérie de Toulouse. Ce retraité de France Télécom a parlé à la presse quelques jours après la mort de Rémi, avant de se murer dans le silence. Auteur, avec son ex-épouse et leur fille d'une tribune dans le Monde ce jeudi, il a accepté d'accueillir chez lui notre journaliste, Marine Vlahovic. Entretien.

"Que la gendarmerie prenne ses responsabilités", Jean-Pierre Fraisse

Vous vous êtes peu exprimé dans les médias, et on sait finalement peu de choses sur la personnalité de votre fils, Rémi. Pouvez-vous nous parler de lui ?

Rémi était un garçon très sensible, musicien, intelligent. Il aimait la nature. Il avait décidé d'y consacrer sa vie. Après son bac Scientifique option Sciences de la vie et de la terre (SVT), il avait décidé de faire un BTS en environnement. Il ne pouvait pas penser que l'environnement serait la cause de son décès, malheureusement.

Rémi n'était pas un Zadiste, c'était la première fois qu'il se rendait à Sivens quand il a été tué dans la nuit du 25 au 26 octobre 2014. Y avait-il sa place selon vous ?

Nous sommes dans un Etat de droit, le droit de manifester est reconnu, il est là pour aider la démocratie à survivre. Si on ne peut plus manifester, et qu'on ne peut que faire des élections tous les cinq ans, à terme, ce sera la fin de la démocratie. Certains diront que Rémi était au mauvais endroit au mauvais moment, je ne le crois pas. Au contraire, il ne doit pas y avoir de "mauvais endroit au mauvais moment". Il est de la responsabilité des gens qui font le maintien de l'ordre d'apaiser les choses, d'essayer de les circonscrire, de les maîtriser et de ne pas se mettre dans des positions de résistance, d'affrontement, d'utilisation de grenades complètement inappropriées. Rendez-vous compte qu'on a envoyé contre Rémi une grenade de guerre, sa charge explosive est de 70 grammes, c'est le type de grenade mise au point en 14-18 dans les guerres de tranchées contre les Allemands. Mon fils est mort de ça. Grand paradoxe puisque ses arrières-grands-parents paternels ont participé à cette guerre, ils ont été décorés de la Légion d'Honneur, et de la Croix de Guerre de 14-18. Mais on a tout de même lancé sur cet enfant ce type de grenade. Je pense que c'est un scandale.

J'aimerais que chacun prenne ses responsabilités, y compris au plus haut niveau de la gendarmerie.

Près d'un an après la mort de votre fils, où en est l'enquête judiciaire ?

Nous sommes dans l'expectative. Le juge d'instruction est nommé, nous pensons qu'il faut que la justice suive son cours. Le temps de la justice n'est pas forcément le temps "normal". Nous espérons toujours que l’enquête va vraiment déterminer les responsabilités des uns et des autres. Nous ne sommes pas attachés à vouloir absolument que celui qui a lancé cette grenade soit la victime expiatoire de problèmes d'organisation, de méthodes qui ont cours apparemment couramment dans la gendarmerie mobile. Chacun doit prendre ses responsabilités, y compris au plus haut niveau, et au plus haut niveau de la gendarmerie, c'est cela que j'aimerais.

Il y a beaucoup d'enjeux : les gendarmes sont censés circonscrire la violence, et ce sont eux qui ont lancé la grenade sur Rémi.

Aujourd'hui, avez-vous l'impression que la lumière est en train de se faire ?

Je n'ai pas cette impression-là. Ce type d'enquête est très difficile, il y a beaucoup d'enjeux. Ce sont tout de même des gendarmes censés circonscrire la violence, et ce sont eux qui ont lancé la grenade sur Rémi.... Les circonstances sont très difficiles à éclaircir. J'espère que la lumière va se faire, mais quand, je ne sais pas.

Il y a encore de nombreuses questions en suspens...

Pour l'instant, il y a les versions contradictoires des uns et des autres sur la façon dont tout cela s'est passé. Nous comptons beaucoup sur les témoignages de personnes qui étaient sur place ce jour-là et qui n'ont peut-être pas osé encore se déclarer, pour venir nous dire ce qu'elles ont vu réellement. Il y a des gens qui peuvent aussi témoigner de la façon dont Rémi a été traîné au sol sur 40 mètres, son sang tâchant la terre sur une vingtaine de mètres. Nous avons besoin d'éclaircissements pour contre-balancer les témoignages qui ont été produits jusqu'à maintenant.

Une sculpture en hommage à Rémi a été installée à Sivens par un collectif mardi - Radio France
Une sculpture en hommage à Rémi a été installée à Sivens par un collectif mardi © Radio France - Marine Vlahovic

LIRE AUSSI

►► Barrage de Sivens : Ségolène Royal enterre définitivement le projet initial

►► Mort de Rémi Fraisse : les gendarmes n'ont pas commis de faute professionnelle selon le rapport de 'inspection administrative 

►► EN IMAGES : Violences à Nantes et Toulouse après la mort de Rémi Fraisse