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Faits divers – Justice

"Juges en Corse" : des années 90 à 2017 les magistrats témoignent

mercredi 9 janvier 2019 à 19:25 Par Hélène Battini et Marion Galland, France Bleu RCFM et France Bleu

"Juges en Corse", c'est le nom d'un livre de témoignages qui sort ce mercredi aux éditions Robert Laffont. Neuf magistrats, trois juges et six procureurs se sont confiés à Jean-Michel Verne, journaliste marseillais et ancien rédacteur en chef de 24 ore, sur leur passage dans l'île.

"Juges en Corse" aux éditions Robert Laffont.
"Juges en Corse" aux éditions Robert Laffont. © Radio France - Marion Galland

Corse, France

Pressions, menaces, fuites, poids des clans, et attitude parfois ambiguë de l’État : être magistrat en Corse n'a pas toujours été facile pour ces témoins, qui ont exercé entre le début des années 90 et 2017. Ils sont neuf, trois juges et six procureurs, à avoir accepté de raconter leur histoire. Des témoignages à la première personne, où l'on découvre un quotidien parfois difficile, des magistrats qui racontent comment ils ont été victimes d'attentats, de pressions, de menaces mais également des moments-clés de l'histoire judiciaire de notre île comme l'assassinat de Claude Érignac ou encore l'arrestation du préfet Bonnet. Une scène surréaliste, racontée par plusieurs d'entre eux, qui s'est déroulée dans les appartements de la préfecture, le préfet Bonnet, en robe de chambre, cigare à la main, parlant de lui à la troisième personne. 

Et puis il y a cette "porosité, omniprésente", qui entache et complique les enquêtes. Guillaume Cotelle raconte par exemple comment il retrouve un jour, dans la poche d'une victime d'assassinat, la liste complète des jurés de la prochaine session de la cour d'assises. Être magistrat en Corse est un "sacerdoce" confient certains. Même si les choses ont évolué, "attention" alerte un autre, "à un possible retour en arrière", l'actuel calme relatif n'est peut-être pas un si bon signe selon ces magistrats chevronnés.

Pourquoi témoigner ? 

En évoquant des dossiers sensibles, des épisodes marquants, ils tentent de faire comprendre comment fonctionne la justice en Corse et comment faire pour qu'elle continue à fonctionner. La fonction de magistrat était notamment dans les années 90 très difficile à exercer dans l'île, elle l'est toujours, mais les choses ont évolué explique Jean-Michel Verne, l'auteur du livre "Juges en Corse"

"Je pense que c’est un peu moins le cas, parce que d’abord l’activité terroriste s’est arrêtée. Il faut imaginer des magistrats qui, dans les années 90, toutes les nuits étaient dehors à faire des constatations suite à des nuits bleues. Aujourd’hui le climat est plus apaisé même si la prégnance de la mafia corse est importante, on n’a pas non plus une série de règlements de comptes comparable à celle qu’on avait par exemple _en Haute-Corse en 1991 c’était 30 assassinats dans l’année_… La situation des magistrats en Corse est toujours compliquée mais un peu moins qu’avant."

Parmi les témoignages, celui du juge Claude Choquet qui officia à la JIRS de Marseille de 2004 à 2012. Il raconte entre autres, comment il a vu la violence basculer dans l'île après des assassinats en particuliers. "Il y a eu Marie-Jeanne Bozzi, que j’ai rencontré. D’abord c’était une femme, elle a été tuée dans le dos d’ailleurs je crois, c’était particulièrement odieux et lâche comme assassinat. Pour ce qui concerne Antoine Sollacaro, c’était un avocat particulier, une personnalité assez éminente, moi j’avais des relations plutôt aisées avec lui même s’il y avait des affrontements qui n’étaient pas simples mais en même temps il y avait beaucoup de respect, cela m’a beaucoup touché. Ces deux affaires interviennent pratiquement au moment où je pars de Marseille, et m’ont semblé montrer qu’il y avait une bascule, il n’y avait plus de limites, _il y avait eu l’assassinat du préfet, ensuite Marie-Jeanne Bozzi, Sollacaro, ça fait beaucoup, on a l’impression de basculer dans un monde sans limites, sans plus aucun respect de rien_…"

"Une décennie spectaculairement mauvaise et rude"

L'invité de la rédaction ce jeudi est Roland Mahy, aujourd’hui avocat au barreau de Bastia, il a été durant huit ans procureur de la République dans cette même ville, de 1991 à 1998. Il est l'un des neuf magistrats qui ont accepté de raconter leur histoire dans le livre "Juges en Corse". Roland Mahy, répond aux questions de Marion Galland.

MG / Pourquoi avoir accepté de témoigner ? 

RM : J’ai accepté cela parce que la proposition était d’évoquer avec des magistrats la difficulté qu’il y avait à exercer ce métier en Corse en raison parfois des ambivalences de l’État. J’ai vécu la décennie assez spectaculairement mauvaise et rude de la Corse, les années 90 à Bastia, des années très sombres…

MG / Vous êtes marqué à cœur par la Corse, dans le positif comme le négatif ?

RM : Je dis souvent que ma vie professionnelle s’est arrêtée à mon départ de Corse, je n’avais que 46 ans, j’ai passionnément aimé les années que j’ai vécu dans cette île. Des problèmes de santé très graves m’ont interrompu en fin de vie professionnelle et je suis venu suivre ma convalescence en Corse où je vis. J’ai voulu reprendre un peu d’activité professionnelle et je me suis inscrit au barreau de Bastia, sans me créer une identité artificielle, _je ne suis pas Corse mais je suis profondément attaché à cette île_.

MG / Est-ce que vous avez vu une évolution de la justice ? 

RM : Une modernisation des méthodes… On ne travaille plus aujourd’hui dans les parquets, les cabinets d’instruction comme on y travaillait il y a 25 ans. _Les créations de JIRS, qui font qu’un certain nombre de choses sont dépaysées sur Marseille, fait que le quotidien de la vie judiciaire en Corse a perdu un peu de l’acuité qu’elle avait quand je m’y trouvais_. Concernant les moyens en hommes les choses se sont améliorées, pas financièrement, la justice demeure un parent pauvre du budget de l’État, et je ne suis pas convaincu du tout qu’il y ait une amélioration qualitative, on n’étudie pas mieux les dossiers, on ne les juge pas mieux…

MG / Les pressions ? 

RM : _J’ai été victime d’un attentat qui m’a surpris_, je me suis toujours senti en sécurité dans cette île, très vite j’ai su d’où cela venait et pourquoi donc cela m’a rassuré. Je n’ai jamais ressenti ça comme une crainte paralysante.

MG / La porosité est-elle toujours aussi présente ? 

RM : Je le crains, dans cette île il n’y a pas de famille totalement saine. Dans une même famille vous avez un médecin qui a remarquablement réussi, un scientifique de haut niveau, un avocat talentueux, un neveu fiché au grand banditisme, un autre qui a peut-être mis des bombes et toute cette famille au nom de l’unité familiale vit en parfaite intelligence sans le rejet des brebis galeuses et cela n’a pas changé, c’est profondément ancré dans la mentalité insulaire, il est très très difficile de savoir où vous mettez les pieds. Quand vous êtes en poste il y a des tas d’endroits où vous ne pouvez pas véritablement aller ou des personnes qui présentent toutes les garanties de la confiance et en creusant un peu vous vous apercevez que très très proche d’eux il y a un grand délinquant qui sommeille.

MG / Être magistrat en Corse, un sacerdoce ? 

RM : N’exagérons pas, les règlements de comptes entre militants, les nuits bleues, là vous étiez sur la sellette constamment, ça s’est quand même beaucoup apaisé, et _la justice en général reste quelque chose de compliqué à rendre mais on n’est pas des héros de guerre_