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Un combat judiciaire inédit : un fils se bat pour réhabiliter son père guillotiné

Par Jérémy Marillier, France Bleu Vaucluse lundi 10 octobre 2016 à 6:00

Gerard Fesch
Gerard Fesch - Jonathan Fesch

Gerard Fesch se bat pour réhabiliter Jacques, son père, condamné à mort et guillotiné en 1957 pour le meurtre d'un gardien de la paix. Un combat judiciaire inédit en France.

Gerard Fesch se bat pour réhabiliter Jacques, son père, condamné à mort et guillotiné en 1957 pour le meurtre d'un gardien de la paix. Un combat judiciaire inédit en France.

Son père, Gerard ne l'a jamais vu, entendu. Lui, l'enfant placé dès sa naissance à l'Assistance publique, ne découvre qu'à l'âge de quarante ans le nom de son père : Jacques Fesch. Un jeune homme guillotiné en 1957, un mec paumé qui, trois ans plus tôt, a voulu quitter Paris, quitter la France et partir à bord d'un voilier pour changer de vie.

Sauf que Jacques n'avait pas assez d'argent. Il tente un hold-up dans un bureau de change de la capitale. L'affaire tourne mal et dans sa fuite, il tue un gardien de la paix avec une arme à feu. Fesch est condamné à mort, puis guillotiné à la prison de la Santé.

D'assassin à saint ?

Quarante ans après, Gerard découvre son histoire, met un visage et un nom sur cet homme qu'il ne connaissait pas. Il entame et remporte un premier combat judiciaire pour pouvoir porter le nom de son père, Fesch. Il découvre aussi que, lors de son incarcération, Jacques Fesch s'est repenti, s'est tourné vers la religion.

Une foi qu'il a retranscrit à l'écrit, sur plusieurs centaines de pages. Ce journal de prison, publié à titre posthume, se vend à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. Ses écrits ont un tel impact qu'une procédure de béatification (toujours en cours) est ouverte en 1987. D'assassin à saint, la frontière semble vague. Gerard Fesch se bat aujourd'hui pour la réhabilitation de Jacques. Une première en France.

France Bleu Vaucluse : Presque soixante ans après l'exécution de votre père, pourquoi mener un tel combat aujourd'hui ?

Gerard Fesch : Cette démarche peut tout à fait surprendre, je le conçois. Jacques Fesch a incontestablement tué un gardien de la paix en 1954, avant d'être guillotiné en 1957. On peut se poser la question : pourquoi aujourd'hui, soixante ans après, demander sa réhabilitation? Trois choses essentielles m'incitent à faire cette démarche. D'abord, quand on revient sur son procès en avril 1957, on se rend compte qu'il a été jugé bizarrement.

Par exemple, à la question des circonstances aggravantes (décisives pour une peine capitale), les jurés avaient répondu "non", ce qui aurait dû éviter la condamnation à mort. Sauf que le Président de la Cour d'Assises a rayé les "non" et les a remplacé par des "oui". Aujourd'hui, je comprends que l'on ne puisse pas rejuger Jacques Fesch, mais ça, on peut au moins le dire ou l'évoquer.

L'un des autres éléments sur lesquels on se repose pour demander cette réhabilitation, c'est une lettre rédigée et adressée à Jacques Fesch par René Coty, le président de l'époque. Coty avait refusé la grâce présidentielle, mais lui a tout de même envoyé une lettre en lui disant d'accepter qu'il donne sa vie pour la paix de l'Etat et qu'il lui en sera infiniment reconnaissant.

Tout cela pour éviter que les gardiens de la paix ne déclenchent une grève violente. C'est une démarche curieuse à mon sens. Est-ce que ce "sacrifice" peut-être interprété comme un service rendu à la France, un service synonyme de réhabilitation ? Je me pose la question.

Enfin, soixante ans après, on parle toujours de Jacques Fesch. En dehors du fait que l'Eglise envisage de le béatifier, il y a aussi ses écrits, ses témoignages qui continuent de toucher les croyants et les non-croyants. Tout cela m'interpelle énormément. Aujourd'hui encore, de nombreux témoignages me parviennent, comme par exemple celui du chanteur Michel Delpech. Il était tombé sur les écrits de Jacques Fesch et il en a été très ému.

Quelques mois avant de décéder, Michel Delpech m'a envoyé une petite carte en me disant que mon père était un véritable Saint, qu'il comprenait la volonté de l'Eglise de vouloir le béatifier. Ce n'est qu'un témoignage parmi tant d'autres. Cet impact nous pousse à demander sa réhabilitation. Réhabiliter quelqu'un, ce n'est pas dire qu'il est innocent, mais il est possible de présenter Jacques Fesch autrement que comme un criminel.

"Dans 5 heures je verrai Jesus": le journal de prison de Jacques Fesch - Aucun(e)
"Dans 5 heures je verrai Jesus": le journal de prison de Jacques Fesch

Cette démarche pour réhabiliter votre père, quel symbole revêt-elle à vos yeux ?

Cette démarche, je ne la fais pas pour moi. Je le fais pour la mémoire de Jacques Fesch, pour qu'il soit vu autrement, que l'on présente une autre face de cet homme. C'est lui redonner un peu d'estime, qu'il soit en quelque sorte pardonné, qu'il ne soit pas mort pour rien. Jacques Fesch a véritablement eu une démarche de rédemption. Il est devenu un autre homme lors de son incarcération.

Demander la réhabilitation d'une personne condamnée à mort puis exécutée, c'est une première en France. Vous venez de déposer une Question Prioritaire de Constitutionnalité pour savoir si une telle démarche est possible.

Il s'agit effectivement d'une première et d'une dernière, comme le dit mon avocat, maitre Dupond-Moretti. Si cette QPC est acceptée, nous pourrons présenter une requête recevable et donc demander la réhabilitation. Si elle n'aboutit pas, en revanche, il faudra repenser notre approche. Une réhabilitation serait pour moi un vrai soulagement.

Quand j'ai découvert à l'âge de quarante ans que mon père était Jacques Fesch, je suis allé acheter son livre (Dans 5 heures je verrai Jésus) et je me suis rendu compte qu'il avait entrepris une véritable démarche me concernant. A l'époque, c'était le seul être qui se préoccupait de moi. Sa dette, il l'a payée. On lui a coupé la tête. Arrêtons de voir Jacques Fesch comme un criminel, même si c'est forcément compliqué.

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