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Faits divers – Justice

Le procès Papon il y a 20 ans à Bordeaux : "Une ambiance hors norme "

vendredi 6 octobre 2017 à 4:00 Par Pierre-Marie Gros, France Bleu Gironde et France Bleu

Anny Soum-Pouyalet a couvert le procès de Maurice Papon pour France Bleu Gironde, à l'époque Radio France Bordeaux Gironde, dès l'ouverture le 8 octobre 1997, jusqu'à l'énoncé du verdict le 2 avril 1998. Elle se souvient d'un procès et d'un monde à part pendant six mois.

Journalistes et avocats pendant le procès Papon, à Bordeaux
Journalistes et avocats pendant le procès Papon, à Bordeaux © Maxppp -

Bordeaux, France

Il y a 20 ans, le 8 octobre 1997, s'ouvrait devant la Cour d'assises de Gironde, à Bordeaux, le procès de Maurice Papon, poursuivi pour complicité de crimes contre l'humanité. Le plus long procès criminel de l'après-guerre allait durer six mois et déboucher le 2 avril sur la condamnation de l'ancien secrétaire général de la Préfecture de Gironde à 10 ans de prison, pour avoir participé à la déportation de 1 690 Juifs de Bordeaux et de la région entre 1942 et 1944.

Anny Soum-Pouyalet était alors journaliste à Radio France Bordeaux-Gironde, l'ancêtre de France Bleu Gironde. C'est elle qui avait couvert pour notre radio ces six mois de procès.

France Bleu Gironde : ce procès historique s'est-il joué uniquement dans le prétoire ?

Anny Soum-Pouyalet : Non, ce procès s'est joué autant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la salle d'audience. Nous avons été, nous journalistes, partie prenante. Chaque jour apportait son lot de rebondissements. Les 26 avocats jouaient chacun leur partition devant les médias, surtout ceux de la défense. Des avocats qui occupaient l'espace médiatique par leur prise de position, surtout ceux que l'on appelle dans notre jargon "les bons clients". Devant les micros et les caméras, ils pouvaient aller au-delà de ce qui se disait dans le prétoire. Outre les compte-rendus d'audience eux-même, il y avait donc une autre histoire qui se jouait dans la salle des pas perdus.

A-t-on jugé pendant ces six mois un homme, ou un régime ?

Nous nous sommes vite rendus compte que les deux étaient difficiles à séparer. Maurice Papon avait été un haut-fonctionnaire de Vichy, pourquoi pouvait-on le juger sans parler de Vichy ? Dans un procès d'assises, c'est bien un homme que l'on juge, mais on ne pouvait pas se sortir de cette équation : peut-on juger un homme qui a obéi à un Etat. Ce fut le coeur du débat : le droit à la désobéissance d'un régime. Or, à l'époque de Vichy, les choses étaient claires pour les fonctionnaires : l'Etat, c'était Vichy. C'est après la guerre que l'on a dit que ce n'était pas l'Etat. Il faut se souvenir que trois ans plus tôt, en 1995, lors de son discours au Vel'Hiv, le président Jacques Chirac avait pour la première fois reconnu la responsabilité de l'Etat français dans la déportation des juifs durant l'Occupation.

Quel attitude a eu Maurice Papon pendant son procès ?

Le premier jour de son procès, il est arrivé dans le box en verre, et il s'est comporté en ministre à son bureau : il écoutait attentivement, il prenait des notes. Je garde l'image d'un homme d'une froideur incroyable : durant tout le procès, il y a eu des témoignages bouleversants, et lors de certaines auditions, nous journalistes, nous avons pleuré - moi la première. Lui restait imperturbable. Pas une fois, il ne s'est excusé, il n'a demandé pardon aux victimes. Il a même eu cette phrase terrible : "je veux bien me repentir, mais de quoi ?"

Vous souvenez-vous de l'ambiance qui régnait dans et autour du Palais de Justice de Bordeaux pendant ces six mois ?

Il faut imaginer la place de la République couverte d'Algeco, qui servaient de salles de presse. Il y avait sans arrêt du monde, des curieux, des manifestations comme celle avec des bougies organisée un soir par Serge Klarsfeld. Lorsque des personnalités venaient témoigner, des murs de caméras se dressaient. Dans le tribunal même, nous ne pouvions pas approcher les avocats. Nous devions les interviewer derrière les barrières qui avaient été dressées. Et puis à l'extérieur, les restaurants, les brasseries étaient pleins. Un petit resto avait même ouvert pour l'occasion, son premier menu affichait : ce midi, carottes Vichy.

Quelles images gardez-vous de ce procès ?

Il y a en trop. Si je ne devais en garder qu'une, à la fois anecdotique et symptomatique, c'est celle de la nuit du délibéré. Les délibérations ont duré 19 heures, le verdict a été annoncé à 9 heures du matin. Toute la nuit, la place de la République et ses alentours ont connu des scènes qu'on ne peut pas imaginer. Les salles d'audience servaient de dortoirs aux parties civiles et aux journalistes. Les gens dormaient sur les bancs, le planton à l'entrée était écroulé sur le comptoir, les deux huissiers qui surveillaient la salle du délibéré somnolaient dans leur fauteuil, la tête penchée chacun d'un côté. Dans une autre salle d'audience, avait lieu un débat avec différents orateurs qu'on applaudissait.

Autour, les restaurants étaient complets. Je me souviens d'Arno Klarsfeld jouant du piano et chantant "C'est toi Lévy, c'est toi Zaoui" - ces deux avocats avaient fait la paire pendant tout le procès. Jusqu'à 5-6 heures du matin, ce fut un monde à part, comme il avait été à part pendant tout le procès.

"Un procès hors-norme, une ambiance totalement à part" Anny Soum-Pouyalet, journaliste

Anny Soum-Pouyalet, ancienne journaliste à France Bleu Gironde  - Aucun(e)
Anny Soum-Pouyalet, ancienne journaliste à France Bleu Gironde -