Faits divers – Justice

Pédophilie : l'ancien évêque d'Orléans entendu comme témoin assisté

Par Anne Oger, France Bleu Orléans vendredi 7 octobre 2016 à 11:00

André Fort a été l'évêque d'Orléans de 2002 à 2010
André Fort a été l'évêque d'Orléans de 2002 à 2010 © Maxppp - Thierry Bougot

Dans l'enquête pour agression sexuelle sur mineur ouverte contre l'abbé de Castelet, ancien aumônier des scouts d'Europe et curé de Lorris jusqu'en mai dernier, trois victimes se sont constituées partie civile. Leur plainte contre Monseigneur André Fort pour non-dénonciation n'a pas été retenue

En 2008, 15 ans après ce camp dans les Pyrénées pendant lequel il dit avoir été agressé sexuellement par l'abbé de Castelet, Olivier Savignac entame des recherches sur internet. Il veut savoir si son agresseur a bien été puni par l'Eglise, comme on le lui avait assuré à l'époque. Il se rend compte très vite que ça n'est pas le cas. L'abbé en question est toujours aumônier des scouts d'Europe dans le Loiret, lui qui pourtant, selon Olivier Savignac, avait été pris sur le fait lors de ce camp du Mouvement Eucharistique des Jeunes en 1993. Pris sur le fait par une animatrice, qui avait immédiatement informé les instances nationales du mouvement.

15 ans après, l'abbé toujours en poste dans le diocèse d'Orléans

La victime écrit à l'abbé, au diocèse, sans réponse. Deux ans plus tard Olivier Savignac rencontre André Fort, l'évêque d'Orléans, lui donne les détails, le nombre de victimes potentielles : "nous étions une dizaine de jeunes, convoqués par l'abbé pour ce qu'il appelait des visites médicales. Et un jeune animateur de 18 ans à l'époque". Mais en 2011, l'abbé de Castelet est toujours en poste dans le diocèse, Olivier Savignac trouve même sur internet la trace d'une conférence qu'il donne sur le thème de la pédophilie dans l'Eglise. "Là on a eu un choc, on s'est senti vraiment trahis, alors qu'on avait été écoutés un an auparavant par l'évêque. L'abbé était toujours au contact des jeunes et ça pour nous c'était inconcevable". Olivier Savignac écrit de nouveau à l'évêque. André Fort n'est plus là, touché par la limite d'âge. Cette fois c'est Jacques Blaquart qui reçoit son courrier. Et qui transmet immédiatement sa lettre au procureur de la République d'Orléans. Une enquête est ouverte, le prêtre de 65 ans, alors curé à Lorris, est mis en examen. La justice n'enquête que sur un seul fait, une seule plainte, celle d'Olivier.

"On s'est sentis trahis" dit Olivier Savignac, victime présumée de l'abbé de Castelet

Une association pour inciter d'autres victimes à parler

Une deuxième victime écrit au juge pour se constituer partie civile, demande rejetée dans un premier temps par le parquet, pour cause de prescription des faits, mais selon l'avocat des victimes, Me Edmond Frety, la chambre de l'instruction est revenue très récemment sur ce rejet. Une troisième victime a écrit pour se constituer partie civile, il y a 4 mois. Pas de retour du juge pour l'instant. Tous les trois ont créé une association pour inciter d'autres jeunes peut-être agressés par l'abbé de Castelet, à se faire connaître. "Au moins pour parler à des professionnels, des psychologues, parce que certains n'ont jamais pu le faire et vivent avec ce poids". L'association s'appelle Notre parole aussi libérée.

"André Fort m'a reçu dans son bureau en 2010 à Orléans. Il m'a promis de prendre des mesures, mais un an après l'abbé était toujours là. Je me suis même aperçu qu'il donnait des conférences sur la pédophilie dans l'Eglise. Là on s'est sentis trahis

L'abbé de Castelet, lui, n'a été suspendu qu'au printemps dernier de toutes ses fonctions, lorsque Jacques Blaquart avait révélé cette affaire, en reconnaissant au passage une "faute de l'Eglise, du temps perdu, des erreurs, pour protéger l'institution". L'abbé n'était plus au contact des jeunes mais encore curé de Lorris. Et il a fallu attendre des années avant qu'il ne soit mis à l'écart, c'est ce qui choque Olivier Savignac et les autres victimes. Il a adressé au juge d'instruction une plainte pour non-dénonciation d'agression sexuelle sur mineur de 15 ans, contre André Fort. Evêque d'Orléans pendant 8 ans, de 2002 à 2010, il savait disent les victimes. "Il m'a reçu en 2010, dans son bureau" raconte Olivier Savignac. "J'étais avec une ancienne animatrice du camp, il nous a promis de prendre des mesures, mais un an après l'abbé était toujours là".

Une plainte pour non-dénonciation d'agression sexuelle sur mineur

La plainte a été classée, le délai de prescription pour non-dénonciation de crime ou délit, est de trois ans, la justice a considéré qu'il était dépassé. Mais André Fort, âgé de 81 ans aujourd'hui, a été entendu, dans le cadre de l'instruction, et il est actuellement placé sous le statut de témoin assisté, sans être mis en examen. "C'est vrai qu'il savait" reconnaît Jacques Blaquart, "mais la prise de conscience par mes prédécesseurs a pris du temps. André Fort avait pris des initiatives. Moi je suis déterminé à ce qu'il y ait un procès. Mais c'est vrai que nous n'avons pas fait tout ce qu'il fallait. On n'a surtout pas suffisamment accompagné les victimes". C'est le sens de la cellule d'écoute qu'il a mise en place il y a trois ans dans le diocèse d'Orléans. "Nous avons reçu jusqu'à 25 appels de victimes, et la justice est informée dès qu'il y a un signalement par des victimes" explique Jacques Blaquart sur France Bleu Orléans.

Jacques Blaquart, dans les studios de France BLeu Orléans ce matin - Radio France
Jacques Blaquart, dans les studios de France BLeu Orléans ce matin © Radio France - Stéphane Barbereau

"On n'a pas fait tout ce qu'il fallait" reconnait Jacques Blaquart l'évêque d'Orléans

"On perd beaucoup de temps dans ces affaires de pédophilie au sein de l'Eglise, parce qu'elle veut gérer en interne, écouter les victimes, savoir s'il faut punir le prêtre, l'écouter, le sanctionner. Alors que le seul interlocuteur possible, c'est la justice

Une démarche saluée par l'avocat des victimes, Me Edmond Frety, mais qui ne change rien au problème. "Le sentiment que l'on a dans cette affaire, et dans toutes les affaires de pédophilie au sein de l'Eglise, c'est qu'on a perdu beaucoup de temps". "A force de vouloir gérer en interne, en essayant de savoir si c'est grave ou pas, si l'on parle au prêtre, si l'on prend des sanctions, on perd des années. Il s'agit simplement de respecter la loi, la dénonciation de faits de ce genre est une obligation pénale". Me Edmond Frety pour qui la veillée du pardon organisée ce vendredi par Jacques Blaquart, les cellules d'écoute, sont intéressants mais à double tranchant. "Pour moi l'analyse juridique par des gens d'Eglise, j'ai le sentiment que ça ne peut que retenir les victimes d'aller plus loin et surtout de s'adresser à la justice, le seul interlocuteur possible".

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