Faits divers – Justice DOSSIER : L'affaire Fiona

Procès Fiona - L’alliance entre les deux accusés semble enfin vaciller

Par Géraldine Marcon, France Bleu Pays d'Auvergne et France Bleu jeudi 12 octobre 2017 à 22:11 Mis à jour le vendredi 13 octobre 2017 à 7:33

Devant la cour d'assises du Puy-en-Vealy, l'alliance entre les deux accusés semblent se fragiliser ce jeudi.
Devant la cour d'assises du Puy-en-Vealy, l'alliance entre les deux accusés semblent se fragiliser ce jeudi. © AFP - Thierry Zoccolan

La journée d'audience et les auditions de l'entourage de la famille n'ont pas apporté d'éléments nouveaux ce jeudi au Puy-en-Velay dans le procès en appel de l'affaire Fiona. Mais, pour la première fois, les deux accusés se sont opposés alors que jusqu'ici, ils semblaient s'épargner mutuellement.

Comme en première instance, les débats s’étirent mais n’apportent pas de nouveau dans le procès en appel de l’affaire "Fiona". Tout au long de l’audience ce jeudi au Puy-en-Velay, la cour a étudié l’environnement familial et scolaire de la petite fille et encore une fois, l’incertitude demeure dans ce dossier. Cécile Bourgeon et Berkane Makhlouf continuent de se rejeter la responsabilité de la mort de la fillette mais pour la première fois ce jeudi, on a senti que l’alliance qui semble unir les deux accusés vacillait.

Les deux accusés à couteaux tirés

C’est le témoignage d’une ancienne voisine et amie de Cécile Bourgeon qui a fortement tendu l'ambiance ce jeudi après-midi entre les deux accusés. A la barre, elle raconte :"Je connaissais Cécile Bourgeon comme une victime, elle avait toujours des problèmes... Avec le recul c'est une grande manipulatrice". Elle décrit une famille repliée sur elle-même, puis la témoin s’adresse directement à la mère de Fiona dans le box et l’interpelle avec véhémence : "si tu aimes ta fille, dis où elle est". Elle poursuit, se tournant vers Berkane Makhlouf, "dis la vérité Kader, réveille-toi ! Et toi, Cécile, c'est ta fille, c'est ton sang". "Mais j'ai dit la vérité, j’'ai donné toutes les indications" répond le beau-père de Fiona. Cécile Bourgeon s’agite alors, "c'est pas toi qui vis avec ça, moi, je vais avoir ça sur ma conscience toute ma vie".

Tu veux jouer ? On va jouer" – Cécile Bourgeon à Berkane Makhlouf

L’échange est surréaliste, la témoin à la barre poursuit son interrogatoire des deux accusés, et elle a le mérite de les faire réagir pour une fois. Berkane Makhlouf lâche, "je lui en veux à Cécile de m'accabler", celle-ci rétorque du tac au tac, "Tu dis ça ? C'est toi qui m'accables, tu veux jouer ? Alors on va jouer". Cécile Bourgeon poursuit "est-ce que tu peux te regarder dans une glace ? Moi je peux", "moi aussi" répond-il. Me Marie Grimaud, avocate de l’association Innocence en danger revient elle aussi à la charge pour tenter d’obtenir plus de Cécile Bourgeon, elle l’exhorte à dire la vérité, "c’est votre moment" lui souffle-t-elle. L’avocat de la mère de Fiona s’insurge, elle ne dira rien de plus.

Une petite fille vive et bavarde

La cour se penche ce jeudi sur l’environnement de Fiona avant les faits, Céline et Nathalie, deux des Atsem (agent territorial spécialisé des écoles maternelles) de l’école où elle était scolarisée viennent à la barre. Elles décrivent une petite fille "vive, rigolote, agréable, qui courait dans les bras de Makhlouf à la sortie de l’école, elle l’adorait" précise l’une d’elle. Aucune des deux n’a remarqué de signe de maltraitance avant le 7 mai 2013, ce jour-là, elles se souviennent que Fiona avait un teint terreux, des cernes. Nathalie précise :"Je n'avais jamais vu un enfant comme ça. Je lui ai demandé ce qu’il y avait" ,"rien" lui a répondu Fiona. L’émotion est grande pour ces deux femmes à l’évocation de la petite fille, en larmes Céline lâche "si on avait su..."

Si personne n'a rien vu, c'est peut-être qu'il n'y avait rien à voir" - la défense de Cécile Bourgeon

L’institutrice de Fiona en 2013, Elisabeth, est à son tour devant la cour, elle décrit la petite fille comme une enfant vive, pétillante, "niveau scolaire moyen, fort caractère, des problèmes de concentration." L’institutrice estime que Fiona n’avait pas de cadre, "comme beaucoup d’enfants de l’école", elle n’avait pas ses affaires parfois, était habillée de façon trop légère en hiver, pour elle "cela traduit une négligence des parents". Elisabeth est interrogée sur le fameux bandeau que Fiona portait sur la tête quelques jours avant sa disparition, les accusés avaient expliqué en première instance que c’était pour cacher un hématome. La maîtresse avait bien noté ce gros bandeau parce que "ça lui donnait un aspect inesthétique, ce n'était pas joli. Mais ce n'est pas à moi de commenter les tenues des petites" se justifie-t-elle. Les avocats des parties civiles cherchent à savoir si elle aurait pu être alertée plus tôt par des signes de violences sur la petite fille, elle s’agace, précise qu'avec 27 élèves dans sa classe, elle ne pouvait pas "s'arrêter sur chaque enfant". "Tout le monde est sourd et aveugle" enchaînent les avocats de la défense qui s’engouffrent dans la brèche "si personne n'a rien vu, c'est peut-être" qu'il n'y avait rien à voir". Cécile Bourgeon acquiesce "il n’y a pas eu de traces de coups remarquées parce que je n'ai jamais maltraité ma fille".

J’ai vu la petite qui était très très blanche, le côté de la tête déformé par une enflure" – la guichetière d’un cinéma clermontois

Le témoignage de Corinne L est important dans ce procès en appel comme en première instance. Cette employée d’un cinéma clermontois a vu la famille le mercredi 8 mai 2013, quelques jours avant le drame. Elle se souvient :"J'étais en caisse, j’ai vu la petite qui était très très blanche. Le côté de la tête déformé par une enflure." A l’époque elle avait un mauvais pressentiment, "je les ai regardés partir, j’avais une crainte pour cette petite". Elle poursuit : "ça m’avait tellement remuée que j’en aie été malade toute la soirée". Elle explique que le visage de Fiona était tellement tuméfié qu’elle ne la reconnaîtra pas sur la photo de l’avis de recherche. Interrogée sur ce témoignage, Cécile Bourgeon reste évasive, "mardi, il y a eu des coups, elle avait mal le mercredi", Berkane Makhlouf proteste ; "non c'est faux", je ne suis pas d'accord, est-ce que tu m'as déjà vu mettre un coup à Fiona ?" Son ex-compagne ne réagit pas, recadré par le président, il se justifie "au premier procès, je n'ai fait que ça, écouter. Au final, j'ai pris 20 ans".

Le médecin traitant de Fiona n’avait jamais constaté de maltraitance

Entendus également ce jeudi, deux médecins, le docteur Philippe Fontaumard, médecin traitant de Cécile Bourgeon et de ses filles, il n’a "jamais constaté de maltraitances sur ces enfants" mais ajoute qu’il soupçonnait une consommation de stupéfiants de la mère de Fiona. Après la disparition de la petite fille, il voit Cécile Bourgeon chez elle le 14 mai, à ce moment-là, il est surpris par son comportement, elle lui est apparue ambivalente, à la fois "accablée et excitée." La cour passe au docteur Alain Laffont, il suivait Berkane Makhlouf depuis un an au moment des faits, il le voyait régulièrement pour son traitement substitutif à l’héroïne.

Fallait pas que le docteur Laffont voie le bleu" – Cécile Bourgeon

Le docteur Laffont raconte le vendredi 10 mai, "ils sont venus au cabinet médical pour obtenir un document afin d’excuser la longue absence à venir de Fiona, ils ont expliqué qu’ils partaient à Perpignan pour trouver du travail". Selon les accusés, la petite fille serait morte dans la nuit du 11 au 12 mai 2013. Le médecin indique qu'il a rédigé un document "selon les dires de la mère et non pas un certificat médical" car il n’a pas examiné la petite Fiona ce jour-là. Ce document n’a pas été retrouvé et l’école ne l’a jamais reçu, il avait fait l’objet de longs débats en première instance. Interrogée à son tour sur l’absence des petites filles lors de cette consultation, Cécile Bourgeon répond "fallait se dépêcher, elles étaient à la maison devant un dessin animé" puis finit par lâcher ; "fallait pas que le docteur Laffont voie le bleu".

L’alliance entre Cécile Bourgeon et Berkane Makhlouf est-elle en train de tomber ? C'est l'impression qui ressort de cette journée et si c'est le cas, elle marquera le basculement de ce procès en appel, laissant enfin entrevoir la possibilité de connaître la vérité sur les circonstances de la mort de Fiona en mai 2013. Les débats se poursuivent ce vendredi devant la cour d’assises du Puy-en-Velay avec notamment les expertises psychologiques et l’entourage toxicomane du couple Bourgeon-Makhlouf.