Faits divers – Justice

Tout comprendre à l'affaire Kérimov : un milliardaire russe poursuivi par la justice azuréenne

Par Marion Chantreau, France Bleu Azur et France Bleu mercredi 6 décembre 2017 à 22:42 Mis à jour le jeudi 7 décembre 2017 à 7:44

Le milliardaire et sénateur russe  Souleïman Kerimov est mis en examen pour blanchiment aggravé de fraude fiscale
Le milliardaire et sénateur russe Souleïman Kerimov est mis en examen pour blanchiment aggravé de fraude fiscale © Maxppp - YURI KOCHETKOV

C'est une affaire tentaculaire, un vaste dossier de blanchiment de fraude fiscale sur la Côte d'Azur via des opérations immobilières. L'enquête a débuté il y a trois ans et a connu une accélération avec l'arrestation à Nice d'un sénateur russe. Treize personnes sont dans le viseur de la justice.

L'oligarque russe Souleïman Kérimov est soupçonné d'avoir acquis de manière occulte quatre sompteuses villas dès 2006 au Cap d'Antibes. Il a été arrêté à l'aéroport de Nice, à sa descente de jet, et mis en examen le 23 novembre pour "blanchiment aggravé de fraude fiscale" aux côtés de douze autres personnes.

Pour le moment, très peu de langues se délient, les avocats des uns et des autres restent très discrets et se contentent simplement "contester les faits" en bloc.

Cap d'Antibes, presqu'île paradisiaque où de luxueuses villas d'époque plaisent aux riches Russes

Les policiers de la division des enquêtes financières de la PJ de Nice et le groupe d'intervention régional ont arrêté le milliardaire et sénateur russe Souleïman Kérimov le 20 novembre. Ils enquêtent dans le cadre d'une information judiciaire ouverte par un juge d'instruction en 2014.

Les propriétés que l'oligarque est soupçonné d'avoir acheté, sous un prête-nom et à grand renfort de valises de billets provenant de comptes suisse ou monégasque, l'auraient été pour des montants sous-déclarés, afin d'échapper au fisc.

Ces demeures, les villas Hier, Medy Roc, Lexa et Fiorella ne figurent même pas dans sa déclaration de patrimoine en Russie. Le procureur de la République de Nice évoque une "somme d'argent entrée clandestinement en France, aux alentours de 500 à 700 millions d'euros."

Joyau du Cap d'Antibes, la villa Hier saisie par la justice

Parmi les acquisitions litigieuses, la villa Hier, achetée officiellement 35 millions d'euros et pourtant évaluée à plus de 150 millions. Les enquêteurs soupçonnent l'acquéreur d'avoir déboursé quatre fois plus. Lors d'une perquisition dans la villa, et via des enregistrements, ils ont trouvé des documents laissant penser au versement d'un dessous de table de 90 millions d'euros.

Une somme colossale qui aurait échappé au fisc, versée sur des comptes en Suisse, au travers d'obscurs montages financiers, via des sociétés écrans, où le contrôle est quasiment impossible.

Jean de Maillard, magistrat à la retraite spécialisé dans le blanchiment

Toute une filière professionnelle liée à l'immobilier de luxe est inquiétée

L'enquête s'étend à divers professionnels de l'immobilier, intervenus lors des achats ou des travaux d'embellissement des villas. Un avocat fiscaliste d'Antibes soupçonné d'élaborer des montages dans le but d'échapper à l'impôt est mis en examen; un homme d'affaire suisse qui aurait servi de prête-nom à Kérimov pour acheter les villas, afin que l'identité du sénateur russe n'apparaisse pas; un architecte payé 3 millions d'euros en liquide pour dessiner des Jardins ainsi qu'une agent immobilière de Nice qui aurait reçu deux millions cachés en Suisse pour faire visiter une villa sont également poursuivis par la justice.

Treize personnes sont à ce jour mises en examen pour blanchiment aggravé de fraude fiscale.

Selon une source proche du dossier, "toute la filière de l'immobilier de luxe sur la Cote d'Azur est vérolée". Une magistrate de la cour d'appel d'Aix-en-Provence parle de "pratiques courantes avec une impression de totale impunité jusque-là. Personne ne parle car tout le monde a intérêt à manger".

Pas assez de déclarations de soupçons à Tracfin

On ne peut que constater le silence des professionnels qui ne s'inquiètent pas toujours de l'origine des fonds. Pourtant, les agents immobiliers, notaires, avocats d'affaires et comptables ont l'obligation lorsqu'une transaction s'effectue en cash, et ce à partir de 1.000 euros, de le signaler à la cellule TRACFIN créée au sein du ministère de l'Économie pour contrôler les circuits financiers. Une déclaration de soupçon anonyme.

Le procureur de la République de Nice, Jean-Michel Prêtre, déplore "qu'il y ait si peu de signalements dans les Alpes-Maritimes". Pour le magistrat Jean de Maillard, aujourd'hui à la retraite, "dans des régions vulnérables à la corruption, les professionnels ne s'empressent pas à faire des déclarations de soupçons. D'où l'importance de maintenir une pression sur ces professionnels, plus fragiles que les puissants milliardaires et plus enclins à changer leurs pratiques."

Jean de Maillard, ex-magistrat spécialisé dans le blanchiment

Pour l'ex-magistrat Jean de Maillard, poursuivre en justice les professionnels complices est une bonne politique pénale

Les quatre villas du riche oligarque russe ont été saisies, des documents, comptables, juridiques, des sommes d'argent aussi. L'enquête progresse. "On a les pierres pour reconstruire l'édifice" nous confie une source proche de l'enquête.

En attendant Souleïman Kérimov reste libre sous contrôle judiciaire, il doit verser une caution de 40 millions d'euros et a l'obligation de demeurer dans les Alpes-Maritimes. L'homme d'affaire, dont le magazine Forbes évalue la fortune à 6 milliards d'euros, a remis à la justice son passeport russe mais les autorités judiciaires ne cachent pas le risque de fuite.

Son arrestation a provoqué la colère de Moscou : le Kremlin a promis "d'entreprendre tous les efforts possibles pour aider juridiquement le milliardaire".