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Suicide d'un interne à Reims : ses parents pointent du doigt la responsabilité d'un chef de service de Troyes

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Par , France Bleu Champagne-Ardenne, France Bleu

Après le suicide de leur fils interne en médecine à Reims en février 2020, les parents de Florian Rodaro ont déposé plainte devant l'Ordre des médecins contre un chef de service de Troyes. Le jeune homme a laissé des écrits où il exprime son mal-être et les difficultés rencontrées avec ce praticien.

Des médecins à l'hôpital - Illustration
Des médecins à l'hôpital - Illustration © Maxppp - Guillaume BONNEFONT

Un an presque jour pour jour après le suicide de leur fils, les parents de Florian Rodaro tentent toujours de comprendre son geste de désespoir. Le 28 février 2020, le jeune homme, interne en médecine à Reims s'est donné la mort. Dans ses affaires, sa famille a notamment retrouvé des écrits dans lesquels Florian raconte les difficultés rencontrées avec son chef de service, quelques mois avant le drame, au centre hospitalier de Troyes. 

Sur les conseils de membres de sa famille et peu de temps avant un rendez-vous avec la CME, la Commission médicale d'établissement, le jeune interne qui avait déjà alerté la hiérarchie, tient donc une sorte de journal intime professionnel. Dans ce document que nous avons lu, Florian Rodaro énumère, presque jour par jour entre juin et septembre 2019, toutes les interactions avec le praticien. 

L'interne décrit les colères de son maître de stage : "[...] Faut pas me prendre pour un con", "Tu n'as pas d'humilité, tu n'es pas fait pour ce métier, tu t'es trompé de profession, tu es la honte de la médecine, tu ne sais pas ce qu'est un serment d'Hippocrate [...]". Dans ce récapitulatif que Florian Rodaro s'est envoyé à lui-même par email avant de l'imprimer, il est aussi question de "chantage aux congés" et de "menaces de suspension de stage, multiples menaces d'exclusion et d'invalidation."

Il était épuisé - Bénédicte Rodaro

"J'ai réalisé que c'était pire que ce qu'il nous disait", raconte sa mère Bénédicte Rodaro, médecin en Touraine. "Ca s'est très mal passé, tout ce qu'il a subi l'a vraisemblablement détruit. Il n'arrivait plus à prendre de décision. Il était épuisé." Pour les parents de l'interne, le chef de service a une "responsabilité" dans le passage à l'acte de Florian Rodaro, quatre mois plus tard à Reims.

Le couple a donc déposé plainte devant l'Ordre des médecins. La conciliation délocalisée à Chaumont (52) en septembre n'a rien donné et les deux parties seront convoquées devant l'Ordre régional des médecins dans les semaines ou les mois à venir. "Je veux qu'on arrête de pourrir et de détruire nos jeunes médecins", appuie Bénédicte Rodaro. 

Une maladie professionnelle pour la CPAM

"Le combat des époux Rodaro, ce n'est pas d'avoir la peau d'un homme, complète leur avocat, Maître Emmanuel Ludot. Ils veulent que les mentalités, les usages et certains comportements cessent. On les tolère au prétexte qu'ils durent depuis un demi-siècle, mais ce n'est pas une excuse."

Les enquêteurs de la CPAM, eux, ont reconnu le décès du jeune homme comme maladie professionnelle. "Deux infirmières ont témoigné", confie le couple Rodaro. Pour la Caisse d'assurance maladie, le suicide de Florian était donc lié à son activité : "Les enquêteurs ont estimé qu'il y avait un lien suffisant entre le décès et les conditions d'exercice de sa qualité d'interne", ajoute Maître Ludot.

Des témoignages exclusifs d'internes

La question aujourd'hui est de savoir si Florian est un cas isolé. Est-ce que d'autres étudiants ont connu des difficultés dans ce stage à Troyes ? Nous vous parlions des difficultés de libération de la parole et des raisons de l'omerta qui règne souvent dans la corporation des internes dans cet article de France Bleu Champagne-Ardenne, publié mercredi 24 février, après le suicide d'un nouvel interne à Reims. Deux anciens étudiants ont tout de même accepté de nous livrer leur témoignage, anonymement. 

Alexandre* et Julie* ont tous les deux travaillé dans ce service, géré par le même praticien. Pour le premier, "le stage était réputé difficile à cause des nombreuses gardes et du chef de service avec un gros caractère. Mais d'un autre côté, on avait une bonne qualité de formation." 

Un soir de garde, "dans une situation critique",  le jeune interne se souvient "d'une ambiance particulièrement mauvaise et des infirmières malmenées." Souvenir également de cet échange entre le médecin et un collègue interne : "Tu ne seras jamais médecin, tu n'es pas fait pour ça, tu n'as pas les compétences techniques, tu ne les auras jamais."

Le témoignage de Julie, lui, appuie d'abord sur le rythme effréné du stage : "90 heures par semaine", "être disponible sur son téléphone personnel à tout moment." Mais ce qui marque l'étudiante, ce sont les "lynchages publics". Les insultes : "pleurnicharde, complètement conne". Les remarques aussi : "incompétente, bornée." 

"Le plus difficile au final, ce n'était plus d'entendre ses mots, mais de voir l'ensemble du public témoin de la scène se taire", conclut Julie.

Le conseil de l'Ordre des médecins ne reproche rien à mon client - Maître Gérard Chemla, avocat du chef de service

Ces témoignages, et notamment le journal professionnel tenu par Florian Rodaro, n'ont pas été portés à la connaissance de Maître Gérard Chemla. L'avocat rémois défend le chef de service dont il est question dans cette enquête et rappelle que "le Conseil de l'ordre ne reproche rien à [son] client."

"Le jeune homme s'est suicidé plusieurs mois après son stage, défend Maître Chemla. (Entre-temps, Florian Rodaro avait intégré un nouveau service, à Reims cette fois ndlr.) À notre connaissance, le suicide a des raisons qui sont des raisons personnelles. Mon client a le sentiment d'être pris comme bouc-émissaire d'une situation qui n'a rien à voir avec le stage de ce jeune homme."

Pour l'avocat du chef de service, le comportement de Florian Rodaro durant ce stage manquait également de professionnalisme : "Lui et deux de ses compagnons d'internat s'étaient extrêmement mal comportés, à l'égard du service tout entier. Il y a eu de nombres plaintes de la part des infirmières, des surveillantes, des médecins. Ils n'avaient jamais vu des internes se comporter de façon aussi cavalière avec les patients ou avec le personnel médical. Pour autant, le stage a été validé."

Contactée, la direction du centre hospitalier de Troyes nous indique avoir "appris avec une grande tristesse qu'un interne s'est suicidé plusieurs mois après son départ de notre hôpital. Nous laissons aux autorités compétentes le soin de déterminer les circonstances de cette disparition."

Une loi pour faire "avancer les choses" ? 

Dans une volonté de "faire avancer les choses", l'avocat rémois des parents de Florian Rodaro, Maître Emmanuel Ludot, a écrit une proposition de loi, déposée au parlement par le député de l'Essonne Debout la France Nicolas Dupont-Aignan. 

Les deux hommes proposent de compléter deux articles du Code de la santé publique. L'un pour "créer dans chaque établissement hospitalier qu'il soit public ou privé, une cellule d'alerte [...] chargée de recueillir nommément ou anonymement toutes informations relatives à des difficultés psychologiques, comportements suicidaires d'étudiants en santé et internes [...]."

Le deuxième axe de cette proposition de loi est de créer un délit spécifique qui doit permettre aux chefs de service, aux responsables de formation d'avoir un comportement décent avec les étudiants en médecine : "Réprimer les comportements blessants, les comportements qui discréditent, qui dévalorisent. Ces attitudes qui peuvent entraîner le suicide", complète Emmanuel Ludot.

Il y a quelques jours, la faculté de médecine de Reims a été touchée par le nouveau suicide d'un interne, moins d'un an après le passage à l'acte de Florian. Tristan avait 28 ans.

* Les prénoms ont été modifiés.

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