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Dossier : Attentat mortel à Strasbourg sur le marché de Noël

TÉMOIGNAGES - La lente et difficile reconstruction des victimes de l'attentat de Strasbourg

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Par , France Bleu Alsace, France Bleu Elsass, France Bleu

Deux des victimes de l'attentat du 11 décembre 2018, Mostafa Sahlane, le chauffeur de taxi pris en otage, et l'agent de sécurité Ichrak Marzouq, racontent leur combat pour aller mieux, entre cauchemars, traumatismes psychologiques et difficultés à être indemnisés correctement.

Hommage aux victimes de l'attentat de Strasbourg devant le restaurant La Stub en janvier 2019
Hommage aux victimes de l'attentat de Strasbourg devant le restaurant La Stub en janvier 2019 © Radio France - Lucile Guillotin

C'était il y a 20 mois, mais le souvenir de cette soirée du 11 décembre 2018 à Strasbourg, les hante toujours autant. Mostafa Sahlane, le chauffeur de taxi pris en otage pendant un quart d'heure par le terroriste Cherif Chekatt, et Ichrak Marzouq, une agent de sécurité qui a vu deux hommes mourir sous ses yeux et a mis à l'abri 65 personnes dans le magasin Auchan de la place Kléber, ont accepté de témoigner pour France Bleu Alsace. 

Le 10 mars dernier, ils ont créé l'Association victimes attentats (AVA), en compagnie de proches, mais aussi de l'épouse de Kamal Naghchband, l'une des cinq personnes tuées par Cherif Chekatt, et de Cheikh Gueye, un autre agent de sécurité que le terroriste a failli tuer. Mostafa Sahlane préside cette association qui permet aux victimes de partager leurs expériences et de tenter de résoudre ensemble les problèmes qu'elles rencontrent.

Des indemnisations loin des promesses du gouvernement

Ces personnes éprouvent surtout aujourd'hui les pires difficultés à se faire indemniser correctement par le Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme. Ichrak Marzouq n'a obtenu pour l'instant que deux provisions complémentaires - ce genre de procédure d'indemnisation dure des années, et en attendant le verdict, le fonds verse des provisions aux victimes - soit 3.500 euros au total. N'arrivant plus à travailler, et son salaire étant constitué de primes, elle se retrouve en difficulté financière

Ichrak Marzouq raconte les difficultés qu'elle rencontre avec le Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme

Quant à Mostafa Sahlane, il était chauffeur de taxi à temps partiel au moment de l'attentat du 11 décembre. Il avait aussi ouvert peu de temps auparavant un commerce de négoce avec sa fille. Depuis 20 mois, il ne travaille plus comme chauffeur et a dû fermer son entreprise. "En tant que chauffeur de taxi, je suis reconnu et indemnisé par un processus lié à la Sécurité sociale, comme je suis en accident du travail, raconte-t-il. Mais sur le plan du chef d’entreprise, je ne suis pas reconnu par le Fonds de garantie, qui reste complètement sourd et aveugle sur ce point-là. Ça a fragilisé la société, on a mis du temps à répondre aux créanciers, et on n'a pas pu payer certaines factures"

Un an et demi après l'attentat, ma société a fermé. J'attends que le fonds de garantie reconnaisse ces pertes-là. 

Mostafa Sahlane estime ne pas être indemnisé à la hauteur des préjudices subis

La femme de Mostafa Sahlane et ses cinq enfants ne sont pas reconnus comme victimes. Tous estiment que le Fonds de garantie leur complique la vie au lieu de leur faciliter, et qu'on est bien loin des promesses de soutien sans faille d'Emmanuel Macron ou de Christophe Castaner, l'ancien ministre de l'Intérieur.

"Le Fonds de garantie s'est transformé en assureur classique"

Habitué des procédures d'indemnisation des victimes d'attentat - il a géré des dossiers après les attentats du Bataclan et de Nice - l'avocat strasbourgeois Maître Claude Lienhard estime qu'il n'y a pas "d'effectivité du droit à réparation pour la plupart des victimes". Le dialogue avec le Fonds est compliqué, les preuves des pertes de revenus professionnels et des préjudices difficiles à réunir. 

L'avocat dresse donc un constat cinglant sur l'attitude du Fonds, devenu selon lui un organe technocratique : "On a l'impression que le Fonds de garantie s'est transformé en assureur classique, qui complique la vie des victimes. Il se dit : ‘Si je donne ça à Monsieur Sahlane, est-ce que je ne vais pas être obligé dans le dossier de l'attentat de Nice de financer je ne sais pas combien de victimes qui vont me demander la même chose ?’ Derrière un dossier, ils en voient mille ou cinq mille autres."

Aujourd'hui, le Fonds est dans un raisonnement comptable

Pour Me Lienhard, "cette logique comptable n’est pas conforme à ce qui a été voulu" : "Elle n’est pas conforme non plus à ce qui a été dit aux victimes par les ministres de l'Intérieur qui se sont succédé, et par le Président de la république. À chaque fois, ils leur ont dit ‘Vous y avez droit, tout ça sera réglé’. Et rien ne se règle !"

Pour Maître Claude Lienhard, le Fonds de garantie fonctionne comme un assureur classique

Avec ce combat, les victimes de l’attentat de Strasbourg s’estiment "victimes une deuxième fois". Elles aimeraient ne pas en arriver là, mais si la situation ne s'améliore pas, elles n'excluent pas un procès contre le Fonds de garantie des victimes d'actes de terrorisme, c’est-à-dire contre l'État. 

La "blessure invisible" de l'attentat

Si l'indemnisation est l'une des clés de la reconstruction, les victimes poursuivent un long travail pour aller mieux, entourés de psychiatres et de psychologues, mais elles restent marquées profondément par cette soirée du 11 décembre 2018. Elles souffrent toujours de ce qu’elles appellent des "blessures invisibles". 

Ichrak Marzouq, 35 ans aujourd'hui, surveillait l'entrée d’un magasin Auchan du centre-ville de Strasbourg, quand Cherif Chekatt a tué deux personnes à l'entrée du supermarché. Elle n'arrive pas à oublier cette soirée : "J'ai sauvé 65 personnes (en les mettant à l’abri à l’intérieur du magasin, ndlr), j'ai tenté de porter les premiers secours aux deux personnes décédées, le premier était déjà décédé et le deuxième était en train d'agoniser, Kamal Naghchband. J’ai essayé de faire un massage cardiaque." 

Quand je ne vais pas bien et que j'ai des idées noires, je relis les témoignages que j'ai reçus pour cette soirée et ça fait chaud au cœur.

Quand la police municipale arrive, les agents demandent à Ichrak Marzouq de se mettre à l'abri. "Je suis sortie une deuxième fois pour récupérer Madame Naghchband, puis une troisième fois pour récupérer leurs trois enfants, raconte-t-elle. Il fallait faire quelque chose, je ne me suis pas posé une seule fois une question. Je suis contente et fière de ce que j'ai fait."

L'agent de sécurité Ichrak Marzouq n'arrive pas à oublier la soirée du 11 décembre 2018

Aujourd'hui, Ichrak Marzouq n'est plus la même personne. '"Avec les médicaments, avec l’angoisse, on ne dort plus, on n'est plus pareil. Il y a des journées, on est juste là comme un légume, on a envie de rien faire, raconte-t-elle. On est sur les nerfs, c’est dur pour la famille. Ma mère a toujours vécu chez moi. Après l'attentat de 2018, elle ne m'a plus reconnu, elle est partie de chez moi. On ne se parle plus, parce qu'elle n’arrive pas à comprendre. Ça fait un an et demi que je n'ai pas vu ma mère."

Avant j'étais une femme souriante, qui prenait soin d’elle. Depuis 2018, je n'ai souri qu'une ou deux fois.

Mostafa Sahlane ne pensait jamais vivre la même chose. Mais lui aussi s’est brouillé avec ses parents, qu'il n’a pas vus pendant un an et qu'il vient de revoir récemment lors de la fête de l'Aïd. Le chauffeur de taxi a passé un quart d'heure en compagnie de Cherif Chekatt, avec un revolver pointé dans le dos. Cet ancien sportif, plusieurs fois champion d'Alsace de karaté, estime avoir du mental, mais cette soirée de cauchemar reste ancrée au plus profond de son être. 

Dans mes cauchemars, je converse avec le terroriste. 

"Je dors sur le canapé depuis un an et demi, parce que toutes les nuits je cogite, je tourne en rond, témoigne d’une voix posée Mostafa Sahlane. J'ai souvent rêvé du terroriste. Aujourd'hui, il y a toujours cette peur d’être frappé par un nouvel attentat. On est encore fragile, la plaie n'est pas complètement fermée. Je suis toujours sur mes gardes, toujours sur le qui-vive. (Lorsque Cherif Chekatt était dans mon taxi), j’ai prié à plusieurs reprises, j'ai dit adieu à ma famille et à mes enfants"

Moi j'ai vu la mort de face. 

Mostafa Sahlane converse avec le terroriste dans ses cauchemars, la plaie est encore ouverte et la reconstruction difficile

Les seuls moments où Mostafa Sahlane s'est senti un peu mieux, c’est quand il s’est rendu, à quatre reprises, au Maroc, "l'un de ses deux pays" comme il aime à dire, où il a encore de la famille et des amis : "J’ai réussi à trouver un équilibre alimentaire, un équilibre du sommeil, de la joie de vivre. Mais une fois que je reviens ici, ça reprend de nouveau." Avec son avocat, l'ancien chauffeur de taxi a proposé au Fonds de garantie de financer un voyage d'un an au Maroc, avec des allers-retours en Alsace, mais sa demande a été rejetée à deux reprises.

Depuis huit mois, "c'est la descente aux enfers"

Quant à Ichrak Marzouq, elle a tenté de reprendre son travail d'agent de sécurité, mais a fini par jeter l'éponge en novembre 2019, à l'approche du premier anniversaire de l'attentat. "J’allais en reculant. La boule au ventre était toujours là quand je sortais de chez moi, raconte-t-elle. Parfois, je m'enfermais dans mon bureau et je pleurais, mais je me forçais à y aller. Jusqu'au mois de novembre, où il y a eu le marché de Noël. Là tous les éléments de 2018 étaient réunis, ça a été la rechute totale. Depuis c'est la descente aux enfers."

Ichrak Marzouq a tenté de travailler à nouveau tant bien que mal, mais depuis novembre 2019, c'est la descente aux enfers

Fayçal Marzouq, le frère de la jeune femme, est témoin de cette souffrance quotidienne. Il essaie de l'aider comme il peut, en gardant notamment la fille d'Ichrak, quand elle ne va pas bien. "Ma mère avait une relation fusionnelle avec ma sœur et ça fait un an et demi qu'elles ne se parlent plus, déplore l’ambulancier de formation. Ma mère ne comprenait pas l'étendue de la blessure psychologique de ma sœur. Elle essayait toujours de lui imposer des choses qui lui paraissaient normales. Et moi j'ai fait la même erreur quand je l'ai poussée à retravailler."

Souvent ma sœur est encore réveillée à quatre heures du matin, avec des idées noires en tête. Il faut l'aider à surmonter ça.

Pour Fayçal Marzouq, les institutions devraient mettre en place une cellule qui puisse accompagner les victimes en permanence, "de A à Z".

Fayçal Marzouq, le frère de la victime, est témoin de la souffrance quotidienne de sa sœur s

Les victimes d'AVA soulignent l'excellent travail réalisé par les psychologues et les psychiatres qui les entourent. Elles vantent aussi les compétences de l'association SOS Aide aux Habitants - France Victimes 67, et de sa présidente Faouzia Sahraoui. Elles louent aussi l'oreille attentive et la disponibilité de la préfète du Bas-Rhin et du Grand Est Josiane Chevalier, et de son directeur de cabinet Dominique Schuffenecker.

Des actes de bravoure trop peu reconnus

Aux yeux de ces victimes en revanche, la municipalité de Strasbourg n'est guère présente à leurs côtés, que ça soit l'ancienne ou la nouvelle, qui n'a pas encore donné suite à leur demande de rendez-vous. "Ils se souviennent de nous à l’approche de la commémoration de l'attentat, s'exaspère Ichrak Marzouq. On est sollicités, il faut faire des ateliers, des réunions, pour montrer que la ville de Strasbourg a fait quelque chose pour les victimes. Mais, disons qu'à partir du 13 décembre, c'est ‘Merci, au revoir !’ On ne prend même pas la peine de nous appeler pour voir comment on va, si on a besoin de quelque chose. Mais nous, on n’est pas des jouets, des objets juste pour cette journée-là." 

Pour Ichrak Marzouq, la municipalité de Strasbourg n'est pas assez présente aux côtés des victimes de l'attentat du 11 décembre 2018

Mostafa Sahlane souhaiterait aussi obtenir davantage de reconnaissance de la part des autorités pour les actes de bravoure que lui ou Ichrak Marzouq ont réalisés lors de la soirée tragique du 11 décembre 2018. "La reconnaissance n’a pas été à la hauteur du geste que j’ai pu faire, explique le père de cinq enfants. J’attendais quelque chose au-delà de ce qu'on m'a donné."

Je suis fier de ce que j’ai fait pour sauver des vies. Aujourd'hui j'en paie le prix et les conséquences. 

L’ancien chauffeur de taxi a été décoré de la médaille de la sécurité intérieure, couleur bronze, mais il n'a pas obtenu de Légion d'honneur, contrairement à d'autres héros comme Damian Myna, qui a tenté d'arrêter le terroriste, et l'un des trois policiers qui l'a neutralisé. Le 11 décembre 2020, dans le cadre des commémorations du deuxième anniversaire de l’attentat de Strasbourg, Ichrak Marzouq sera aussi décorée. Elle recevra de la préfète la médaille pour acte de courage et de dévouement, également le bronze.

Mostafa Sahlane aimerait un peu plus de reconnaissance de la part de l'Etat

Mostafa Sahlane avait aussi demandé, en vain, à être reçu par le chef de l'État. Avec les autres victimes d'AVA, il a prévu d'écrire un nouveau courrier à Emmanuel Macron pour être invité à l'Élysée : "C’est quelque chose qui pourrait venir nous apaiser, le fait d’être reconnu et décoré par notre président, d’être reçu au milieu d’une institution comme l'Élysée. C’est quelque chose pour moi de normal, qui fait partie de la reconstruction'.

Tourner la page, "je ne pense pas y arriver"

Encore fortement marquées psychologiquement, les victimes de l’attentat de Strasbourg éprouvent aujourd'hui les pires difficultés à se projeter dans l’avenir. Grâce à l'Association victimes attentats, elles ont au moins trouvé une bouée à laquelle se raccrocher. "C’est une thérapie, se réjouit Ichrak Marzouq. On voit qu’on vit la même chose, on parle de la même chose. Quand quelqu'un dit une phrase, l'autre comprend et ça nous encourage. On se dit : ‘Ça va, on est quand même pas devenu paranoïaques’. Heureusement qu’on est là et qu’on est tous ensemble."

Ça fait un bien fou quand on se retrouve et qu'on parle entre nous.

"Entre victimes, on se comprend", Ichrak Marzouq témoigne de la solidarité entre victimes d'AVA

Les membres de l'association entendent produire un rapport sur le suivi des victimes de l'attentat de Strasbourg, qu'ils voudraient remettre à l'État, pour tenter d'améliorer le sort d'autres potentielles victimes d’attentat. Ils aimeraient surtout faire de la prévention, en particulier dans les écoles, en partenariat si possible avec l'Éducation nationale, des collectivités et les autorités religieuses. Ils souhaiteraient apporter leurs témoignages pour que "ça ne se reproduise plus". Mostafa Sahlane voudrait confectionner un fascicule destiné aux enfants, qui parlerait "de prévention, de résilience, de tolérance, de paix".

Pour les épauler et les soutenir, les victimes d'AVA recherche des adhérents et des bénévoles. L'association peut être contactée via l'adresse mail victimes.attentats.ava@gmail.com.  

Mostafa Sahlane voudrait pouvoir témoigner notamment dans les écoles

Pour le moyen ou long terme, l'ancien chauffeur de taxi n'a plus de projets personnels. Il a peur de ne jamais pouvoir redevenir le Mostafa d'avant. "Avant j’avais la joie de vivre, de sortir au restaurant, de voyager, de recevoir des amis et de la famille, de rigoler, de fêter des anniversaires. Toutes ces choses-là ont disparu. Il n'y a plus de plaisir. On vit au jour le jour."

J’ai vécu un quart d'heure avec un terroriste, avec un pistolet pointé sur la tête ou le dos. Vous ne pouvez pas oublier ça, ce n’est pas possible.

"J’aimerais bien tourner la page, mais je ne pense pas y arriver, sincèrement, regrette Mostafa Sahlane. C’est quelque chose qui circule dans votre sang, vous ne pouvez pas oublier."

Mostafa Sahlane pense qu'il ne retrouvera plus jamais "le Mostafa d'avant"

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